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СОДЕРЖАНИЕ

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Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincere •
N'aurait pas merite l'amour du grand Severe***.
SEVERE
Ah! madame, excusez une aveugle douleur,
Qui ne connait plus rien que l'exces du malheur:
Je nommais inconstance et prenais pour un crime
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grace, montrez moins a mes sens desoles
La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
Et, cachant par pitie cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous separe,
Faites voir des defauts qui puissent a leur tour
Affaiblir ma douleur avecque19 mon amour.
PAULINE
Helas! cette vertu, quoique enfin" invincible,
Ne laisse que trop voir une ame trop sensible.
Ces pleurs en sont temoins, et ces laches soupirs
Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
Trop rigoureux effets d'une aimable presence
Contre qui mon devoir a trop peu de defense!
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir;
Epargnez-moi des pleurs qui coulent a ma honte:
Epargnez-moi des feux qu'a regret je surmonte;
Enfin epargnez-moi ces tristes entretiens,
Qui ne font qu'irriter21 vos tourments et les miens.
349

SEVERE
Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !
PAULINE
Sauvez-vous d'une vue a tous les deux funeste.
SEVERE
Quel prix22 de mon amour! quel fruit de mes travaux!
PAULINE
C'est le remede seul" qui peut guerir nos maux.
SEVERE
Je veux mourir des miens: aimez-en la memoire.
PAULINE
Je veux guerir des miens: ils souilleraient ma gloire24.
SEVERE
Ah ! puisque votre gloire en prononce l'arret,
II faut que ma douleur cede a son interet.
Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne? *
Elle me rend les soins que je dois a la mienne.
Adieu: je vais chercher au milieu des combats
Cette immortalite que donne un beau trepas
Et remplir dignement, par une mort pompeuse" ,
De mes premiers exploits l'attente avantageuse26,
Si toutefois, apres ce coup mortel du sort,
J'ai de la vie assez pour chercher une mort.
PAULINE
Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
Je l'eviterai meme en votre sacrifice;
Et seule dans ma chambre, enfermant mes regrets,
Je vais pour vous aux dieux faire des v?ux secrets.
SEVERE
Puisse le juste Ciel, content27 de ma mine,
Comblei: d'heur28 et de jours Polyeucte et Pauline!
350

PAULINE
Puisse trouver Severe, apres tant de malheur,
Une felicite digne de sa valeur!
SEVERE
IL la trouvait en vous.
PAULINE
Je dependais d'un pere.
SEVERE
О devoir qui me perd et qui me desespere!
Adieu, trop vertueux objet29 et trop charmant****.
PAULINE
Adieu, trop malheureux et trop parfait amant*****.
Acte II, se. II.
Примечания:
1. Полиевкта. 2. Льстит, обманывая. 3. Разошелся слух о смерти Севера. 4 Север,
прежде чем прославиться на полях сражения на востоке, был беден и никому не из-
вестен. 5. Признаки, черты. 6. Полиевкта. 7. Reine se rapporte a vous, du vers suivant.
8. Любовный пыл. 9. Душевной твердости. 10. Ce c?ur: mon c?ur. 11 Любовь 12. На-
иболее достойный любви. 13. Жестоких мук. 14. Подчиняет насильно 15. Благород-
ную. 16. Ваше достоинство. 17. Archaique pour sous 18 Чар, очарования. 19 Ortho-
graphe deja vieillie a l'epoque de Corneille. 20. Окончательно. 21. Усиливать. 22. Награ-
да. 23. Le seul remede. 24. Мою честь. 25. Славную. 26. Возвышенную надежду, кото-
рую породили мои первые подвиги. 27. Удовлетворясь моей гибелью. 28. Счастье,
блаженство. 29. Здесь: предмет любви.
Вопросы:
* Formule toute cornelienne: en quoi?
** Pourquoi a-t-on pu dire que ce vers etait " raciaien "?
*** L'attitude de Pauline n'est-elle pas a rapprocher de celles de Chimene et de
Rodrigue, chez qui l'amour grandit a la mesure de l'energie manifestee par le partenaire?
**** Etudiez le vocabulaire precieux tout au long de cette scene.
* **** Montrez que la scew. s'acheve en un duo lyrique.
351

MOLIERE (1622-1673)
BOILEAU reprochait a l'auteur du Misanthrope d'etre aussi celui de\
Fourberies de Scapin. Moins etroits dans nos gouts, nous serions plutot tentee
aujourd'hui d'admirer un createur aussi bien doue pour la simple farce que
pour la grande comedie de caracteres, et, le cas echeant, assez habile poui
unir ces deux genres de comique a l'interieur d'une meme piece...
La celebre scene du "pauvre homme", extraite de Tartuffe, nous offre un
exemple saisissant de ce double aspect du genie de MOLIERE, qui, tout en non-,
faisant rire par le jeu des questions et des exclamations repetees d'Orgon, nou\
permet en meme temps de saisir la stupidite d'un personnage litteralement
possede.
TARTUFFE (1664-1669)
Orgon, qui est alle pendant quelques jours a la campagne, revient chez lui et s'informe
de ce qui s'est passe durant son absence. Il s'adresse a Dorme, sa servante.
ORGON
Tout s'est-il, ces deux jours, passe de bonne sorte?
Qu'est-ce qu'on fait ceans'? Comme2 est-ce qu'on s'y porte?
DORINE
Madame1 eut, avant-hier, la fievre jusqu'au soir,
Avec un mal de tete etrange a concevoir.
ORGON
Et Tartuffe4?
DORINE
Tartuffe? il se porte a merveille,
Gros et gras, le teint frais et la bouche vermeille.
ORGON
Le pauvre homme!
DORINE
Le soir elle eut un grand degout
Et ne put au souper toucher a rien du tout,
Tant sa douleur de tete etait encor cruelle.
352

ORGON
Et Tartuffe?
DORINE
II soupa, lui tout seul, devant elle,
Et fort devotement il mangea deux perdrix
Avec une moitie de gigot en hachis.
ORGON
Le pauvre homme!
DORINE
La nuit se passa tout entiere
Sans qu'elle put fermer un moment la paupiere;
Des chaleurs5 l'empechaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour pres d'elle il nous fallut veiller.
ORGON
Et Tartuffe?
DORINE
Presse d'un sommeil agreable,
II passa dans sa chambre au sortir de la table,
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Ou sans trouble il dormit jusques au lendemain.
ORGON
Le pauvre homme! \
DORINE
A la fin, par nos raisons gagnee,
Elle se resolut a souffrir la saignee6,
Et le soulagement suivit tout aussitot.
ORGON
Et Tartuffe?
DORINE
II reprit courage comme il faut,
Et contre tous les maux fortifiant son ame,
353

Pour reparer le sang qu'avait perdu madame,
But, a son dejeuner, quatre grands coups de vin.
ORGON
Le pauvre homme !
DORINE
Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais a madame annoncer par avance
La part que vous prenez a sa convalescence*.
Acte I, se. IV.
Примечания:
1. Ici. 2. Comment. 3. Эльмира, жена Оргона 4 Святоша, вторгшийся в дом Оргона
и живущий там нахлебником . 5. Приступы горячки, жар. 6. Кровопускание. В XVII в
кровопускание было широко распространенным средством чуть ли не от всех болез-
ней.
Вопросы:
* Definir les differents elements dont est fait ici le comique. Marquer, en particulier, et
les contrastes et le rythme sur lesquels repose la scene.
RACINE (1639-1699)
DES tragiques francais, RACINE est celui qui s'estavance le plus loin dans la
connaissance du c?ur humain. Il est aussi celui qui a su le mieux allier aux
exigences de la scene les charmes de la Poesie.
Quels que soient les merites (TAndromaque (1667), de Britannicus (1660), de
Berenice (1670), de Bajazet (1672), et meme de Mithridate (1673) ou
d'iphigenie (1674), c'est dans Phedre (1677) que le genie racinien s'est epanoui
le plus completement. H n'est pas de tragedie, en effet, ou l'amour atteigne un
pareil degre de violence, d'exces, de deraison: et pourtant, jusqu'en sa fureur,
il s'y exprime dans une forme d'une simplicite et d'une limpidite qui defient
l'analyse.
PHEDRE
Consumee par la passion criminelle qu'elle porte a son beau-fils, Hippolyte, Phedre a
decide de mourir. Mais soudain, elle apprend ta mort de son mari Thesee, pere d'Hippolyte.
Reprenant alors courage, elle fait venir le jeune homme pour lui avouer son amour.
354

PHEDRE, a ?none'
Le voici. Vers mon c?ur tout mon sang se retire.
J'oublie, en le voyant, ce que je viens lui dire2.
?NONE
Souvenez-vous d'un fils qui n'espere qu'en vous.
PHEDRE
On dit qu'un prompt depart3 vous eloigne de nous,
Seigneur. A vos douleurs je viens joindre mes larmes.
Je vous viens pour un fils expliquer4 mes alarmes.
Mon fils n'a plus de pere: et le jour n'est pas loin
Qui de ma mort encor doit le rendre temoin.
Deja mille ennemis5 attaquent son enfance.
Vous seul pouvez contre eux embrasser sa defense.
Mais un secret remords agite mes esprits6. Je crains d'avoir
ferme votre oreille a ses cris. Je tremble que sur lui votre juste
colere Ne poursuive bientot une odieuse mere7.
HIPPOLYTE
Madame, je n'ai point des sentiments si bas.
PHEDRE
Quand vous me hairiez, je ne m'en plaindrais pas,
Seigneur. Vous m'avez vue attachee8 a vous nuire;
Dans le fond de mon c?ur vous ne pouviez pas lire.
A votre inimitie j'ai pris soin de m'offrir9.
Aux bords que j'habitais je n'ai pu vous souffrir.
En public, en secret, contre vous declaree,
J'ai voulu par des mers en10 etre separee;
J'ai meme defendu, par une expresse loi,
Qu'on osat prononcer votre nom devant moi.
Si pourtant a l'offense on mesure la peine,
Si la haine peut seule attirer votre haine,
Jamais femme ne fut plus digne de pitie,
Et moins digne, Seigneur, de votre inimitie.
355

HIPPOLYTE
Des droits de ses enfants une mere jalouse
Pardonne rarement au fils d'une autre epouse".
Madame, je le sais. Les soupcons importuns12
Sont d'un second hymen11 les fruits les plus communs.
Toute autre aurait pour moi pris les memes ombrages14
Et j'en aurais peut-etre essuye plus d'outrages.
PHEDRE
Ah! Seigneur, que le Ciel, j'ose ici l'attester15,
De cette loi commune a voulu m'excepter!
Qu'un soin16 bien different me trouble et me devore!
HIPPOLYTE
Madame, il n'est pas temps de vous troubler encore.
Peut-etre votre epoux voit encore le jour;
Le Ciel peut a nos pleurs accorder son retour17.
Neptune le protege, et ce dieu tutelaire
Ne sera pas en vain implore par mon pere.
PHEDRE
On ne voit point deux fois le rivage des morts,
Seigneur. Puisque Thesee a vu les sombres bords,
En vain vous esperez qu'un dieu vous le renvoie;
Et l'avare Acheron18 ne lache point sa proie.
Que dis-je? Il n'est point mort, puisqu'il respire en vous.
Toujours devant mes yeux je crois voir mon epoux.
Je le vois, je lui parle; et mon c?ur... Je m'egare,
Seigneur, ma folle ardeur malgre moi se declare.
HIPPOLYTE
Je vois de votre amour l'effet prodigieux.
Tout mort qu'il est, Thesee est present a vos yeux;
Toujours de son amour votre ame est embrasee.
PHEDRE
Oui, Prince, je languis19, je brule pour Thesee.
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
356

Volage adorateur de mille objets20 divers,
Qui va du dieu des morts deshonorer la couche21;
Mais fidele, mais fier, et meme un peu farouche,
Charmant, jeune, trainant tous les c?urs apres soi22,
Tel qu'on depeint nos dieux, ou tel que je vous voi23.
Il avait votre port24, vos yeux, votre langage,
Cette noble pudeur colorait son visage
Lorsque de notre Crete25 il traversa les flots,
Digne sujet des v?ux des filles de Minos26.
Que faisiez-vous alors? Pourquoi, sans Hippolyte,
Des heros de la Grece assembla-t-il l'elite?
Pourquoi, trop jeune encor, ne putes-vous alors
Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords?
Par vous aurait peri le monstre de la Crete27
Malgre tous les detours de sa vaste retraite28.
Pour en developper l'embarras incertain29,
Ma s?ur30 du fil fatal31 eut arme votre main.
Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancee:
L'amour m'en32 eut d'abord33 inspire la pensee.
C'est moi, Prince, c'est moi dont l'utile secours
Vous eut du Labyrinthe enseigne les detours,
Que de soins m'eut coutes cette tete34 charmante!
Un fil n'eut point assez rassure votre amante35.
Compagne du peril qu'il vous fallait chercher,
Moi-meme devant vous j'aurais voulu marcher;
Et Phedre au Labyrinthe avec vous descendue
Se serait avec vous retrouvee, ou perdue**.
HIPPOLYTE
Dieux! qu'est-ce que j'entends? Madame, oubliez-vous
Que Thesee est mon pere, et qu'il est votre epoux?
PHEDRE
Et sur quoi jugez-vous que j'en perds la memoire,
Prince? Aurais-je perdu tout le soin de ma gloire36?
HIPPOLYTE
Madame, pardonnez. J'avoue, en rougissant,
Que j'accusais a tort un discours innocent.
357

Ma honte ne peut plus soutenir votre vue;
Et je vais...
PHEDRE
Ah! cruel, tu m'as trop entendue37.
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
He bien ! connais donc Phedre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente a mes yeux, je m'approuve moi-meme;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lache complaisance ait nourri le poison.
Objet infortune des vengeances celestes38,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me detestes.
Les Dieux m'en sont temoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allume le feu fatal a tout mon sang;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De seduire39 le c?ur d'une faible mortelle.
Toi-meme en ton esprit rappelle le passe.
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chasse40;
J'ai voulu te paraitre odieuse, inhumaine;
Pour mieux te resister, j'ai recherche ta haine.
De quoi m'ont profite41 mes inutiles soins?
Tu me haissais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te pretaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai seche, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je? Cet aveu que je te viens de faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,
Je te venais prier de ne le point hair.
Faibles projets d'un c?ur trop plein de ce qu'il aime!
Helas! je ne t'ai pu parler que de toi-meme.
Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.
Digne fils du heros42 qui t'a donne le jour,
Delivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thesee ose aimer Hippolyte!
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'echapper.
Voila mon c?ur. C'est la que ta main doit frapper.
358

Impatient deja d'expier son offense43,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.
Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie44 un supplice si doux,
Ou si45 d'un sang trop vil ta main serait trempee,
Au defaut de ton bras prete-moi ton epee***.
Donne46.
Acte II, se. V.
Примечания:
1. Кормилица и наперсница Федры. 2. Она собралась говорить с Ипполитом о сво-
ем сыне, которого родила от Тезея и за судьбу которого опасается, после того как
стало известно о смерти царя Тезея. 3. Ипполит готовится к отъезду в Афины, чтобы
занять трон, освободившийся после смерти его отца Тезея. 4 Изложить, представить.
5. Т.е. сторонники Ипполита. Они хотят видеть царем Ипполита, а не сына Федры,
который находится еще в младенческом возрасте. 6. Телесные субстанции, которые в
психологии XVII в. считались определяющими чувства. Букв чувства. 7. Федра, маче-
ха Ипполита, опасается неприязни пасынка, изгнания которого она недавно добилась.
8. Вы видели, что я упорно вам вредить стараюсь. 9. Подвергнуть себя вашей враж-
дебности. 10. En: de vous. 11. Этот стих является непосредственной цитатой из Эври-
пида. 12. Докучные, неотвязные. 13. Брак: Слово происходит от имени бога-
покровителя брака Гименея. 14. Такие же подозрения. 15. Взять в свидетели. 16 Тре-
вога, беспокойство. 17. Возвращение Тезея. о котором действительно будет объявлено
в следующей сцене. 18. Одна из рек, протекающих в Аиде, царстве мертвых. 19. Я
изнываю от любви к нему. 20. Предметов любви (на галантном языке XVII века -
возлюбленных). 21. По мифу, Тезей сошел в Аид, чтобы похитить Прозерпину, жену
Плутона, владыки царства мертвых. 22. Archaique. Nous dirions aujourd'hui: apres lui.
23. Старая орфография. 24. Осанку. 25. Тезей плавал на остров Крит, где убил Мино-
тавра. 26. Миноса, царя Крита, отца Ариадны и Федры. 27. Минотавра. 28. Лабиринта.
29. Чтобы не дать ему заблудиться 30. Ариадна. Она дала Тезею клубок ниток, разма-
тывая который, он отмечал свой путь в Лабиринте и смог выйти из него, 31. Нить, от
которой зависела жизнь героя. 32. En: снабдить вашу руку этой нитью.... 33. Tout de
suite. 34. Лицо, облик. 35. В классическом значении: та, что любит и любима *36. Чес-
ти, репутации. 37. Ты слишком ясно дал мне понять. 38. Намек на месть, которой Аф-
родита преследовала семейство Федры после того, как сын бога Солнца Гелиос, пре-
док героини трагедии, сообщил Гефесту, мужу Афродиты, что она изменяет ему с
богом войны Ареем. 39. Совратить с правильного пути. 40. Федра действительно по-
требовала от Тезея изгнать Ипполита (см, начало сцены). 41. Какую пользу принесли
мне... 42. Тезея. 43. Обиду, которую это сердце тебе нанесло. 44. Отказывает. 45. Или
же, если тебе недостаточно... 46. С этими словами Федра вырывает меч из руки Иппо-
лита.
359

Вопросы:
* Par quelles etapes successives Phedre prefare-t-elle l'aveu de son arnoM?
** De quoi est faite la poesie de ce passage? On en etudiera plus particulierement, lu
couleur mythologique.
*** Comment s'exprime la lucidite du personnage dans ce passage? Quel sentiment
l'emporte dans votre esprit: l'horreur ou la pitie?
MARIVAUX (1688-1763)
TANDIS que Regnard et Lesage s'efforcaient d'imiter Moliere, MARIVAUX, lui,
eut le merite de chercher un chemin qui lui fut. propre. Il s'appliqua presque
uniquement a l'etude de l'amour, mais de l'amour naissant, avec ce que cette
eclosion suppose d'emois, de surprises, de complications. Autant qu'a Racine,
il fait penser a Corneille, parfois si subtil et quasi precieux. En fait, le
marivaudage, qui designe a la fois un style quelque peu affecte et une facon
alambiquee de concevoir l'amour, apparait bien comme une resurgence de la
preciosite.
Mais a cote de cette sorte d'alchimie, il y a place chez Marivaux pour
desscenes vives et gaies, ecrites d'une plume exquise.
LE JEU DE L'AMOUR ET DU HASARD (1730)
Silvia et Dorante sont destines a s'epouser. Mais curieux de se mieux connaitre, ils ont,
chacun de son cote, imagine de se travestir, elle, en servante, lui, en valet Et ils sont fort
etonnes de decouvrir, lui, que la servante est bien folie, et elle, que le valet ne manque ni
d'esprit ni de distinction.
SILVIA (a part)*. - Ce garcon-ci n'est pas sot, et je ne plains pas la sou-
brette1 qui l'aura. Il va m'en conter; laissons-le dire pourvu qu'il m'instruise.
DORANTE (apart). - Cette fille-ci m'etonne! Il n'y a point de femme au
monde a qui sa physionomie ne fit2 honneur: lions connaissance avec elle...
(Haut.) Puisque nous sommes dans le style amical, et que nous avons
abjure les facons, dis-moi, Lisette, ta maitresse te vaut-elle? Elle est bien
hardie d'oser avoir une femme de chambre comme toi.
SILVIA. - Bourguignon cette question-la m'annonce que, suivant la
coutume, tu arrives avec l'intention de me dire des douceurs: n'est-il pas
vrai?
360

DORANTE. - Ma foi, ]'e n'etais pas venu dans ce dessein-la, je te
l'avoue. Tout valet que je suis, je n'ai jamais eu de grandes liaisons avec les.
soubrettes: je n'aime pas l'esprit domestique; mais, a ton egard, c'est une
autre affaire. Comment donc! tu me soumets, je suis presque timide: ma
familiarite n'oserait s'apprivoiser avec toi; j'ai toujours envie d'oter mon
chapeau de dessus ma tete; et, quand je te tutoie, il me semble que je jure4,
enfin, j'ai un penchant a te traiter avec des respects qui te feraient rire.
Quelle espece de suivante es-tu donc, avec ton air de princesse?
SILVIA. - Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est
precisement l'histoire de tous les valets qui m'ont vue.
DORANTE. - Ma foi, je ne serais pas surpris quand ce serait aussi
l'histoire de tous les maitres.
SILVIA. - Le trait est joli assurement; mais je te le repete encore. Je ne
suis pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble a la
tienne.
DORANTE. - C'est-a-dire que ma parure ne te plait pas.
SILVIA. - Non, Bourguignon, laissons la l'amour et soyons bons amis.
DORANTE. - Rien que cela? ton petit traite n'est compose que de deux
clauses impossibles.
SILVIA (a part). - Quel homme, pour un valet! (Haut.) Il faut pourtant
qu'il s'execute; on m'a predit que je n'epouserais jamais qu'un homme de
condition6, et j'ai jure depuis de n'en ecouter jamais d'autre.
DORANTE. - Parbleu! cela est plaisant: ce que tu as jure pour homme,
je l'ai jure pour femme, moi, j'ai fait le serment de n'aimer serieusement
qu'une fille de condition.
SILVIA. - Ne fecarte donc pas de ton projet.
DORANTE. - Je ne m'en ecarte peut-etre pas tant que nous le croyons:
tu as l'air bien distingue; et l'on est quelquefois fille de condition sans le
savoir.
SILVIA (riant). - Ah! Ah! Ah! Je te remercierais de ton eloge si ma
mere n'en faisait pas les frais.
DORANTE. - Eh bien! venge-t'en sur la mienne, si tu me trouves assez
bonne mine pour cela.
361

SILVIA (a fart). - II le meriterait. (Haut.) Mais ce n'est pas la de quoi il
est question: treve de badinage; c'est un homme de condition qui m'est
predit pour epoux, et je n'en rabattrai rien.
DORANTE. - Parbleu! si j'etais tel, la prediction me menacerait; j'aurais
peur de la verifier. Je n'ai pas de foi a l'astrologie; mais j'en ai beaucoup
a ton visage.
SILVIA (a fart). - II ne tarit point... (Haut.) Finiras-tu? Que t'importe la
prediction, puisqu'elle t'exclut?
DORANTE. - Elle n'a pas predit que je ne t'aimerais point.
SILVIA. - Non: mais elle a dit que tu ne gagnerais rien; et moi, je te le
confirme.
DORANTE. - Tu fais fort bien, Lisette; cette fierte-la te va a merveille;
et, quoiqu'elle me fasse mon proces, je suis pourtant bien aise de te la voir;
je te l'ai souhaitee d'abord que7 je t'ai vue: il te fallait encore cette grace-la;
et je me console d'y perdre parce que tu y gagnes.
SILVIA (a fart). - Mais, en verite, voila un garcon qui me surprend,
malgre que j'en aie8 (Haut.) Dis-moi: qui es-tu, toi qui me parles ainsi?
DORANTE. - Le fils d'honnetes gens qui n'etaient pas riches.
SILVIA. - Va, je te souhaite de bon c?ur une meilleure situation que la
tienne, et je voudrais pouvoir y contribuer: la fortune a tort avec toi.
DORANTE. - Ma foi! l'amour a plus de tort qu'elle: j'aimerais mieux
qu'il me fut permis de te demander ton c?ur que d'avoir tous les biens du
monde.
SILVIA (a part). - Nous voila, grace au Ciel, en conversation reglee9.
(Haut.) Bourguignon, je ne saurais me facher des discours que tu me tiens;
mais, je t'en prie, changeons d'entretien; venons a ton maitre. Tu peux te
passer de me parier d'amour, je pense.
DORANTE. - Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir, toi.
SILVIA. - Ah! je me facherai; tu m'impatientes. Encore une fois, laisse
la ton amour.
DORANTE. - Quitte dont ta figure.
SILVIA (a part). - A la fin, je crois qu'il m'amuse... (Haut.) Eh bieh!
362

Sour-guignon, tu ne veux donc pas finir? Faudra-t-il que je te quitte?
(A part.) Je devrais deja l'avoir fait.
DORANTE. - Attends, Lisette; je voulais moi-meme te parler d'autre
chose; mais je ne sais plus ce que c'est...
SILVIA. - J'avais de mon cote quelque chose a te dire, mais tu m'as fait
perdre mes idees aussi, a moi.
DORANTE. - Je me rappelle de10 t'avoir demande si ta maitresse te
valait.
SILVIA.- Tu reviens a ton chemin par un detour: adieu.
DORANTE. - Eh! non, te dis-je, Lisette; il ne s'agit que de mon maitre.
SILVIA. - Eh bien! soit: je voulais te parler de lui aussi, et j'espere que
tu voudras bien me dire confidemment ce qu'il est. Ton attachement pour
lui m'en donne bonne opinion: il faut qu'il ait du merite, puisque tu le sers.
DORANTE. - Tu me permettras peut-etre bien de te remercier de ce que
tu me dis la, par exemple?
SILVIA. -Veux-tu bien ne prendre pas garde a l'imprudence que j'ai eue
de le dire?
DORANTE. - Voila encore de ces reponses qui m'emportent". Fais
comme tu voudras, je n'y resiste point; et je suis bien malheureux de me
trouver arrete par tout ce qu'il y a de plus aimable au monde.
SILVIA. - Et moi, je voudrais bien savoir comment il se lait que j'ai la
bonte de fecouter; car assurement cela est singulier.
DORANTE. - Tu as raison; notre aventure est unique.
SILVIA (a part). - Malgre tout ce qu'il m'a dit, je ne suis point partie, je
ne pars point, me voila encore, et je reponds! En verite cela passe la
raillerie12. (Haut.) Adieu.
DORANTE. - Achevons ce que nous voulions dire.
SILVIA. - Adieu, te dis-je; plus de quartier11. Quand ton maitre sera
venu, je tacherai, en faveur de ma maitresse, de le connaitre par moi-meme,
s'il en vaut la peine*.
Acte I, se. VII.
363

Примечания:
1. Субретка - служанка, горничная. 2. Ne pourrait faire honneur (valeur
conditionnelle du subjonctif imparfait.)- 3. Фамилию, под которой укрылся Дорант
4. Будто я тебя оскорбляю. 5. Из двух условий. 6. Благородного происхождения.
7. Des que. 8. Вопреки мне (si mauvais gre que j'en aie). 9. Разговор, приличествующий
людям одного круга. 10. Tour incorrect, se rappeler se construisant sans preposition
11. От которых я теряю хладнокровие. 12. Переходит границы шутки. 13. Букв, ника-
кой пощады, прощения не будет.
Вопросы:
* On etudiera a quelle nuance psychologique correspond chacun des apartes de la
scene.
** D'apres cet extrait du Jeu de l'Amour et du Hasard, on essaiera de definir ces detours
amoureux qu'on appelle marivaudage. - On marquera aussi les rapports qui peuvent
exister entre la poesie et une certaine forme d'esprit.
BEAUMARCHAIS (1732-1799)
MOINS homme de lettres qu'homme d'affaires, BEAUMARCHAIS a pourtant laisse
un nom important dans l'histoire du theatre francais. Il a ecrit deux comedies
dont la verve spirituelle et le mouvement endiable n'ont nullement vieilli; et il a
cree, avec le personnage de Figaro, un type immortel pour l'ingeniosite dont le
fameux barbier fait preuve en toute' circonstance comme pour la hardiesse des
opinions qu'il exprime: nous sommes - il faut toujours nous en souvenir -
a la veille de la Revolution.
LE BARBIER DE SEVILLE (1775)
FIGARO. - Je ne me trompe point; c'est le comte Airnaviva1.
LE COMTE. -Je crois que c'est ce coquin de Figaro.
FIGARO. - C'est lui-meme, monseigneur.
LE COMTE. - Maraud! si tu dis un mot...
FIGARO.- Oui, je vous reconnais; voila les bontes familieres dont vous
m'avez toujours honore.
LE COMTE. - Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voila si gros et si gras.
364

FIGARO -Que voulez-vous, monsieur, c'est la,' 'misere.
LE COMTE. - Pauvre petit! Mais que fais-tu a'Seville? je t'avais
autrefois recommande dans lea bureaux pour un emploi.
FIGARO. - Je l'ai obtenu, monseigneur; et ma reconnaissance...
LE COMTE. - Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas, a mon deguisement,
que je veux etre inconnu?
FIGARO. - Je me retire.
LE COMTE. - Au contraire. J'attends ici quelque chose, et deux hommes
qui jasent sont moins suspects qu'un seul qui se promene. Ayons l'air de
jaser. Eh bien, cet emploi?
FIGARO. - Le ministre, ayant egard a la recommandation de Votre
Excellence, me fit nommer sur-le-champ garcon apothicaire.
LE COMTE. -Dans les hopitaux de l'armee?
FIGARO. - Non; dans les haras2 d'Andalousie.
: LE COMTE, riant. - Beau debut!
FIGARO. - Le poste n'etait pas mauvais parce qu'ayant le district des
pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes
medecines de cheval ...
LE COMTE. - Qui tuaient les sujets du roi!
FIGARO. - Ah! ah! il n'y a point de remede universel; mais qui n'ont pas
laisse de guerir quelquefois des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats4
LE COMTE. - Pourquoi donc l'as-tu quitte?
FIGARO.- Quitte? C'est bien lui-meme; on m'a desservi aupres des puis-
sances. "L'envie aux doigts crochus, au teint pale et livide..."
LE COMTE. - Oh! grace! grace, ami! Est-ce que tu fais aussi desvers? Je
t'ai vu la griffonnant5 sur ton genou, et chantant des le matin.
FIGARO. - Voila precisement la cause de mon malheur. Excellence.
Quand on a rapporte au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment,
des bouquets a Chloris6; que j'envoyais des enigmes7 aux journaux, qu'il
courait des madrigaux8 de ma facon; en un mot, quand il a su que j'etais
imprime tout vif9, il a pris la chose au tragique et m'a fait oter mon emploi,
365

sous pretexte que l'amour des lettres est incompatible avec l'esprit des
affaires.
LE COMTE. - Puissamment raisonne! Et tu ne lui fis pas representer...
FIGARO. - Je me crus trop heureux d'en etre oublie, persuade qu'un'
grand nous fait assez de bien quand il ne nous fait pas de mal.
LE COMTE. - Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu'a mon service tu
etais un assez mauvais sujet.
FIGARO. -Eh! mon Dieu, monseigneur, c'est qu'on veut que le pauvre
soit sans defaut.
LE COMTE. - Paresseux, derange...
FIGARO. - Aux vertus qu'on exige dans un domestique. Votre Excel-
lence connait-elle beaucoup de maitres qui fussent dignes d'etre valets?
LE COMTE, riant. - Pas mal. Et tu t'es retire en cette ville?
FIGARO. - Non, pas tout de suite.
LE COMTE, l'arretant. - Un moment... j'ai cru que c'etait elle10... Dis
toujours, je t'entends de reste".
FIGARO. - De retour a Madrid, je voulus essayer de nouveau mes
talents litteraires; et le theatre me parut un champ d'honneur...
LE COMTE. - Ah ! misericorde!
FIGARO. - (Pendant sa replique, le comte regarde avec attention du
cote de la jalousien.) En verite, je ne sais comment je n'eus pas le plus
grand succes, car j'avais rempli le parterre des plus excellents
travailleurs13; des mains... comme des battoirs; j'avais interdit les gants, les
cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds; et
d'honneur, avant la piece, le cafe14 m'avait paru dans les meilleures
dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale15...
LE COMTE. - Ah! la cabale! monsieur l'auteur tombe!..
FIGARO. - Tout comme un autre: pourquoi pas? Ils m'ont siffle; mais si
jamais je puis les rassembler...
LE COMTE. - L'ennui te vengera bien d'eux?
FIGARO. - Ah! comme je leur en garde16, morbleu!
366

LE COMTE. - Tu jures! Sais-tu qu'on n'a que vingt-quatre heures au
palais pour maudire ses juges?
FIGARO. - On a vingt-quatre ans au theatre; la vie est trop courte pour
user un pareil ressentiment.
LE COMTE. -Ta joyeuse colere me rejouit. Mais tu ne me dis pas ce qui
t'a fait quitter Madrid.
FIGARO. - C'est mon bon ange. Excellence, puisque je suis assez
heureux pour retrouver mon ancien maitre. Voyant a Madrid que la
republique des lettres etait celle des loups, toujours armes les uns contre
les autres, et que, livres au mepris ou ce risible acharnement les conduit,
tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les
maringouins17, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout
ce qui s'attache a la peau des malheureux gens de lettres, achevaient de
dechiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait; fatigue d'ecrire,
ennuye de moi, degoute des autres, abime de dettes et leger d'argent; a la
fin convaincu que l'utile revenu du rasoir est preferable aux vains honneurs
de la plume, j'ai quitte Madrid; et, mon bagage en sautoir, parcourant
philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l'Estramadure, la Sierra-
Morena, l'Andalousie; accueilli dans une ville, emprisonne dans l'autre, et
partout superieur aux evenements; loue par ceux-ci, blame par ceux-la;
aidant au bon temps; supportant le mauvais; me moquant des sots, bravant
les mechants; riant de ma misere et faisant la barbe a tout le monde - vous
me voyez enfin etabli dans Seville, et pret a servir de nouveau Votre
Excellence en tout ce qu'il lui plaira m'ordonner*.
LE COMTE. - Qui t'a donne une philosophie aussi gaie?
FIGARO. - L'habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur
d'etre oblige d'en pleurer**.
Acte 1, sc.ii
Примечания:
1. Граф Альмавива переоделся студентом, чтобы иметь возможность оказаться по-
ближе к Розине, в которую он влюблен. Под ее окном он сталкивается с цирюльником
Фигаро. 2. На конных заводах. 3. Сильнодействующие лекарства, а также лошадиные
дозы. 4. Ходячая французская шутка об овернцах, которые считаются людьми креп-
кими и грубыми. 5. Торопливо пишущим. 6. Клорида - одно из женских имен, упот-
367

реблявшихся в галантной поэзии. 7. Загадки. 8 Небольшие комплиментарные стихо.
творения. 9. Что печатался при жизни. 10. Розина, в которую он влюблен
11 D'ailleurs, du reste, впрочем 12 Жалюзи. 13 Имеются в виду клакеры, которые за
деньги поддерживали аплодисментами автора и пьес) 14. Кофейни. В ту эпоху ко-
фейня была местом, где собирались литераторы. 15. Шайки, клики, г.е тех, кго хотет
бы провалить пьесу 16. Il leur en garde de la rancune - затаил злобу 17 Разновид-
ность комаров. Здесь имеет место игра слов: Mann - королевский цензор, которого
недолюбливал Бомарше.
Вопросы:
* Relever les traits de satire sociale contenus dans ce morceau.
** En quoi le comique de Beaumarchais differe-t-u lie celui de Moliere et de celui de
Marivaux?
LA "PREMIERE" D'HERNANI (1830)
RlEN que la piece d'Hernani contienne, far elle-meme, des beautes estimables
encore aujourd'hui, on ne lui accorderait certainement pas une place de cette
importance dans l'histoire du theatre francais, si, lors de la premiere
representation, elle n'avait donne lieu a une "bataille" aussi bruyante que
spectaculaire. En fait, elle permit aux partisans et aux ennemis du romantisme
de se departager en deux factions resolument opposees, dont le parti etait pris
avant meme que le drame eut ete joue...
A relire les savoureuses relations qui nous ont ete laissees de cette " premiere"
memorable, on s'apercevra, en tout cas, que la nouvelle ecole ne manquait pas
de pittoresques defenseurs.
Pour bien combiner leur plan strategique et bien assurer leur ordre de
bataille, les jeunes gens' demanderent a entrer dans la salle avant le public.
On le leur permit, a condition qu'ils seraient entres avant qu'on ne fit
queue. On leur donna jusqu'a trois heures. C'eut ete bien si on les avait
laisses monter, comme faisaient les claqueurs2, par la petite porte de
l'obscur passage maintenant supprime. Mais le theatre, qui apparemment ne
desirait pas les cacher, leur assigna la porte de la rue Beaujolais, qui etait la
porte royale; de crainte d'arriver trop tard, les jeunes bataillons arriverent
trop tot, la porte n'etait pas ouverte, et des une heure les innombrables
passants de la rue Richelieu virent s'accumuler une bande d'etres
farouches et bizarres, barbus, chevelus, habilles de toutes les facons,
368

excepte a la mode, en vareuse, en manteau espagnol, en gilet a la Robes-
pierre, en toque a la Henri III, ayant tous les siecles et tous les pays sur les
epaules et sur la tete, en plein Paris, en plein midi. Les bourgeois
s'arretaient stupefaits et indignes. M. Theophile Gautier surtout insultait les
yeux par un gilet de satin ecarlate et par l'epaisse chevelure qui lui
descendait jusqu'aux reins.
La porte ne s'ouvrait pas; les tribus4 genaient la circulation, ce qui leur
etait fort indifferent, mais une chose faillit leur faire perdre patience. L'art
classique ne put voir tranquillement ces hordes de barbares qui allaient
envahir son asile; il ramassa toutes les balayures et toutes les ordures du
theatre, et les jeta des combles sur les assiegeants. M. de Balzac recut pour
sa part un trognon de chou. Le premier mouvement fut de se facher; c'etait
peut-etre ce qu'avait espere l'art classique; le tumulte aurait amene la police
qui aurait saisi les perturbateurs, et les perturbateurs auraient ete
naturellement bien lapides. Les jeunes gens sentirent que le moindre
pretexte serait bon, et ne le donnerent pas.
La porte s'ouvrit a trois heures et se referma. Seuls dans la salle, ils
s'organiserent. Les places reglees, il n'etait encore que trois heures et
demie; que faire jusqu'a sept? On causa, on chanta, mais la conversation et
les chants s'epuisent. Heureusement qu'on etait venu trop tot pour avoir
dine, alors on avait apporte des cervelas, des saucissons, du jambon, du
pain, etc. On dina donc, les banquettes servirent de tables et les mouchoirs
de serviettes. Comme on n'avait que cela a faire, on dina si longtemps qu'on
etait encore a table quand le public entra. A la vue de ce restaurant, les
locataires des loges se demanderent s'ils revaient. En meme temps, leur
odorat etait offense par l'ail des saucissons*.
Mme VICTOR HUGO. Victor Hugo raconte -par un temoin de sa vie.
Примечания:
1. Романтики, пришедшие поддержать пьесу Виктора Гюго 2. Клакеры, которым
платили, чтобы они аплодировали пьесе. 3 На которой тогда находился Театр-
Франсез. 4. Имеются в виду "молодые дикари", пришедшие поддержать пьесу.
Вопросы:
* Determinez les elements a la fois pittoresques et realistes contenus dans cette page.
Montrez que la bonne humeur n'en est pas exclue.
369

ALFRED DE MUSSET (1810-1857)
APRES l'echec de La Nuit venitienne (1830), MUSSET, alors tout juste age de
vingt ans, tourna le dos a la scene. Il n'en continua -pas moins d'ecrire de;,
pieces, soit en les rassemblant sous le titre un peu desabuse de Spectacle dans
un Fauteuil (1832), soit en les publiant dans la Revue des Deux Mondes ou Le
Constitutionnel, mais sans penser, semble-t-il, qu'elles pussent etre un jour
representees. Or, par un curieux paradoxe, de tout le ttleatre'romantique, c'est
celui de Musset qui est reste le plus vivant et qui, aujourd'hui encore, est joue
le plus volontiers.
C'est que l'ecrivain, plutot que de pretendre realiser d'ambitieuses formule:,,
ecoutait la voix de son c?ur. Un c?ur dechire, ecartele entre un pessimisme
foncier et une ironie prompte a decouvrir le ridicule des choses. Dans nombre
de ses pieces, Musset s'est d'ailleurs dedouble sous la forme d'un heros devore
de tristesse, tel qu'est Fantasia, et d'un personnage de franc bon sens, tel qu'est
son ami Spark...
FANTASIO(1834)
SPARK. - Tu me fais l'effet d'etre revenu de tout.
FANTASIO. - Ah ! pour etre revenu de tout, mon ami, il faut etre alle
dans bien des endroits.
SPARK. - Eh bien, donc?
FANTASIO. - Eh bien, donc! ou veux-tu 'que j'aille? Regarde cette
vieille ville enfumee; il n'y a pas de places, de rues, de ruelles ou je n'aie
traine ces talons uses, pas de maisons ou je ne sache quelle est la fille ou la
vieille femme dont la tete stupide se dessine eternellement a la fenetre; je
ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d'hier; eh bien, mon cher
ami, cette ville n'est rien aupres de ma cervelle. Tous les recoins m'en sont
cent fois plus connus; toutes les rues, tous les trous de mon imagination
sont cent fois plus fatigues; je m'y suis promene en cent fois plus de sens,
dans cette cervelle delabree, moi son seul habitant! Je m'y suis grise dans
tous les cabarets; je m'y suis roule comme un roi absolu dans un carrosse'
dore; j'y ai trotte en bon bourgeois sur une mule pacifique, et je n'ose
seulement pas y entrer comme un voleur, une lanterne sourde a la main.
SPARK. - Je ne comprends rien a ce travail perpetuel sur toi-meme.
Moi, quand je fume, par exemple, ma pensee se fait fumee de tabac; quand
je bois, elle se fait vin d'Espagne ou biere de Flandre; quand je baise la
370

main de ma maitresse, elle entre par le bout de ses doigts effiles pour se
repandre dans tout son etre sur des courants electriques; il me faut le
parfum d'une fleur pour me distraire, et de tout ce que renferme
l'universelle nature, le plus chetif objet suffit pour me changer en abeille et
me faire voltiger ca et la avec un plaisir toujours nouveau.
FANTASIO. - Tranchons le mot2 tu es capable de pecher a la ligne?
SPARK. - Si cela m'amuse, je suis capable de tout.
FANTASIO. - Meme de prendre la lune avec les dents ?
SPARK. - Cela ne m'amuserait pas.
FANTASIO. - Ah, ah! qu'en sais-tu? Prendre la lune avec les dents n'est
pas a dedaigner. Allons jouer au trente et quarante4.
SPARK. - Non, en verite.
FANTASIO. - Pourquoi?
SPARK. - Parce que nous perdrions notre argent.
FANTASIO. - Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu vas imaginer la! Tu ne
sais quoi inventer pour te torturer l'esprit. Tu vois donc tout en noir,
miserable? Perdre notre argent! Tu n'as donc dans le c?ur ni foi en Dieu, ni
esperance? Tu es donc un athee epouvantable, capable de me dessecher le
c?ur et de me desabuser de tout, moi qui suis plein de seve et de jeunesse?
(Il se met a danser.)
SPARK. - En verite, il y a de certains moments ou je ne jurerais pas que
tu n'es pas rou*.
Acte I, se. II.
Примечания:
1. То есть пьесы, которые читают, сидя в кресле 2. Поговорим откровенно.
3. Даже на невозможное? 4. Карточная игра.
Вопросы:
* Cherchez dans la vie et l'oeuvre de Musset ce qui y rappelle Fantasio et ce qui y
rappelle Spark.
371

HENRY BECQUE (1837-1899)
DES auteurs dramatiques de la fin du XIXe siecle, HENRY BECQUE, a qui l'on
doifLes Corbeaux (1882) et La Parisienne (1885) est sans doute le plus
moderne. Renoncant aux artifices (ou, comme on dit, aux "ficelles") du metier,
chers a tant de ses contemporains, il compte avant tout sur son sens de
l'observation psychologique et sur la simplicite nue de son dialogue pour
emouvoir le spectateur.
LES CORBEAUX (1882)
La famille Vigneron vivait heureuse, quand le pere, industriel aise, est mort brusquement
Du jour au lendemain la situation a change: les hommes d'affaires, pareils a des "corbeaux",
se sont arrache les biens de Mme Vigneron et de ses filles. C'est alors que l'une d'elles, Marie.
se voit proposer d'epouser Teissier, l'ancien associe de son peYe, qui est vieux, mais riche, et,
par la, capable de tirer d'embarras la mere et les s?urs de la leune fille.
BOURDON1
...Vous avez entendu, mademoiselle, ce que je viens de dire a votre
mere. Faites-moi autant de questions que vous voudrez, mais abordons,
n'est-ce pas, la seule qui soit veritablement importante, la question d'argent.
Je vous ecoute.
MARIE
Non, parlez vous-meme.
BOURDON
Je suis ici pour vous entendre et pour vous conseiller.
MARIE
II me serait penible de m'appesantir la-dessus.
BOURDON, souriant.
Bah! vous desirez peut-etre savoir quelle est exactement, a un sou pres,
la fortune de M. Teissier?
MARIE
Je la trouve suffisante, sans la connaitre.
BOURDON
Vous avez raison. Teissier est riche, tres riche, plus riche, le sournois"
qu'il n'en convient lui-meme. Allez donc, mademoiselle, je vous attends.
372

MARIE
M. Teissier vous a fait part sans doute de ses intentions?
BOURDON
Oui, mais je voudrais connaitre aussi les votres. Il est toujours
interessant pour nous de voir se debattre les parties3.
MARIE
N'augmentez pas mon embarras. Si ce mariage doit se faire, j'aimerais
mieux en courir la chance plutot que de poser des conditions.
BOURDON, souriant toujours.
Vraiment! (Marie le regarde fixement.) Je ne mets pas en doute vos
scrupules, mademoiselle; quand on veut bien nous en montrer, nous
sommes tenus de les croire sinceres. Teissier se doute bien cependant que
vous ne l'epouserez pas pour ses beaux yeux. Il est donc tout dispose deja a
vous constituer un douaire4; mais ce douaire, je m'empresse de vous le dire,
ne suffirait pas. Vous faites un marche, n'est-il pas vrai, ou bien, si ce mot
vous blesse, vous faites une speculation; elle doit porter tous ses fruits. Il
est donc juste, et c'est ce qui arrivera, que Teissier, en vous epousant, vous
reconnaisse commune en biens5, ce qui veut dire que la moitie de sa
fortune, sans retractation6 et sans contestation possibles, vous reviendra
apres sa mort. Vous n'aurez plus que des v?ux a faire pour ne pas l'attendre
trop longtemps*. (Se retournant vers Mme Vigneron.) Vous avez entendu,
madame, ce que je viens de dire a votre fille?
MADAME VIGNERON
J'ai entendu.
BOURDON
Que pensez-vous?
MADAME VIGNERON
Je pense, monsieur Bourdon, si vous voulez le savoir, que plutot que de
promettre a ma fille la fortune de M. Teissier, vous auriez mieux fait de lui
conserver celle de son pere.
BOURDON
Vous ne sortez pas de la, vous, madame. (Revenant a Marie.) Eh bien!
mademoiselle, vous connaissez maintenant les avantages immenses qui
vous seraient reserves dans un avenir tres prochain; je cherche ce que vous
373

pourriez opposer encore, je ne le trouve pas. Quelques objections de
sentiment peut-etre? Je parle, n'est-ce pas, a une jeune fille raisonnable,
bien elevee, qui n'a pas de papillons7 dans la tete. Vous devez savoir que
l'amour n'existe pas; je ne l'ai jamais rencontre pour ma part. Il n'y a que
des affaires en ce monde; le mariage en est une comme toutes les autres;
celle qui se presente aujourd'hui pour vous, vous ne la retrouveriez pas une
seconde fois.
MARIE
M. Teissier, dans les conversations qu'il a eues avec vous, a-t-il parle de
ma famille?
BOURDON
De votre famille? Non. (Bas.) Est-ce qu'elle exigerait quelque chose?
MARIE
M. Teissier doit savoir que jamais je ne consentirais a me separer d'elle
BOURDON
Pourquoi vous en separerait-il? Vos s?urs sont charmantes, madame
votre mere est une personne tres agreable. Teissier a tout interet d'ailleurs
a ne pas laisser sans entourage une jeune femme qui aura bien des
moments inoccupes. Preparez-vous, mademoiselle, a ce qui me reste a vous
dire. Teissier m'a accompagne jusqu'ici; il est en bas, il attend une reponse
qui doit etre cette fois definitive; vous risqueriez vous-meme en la
differant. C'est donc un oui ou un non que je vous demande.
Silence.
MADAME VIGNERON
En voila assez, monsieur Bourdon. J'ai bien voulu que vous appreniez
a ma fille les propositions qui lui etaient faites, mais si elle doit les
accepter, ca la regarde, je n'entends pas que ce soit par surprise, dans un
moment de faiblesse ou d'emotion. Au surplus, je me reserve, vous devez
bien le penser, d'avoir un entretien avec elle ou je lui dirai de ces choses
qui seraient deplacees en votre presence, mais qu'une mere, seule avec son
enfant, peut et doit lui apprendre dans certains cas. Je n'ai pas, je vous
l'avoue, une fille de vingt ans, pleine de c?ur et pleine de sante, pour la
donner a un vieillard.
BOURDON
A qui la donnerez-vous? On dirait, madame, a vous entendre, que vous
374

avez des gendres plein vos poches et que vos filles n'auront que l'embarras
du choix. Pourquoi le mariage8 de l'une d'elles, mariage qui paraissait bien
conclu, celui-la, a-t-il manque? Faute d'argent. C'est qu'en effet, madame,
faute d'argent, les jeunes filles restent jeunes filles.
MADAME VIGNERON
Vous vous trompez. Je n'avais rien et mon mari non plus. Il m'a epousee
cependant et nous avons ete tres heureux.
BOURDON
Vous avez eu quatre enfants, c'est vrai. Si votre mari, madame, etait
encore de ce monde, il serait pour la premiere fois peut-etre en desaccord
avec vous. C'est avec effroi qu'il envisagerait la situation de ses filles,
situation, quoi que vous en pensiez, difficile et perilleuse. Il estimerait a
son prix la proposition de M. Teissier, imparfaite, sans doute, mais plus
qu'acceptable, rassurante pour le present (regardant Marie), eblouissante
pour l'avenir. On ne risque rien, je le sais, en faisant parler les morts, mais
le pere de mademoiselle, avec un c?ur excellent comme le votre, avait de
plus l'experience qui vous fait defaut. Il connaissait la vie; sa pensee
aujourd'hui serait celle-ci: j'ai vecu pour ma famille, je suis mort pour elle,
ma fille peut bien lui sacrifier quelques annees.
MARIE, les larmes aux yeux.
Dites a M. Teissier que j'accepte*.
Acte IV, se. VI.
Примечания:
1. Нотариус семьи Виньерон и одновременно эмиссар Тесье. 2. Замкнутый, скрыт-
ный человек. В устах персонажа эта характеристика звучит достаточно лукаво. 3. Тя-
жущиеся стороны в судебном процессе 4. Вклад, который муж делает в пользу жены
на тот случай, если он умрет раньше ее 5 Имеется в виду брак, заключенный на ос-
нове общности имущества, когда половина его принадлежит мужу, а вторая половина
- жене 6. То есть без необходимости возвращать его по условиям брачного контрак-
та. 7. Образное выражение, соответствующее русскому "тараканы в голове". 8. Свадь-
ба Бланш не состоялась по настоянию матери жениха
Вопросы:
* Comment s'exprime, dans cette scene, le cynisme du personnagaf
** Etudiez les divers arguments employes par Bourdon pour parvenir a setfips-
375

PAUL CLAUDEL (1868-1954)
IL serait vain de vouloir dissocier en PAUL CLAUDEL le poete et le dramaturge.
Tous les deux expriment une meme vision de l'univers: une vision catholique^
au sens total du terme, c'est-a-dire a la fois cosmique et chretienne.
De toutes les pieces ou s'exprime cette fusion de la terre et du Ciel, du visible et
de l'immateriel, il en est peu ou, plus que dans Partage de Midi, brule la haute
poesie claudelienne.
PARTAGE DE MIDI (1905)
Amalric et Yse, apres une separation de dix ans, se retrouvent sur le font d'un paquebot
au milieu de l'ocean Indien. Tous les deux evoquent alors le passe.
AMALRIC
Et cependant, Yse, Yse, Yse.
Cette grande matinee eclatante quand nous nous sommes rencontres!
Yse, ce froid dimanche eclatant, a dix heures sur la mer!
Quel vent feroce il faisait dans le grand soleil! Comme cela sifflait et
cinglait, et comme le dur mistral1 hersait2 l'eau cassee.
Toute la mer levee sur elle-meme, tapante, claquante, ruante dans le
soleil, detalant dans la tempete!
C'est hier sous le clair de lune, dans le plus profond de la nuit
Qu'enfin, engages dans le detroit de Sicile, ceux qui se reveillaient, se
v redressant, effacant la vapeur sur le hublot1,
Avaient retrouve l'Europe, tout enveloppee de neige, grande et grise,
Sans voix, sans figure, les accueillant dans le sommeil.
Et ce clair jour de l'Epiphanie4, nous laissions a notre droite, derriere
nous,
La Corse, toute blanche, toute radieuse, comme une mariee dans la
matinee carillonnante!
Yse, vous reveniez d'Egypte, et, moi je ressortais du bout du monde, du
fond de la mer,
Ayant bu mon premier grand coup de la vie et ne rapportant dans ma
poche
Rien d'autre qu'un poing dur et- des doigts sachant maintenant compter.
Alors un coup de vent comme une claque
Fit sauter tous vos peignes et le tas de vos cheveux me partit dans la
figure!
376

Voila la grande jeune fille
Qui se retourne en riant; elle me regarde et je la regardai.
YSE
Je me rappelle ! vous laissiez pousser votre barbe a ce moment, elle etait
roide comme une etrille" !
Comme j'etais forte et joyeuse a ce moment! comme je riais bien!
comme je me tenais bien! Et comme j'etais jolie aussi!
Et puis la vie est venue, les enfants sont venus,
Et maintenant vous voyez comme me voila reduite et obeissante
Comme un vieux cheval blanc qui suit la main qui le tire,
Remuant ses quatre pieds l'un apres l'autre*.
Acte I.
Примечания:
1. Сильный ветер, дующий на юге Франции. 2. Боронит - от сельскохозяйствен-
ного орудия "борона". 3. Иллюминатор. 4. Христианский праздник: в этот день цари-
волхвы пришли на поклонение к младенцу Христу. 5 Скребница, которой чистят ло-
шадей
Вопросы:
* Relevez et etudiez les images contenues dans ce texte. Quelle idee peuvent-elles
donner du lyrisme claudehea?
JEAN GIRAUDOUX (1882-1944)
C 'AURA ete l'un des principaux merites de JEAN GIRAUDOUX que de ressusciter
quelques-uns des grands mythes de l'Antiquite. Non point qu'il les traite a
l'imitation des classiques, pour fuir les problemes de l'epoque: au contraire, il
les repense en homme du XXe siecle et trouve dans l'actualite un des moyens
les plus surs pour eclairer d'un 'jour nouveau des questions eternelles.
Ainsi cette Guerre de Troie, qu'Hector et Ulysse tentent desesperement
d'empecher: elle ressemble beaucoup moins au conflit depeint dans l'epopee
homerique qu'a ces conflagrations absurdes qui ont embrase notre epoque
malgre tant de loyaux efforts pour les conjurer... Mais l'art de Giraudoux traite
ces graves problemes d'une touche si legere qu'on n'en sent pas toujours le
pathetique.
.377

LA GUERRE DE TROIE N'AURA PAS LIEU (1935)
HECTOR
Eh bien, le sort en est jete, Ulysse! Va pour la guerre1 ! A mesure que j'ai
plus de haine pour elle, il me vient d'ailleurs un desir plus incoercible2 de
tuer... Partez, puisque vous me refusez votre aide...
ULYSSE
Comprenez-moi, Hector!.. Mon aide vous est acquise. Ne m'en veuillez
pas d'interpreter le sort. J'ai seulement voulu lire dans ces grandes lignes
que sont, sur l'univers, les voies des caravanes, les chemins des navires, le
trace des grues volantes et des races. Donnez-moi votre main. Elle aussi
a ses lignes. Mais ne cherchons pas si leur lecon est la meme. Admettons
que les- trois petites rides au fond de la main d'Hector disent le contraire de
ce qu'assurent les fleuves, les vols et les sillages. Je suis curieux de nature,
et je n'ai pas peur. Je veux bien aller contre le sort. J'accepte Helene. Je la
rendrai a Menelas. Je possede beaucoup plus d'eloquence qu'il n'en faut
pour faire croire un mari a la vertu de sa femme. J'amenerai meme Helene
a y croire elle-meme. Et je pars a l'instant, pour eviter toute surprise. Une
fois au navire, peut-etre risquons-nous de dejouer la guerre.
HECTOR
Est-ce la la ruse d'Ulysse, ou sa grandeur?
ULYSSE
Je ruse en ce moment contre le destin, non contre vous. C'est un premier
essai, et j'y ai plus de merite. Je suis sincere, Hector... Si je voulais la
guerre, je ne demanderais pas Helene, mais une rancon qui vous est plus
chere... Je pars... Mais je ne peux me defendre de l'impression qu'il est bien
long, le chemin qui va de cette place a mon navire.
HECTOR
Ma garde vous escorte.
ULYSSE
II est long comme le parcours officiel des rois en visite quand l'attentat
menace... Ou se cachent les conjures? Heureux nous sommes, si ce n'est
pas dans le ciel meme... Et le chemin d'ici a ce coin du palais est long... Et
long mon premier pas... Comment va-t-il se faire, mon premier pas, entre
tous ces perils?.. Vais-je glisser et me tuer?.. Une corniche va-t-elle
s'effondrer sur moi de cet angle? Tout est maconnerie neuve ici, et j'attends
378

la pierre croulante*... Du courage... Allons-y.
(Il fait un premier pas.)
HECTOR
Merci, Ulysse.
ULYSSE
Le premier pas... Il en reste combien?
HECTOR
Quatre cent soixante.
ULYSSE
Au second! Vous savez ce qui me decide a partir, Hector...
HECTOR
Je le sais. La noblesse.
ULYSSE
Pas precisement... Andromaque a le meme battement de cils que
Penelope3.
Acte II, se. XIII.
Примечания:
1. Expression familiere: d'accord, pour la guerre! - "Ну что ж, война так война" или
"Пусть будет война!". 2. Неукротимое. 3. Пенелопа - жена Улисса, двадцать лет
ждавшая его возвращения с Троянской войны..
Вопросы:
* Comment Giraudoux exprime-t-il ici l'idee que la guerre est une fatalite?
JULES ROMAINS (ne en 1885)
Si le romancier des Hommes de Bonne Volonte laisse un heritage digne de
Balzac, l'auteur de Knock peut revendiquer l'honneur d'avoir cree un type aussi
vivant, aussi necessaire que Tartuffe ou M. Jourdain: symbole a la fois de
l'esprit d'entreprise, du genie publicitaire et surtout des grands animateurs
379

qui, imposant aux foules une conscience collective*, les poussent ou ils veulent
pour le bien - ou le mal.
KNOCK(1924)
Knock recoit le docteur Parpalaid, a qui il a succede comme medecin dans une pente
ville de province. Il lui indique comment il a procede pour donner a sa clientele une exten-
sion prodigieuse.
KNOCK, souriant. - Regardez ceci: c'est joli, n'est-ce pas?
LE DOCTEUR. - On dirait une carte du canton1. Mais que signifient tous
ces points rouges?
KNOCK. - C'est la carte de la penetration medicale. Chaque point rouge
indique l'emplacement d'un malade regulier. Il y a un mois, vous auriez vu
ici une enorme tache grise: la tache de Chabrieres.
LE DOCTEUR. - Plait-il2?
KNOCK. - Oui, du nom du hameau qui en formait le centre. Mon effort
des dernieres semaines a porte principalement la-dessus. Aujourd'hui, la
tache n'a pas disparu, mais elle est morcelee. N'est-ce pas? On la remarque
a peine. (Silence.)
LE DOCTEUR. - ... Vous etes un homme etonnant. D'autres que moi se
retiendraient peut-etre de vous le dire: ils le penseraient. Ou alors, ils ne
seraient pas des medecins. Mais me permettez-vous de me poser une
question tout haut?.. Vous allez dire que je donne dans le rigorisme . Mais
, est-ce que, dans votre methode, l'interet du malade n'est pas un peu
subordonne a l'interet du medecin?
KNOCK. - Docteur Parpalaid, vous oubliez qu'il y a un interet superieur
a ces deux-la.
LE DOCTEUR. - Lequel?
KNOCK. - Celui de la medecine. C'est le seul dont je me preoccupe.
(Silence. Parpalaid medite.)
LE DOCTEUR. - Oui, oui, oui.
(Des ce moment, et jusqu'a la fin de la piece, l'eclairage de la scene
prend peu a peu les caracteres de la Lumiere Medicale, qui, on le sait, est
plus riche en rayons verts et violets que la simple Lumiere Terrestre.)
KNOCK. - Vous me donnez un canton peuple de quelques milliers
d'individus neutres, indetermines. Mon role, c'est de les determiner, de les
380

amener a l'existence medicale. Je les mets au lit et je regarde ce qui va
pouvoir en sortir: un tuberculeux, un nevropathe4, 'un arteriosclereux5 ce
qu'on voudra, mais quelqu'un, bon Dieu! quelqu'un! Rien ne m'agace
comme cet etre ni chair ni poisson que vous appelez un homme bien
portant**.
LE DOCTEUR. - Vous ne pouvez cependant pas mettre tout un canton au
lit!
KNOCK. - Cela se discuterait. Car j'ai connu, moi, cinq personnes dela
meme famille, malades toutes a la fois, au lit toutes a la fois, et qui se
debrouillaient fort bien. Votre objection me fait penser a ces fameux
economistes qui pretendaient qu'une grande guerre moderne ne pourrait pas
durer plus de six semaines. La verite, c'est que nous manquons tous
d'audace, que personne, pas meme moi, n'osera aller jusqu'au bout et mettre
toute une population au lit, pour voir, pour voir! Mais soit! je vous
accorderai qu'il faut des gens bien portants, ne serait-ce que pour soigner
les autres, ou former, a l'arriere des malades en activite, une espece de
reserve6 Ce que je n'aime pas, c'est que la sante prenne des airs de
provocation, car, alors, vous avouerez que c'est excessif. Nous fermons les
yeux sur un certain nombre de cas, nous laissons a un certain nombre de
gens leur masque de prosperite. Mais s'ils viennent ensuite se pavaner7
devant nous et nous faire la nique8, je me fache. C'est arrive ici pour M.
Raffalens.
LE DOCTEUR. - Ah! le colosse9? Celui qui se vante de porter sa belle-
mere a bras tendu?
KNOCK. - Oui. Il m'a defie pres de trois mois... Mais ca y est.
LE DOCTEUR. - Quoi?
KNOCK. - II est au lit. Ses vantardises commencaient a affaiblir l'esprit
medical de la population***.
Acte III, se. VI.
Примечания:
1. Кантон - административно-территориальная единица, в состав которой входит
несколько коммун. 2. Que voulez-vous dire, s'il vous plait? 3. Ригоризм, строгое соблю-
дение нравственных принципов или правил поведения. 4. Невропат. 5. Склеротик.
6. Резервы. 7. Держаться, как человек, танцующий павану, т.е. гордо, высокомерно.
8. Посмеиваться, насмехаться. 9. Колосс.
381

Вопросы:
* Jules Romains est le poete de Vunanimisme, qu'illustre son ?uvre entiere.
** Knoch obeit-il ici seulement a l'esprit de lucre? N'est-il pas egalement victime d'une
sorte de deformation professionnelle?
*** En quoi consiste la satire contenue dans cette scene? - Montrez que Knock n'est
pas une simple tpiice sur les medecins", que le personnage auraUpuprosperer dans les
affaires, la politique, efc.
EDOUARD BOURDET (1887 1944)
Avant d'etre nomme, en 1936, administrateur de la Comedie-Francaise et d'y
introduire un souffle nouveau en faisant appel a des metteurs en scene comme
Dullin, Copeau, Jouvet, Pitoeff, EDOUARD BOURDET s'etait signale comme un
des plus solides auteurs dramatiques de 1'entre-deux-guerres.
S'attaquant sans reserve aux m?urs de son epoque, il en a fait une satire
vigoureuse qui s'est exprimee dans une douzaine de pieces. La plus celebre de
toutes depeint les ravages exerces par l'argent dans la haute bourgeoisie
d'affaires, quand celle-ci, touchee par une crise economique, traverse ce que
l'auteur appelle, non sans humour, des Temps difficiles.
LES TEMPS DIFFICILES (1934)
Milanie Laroche, veuve d'un grand industriel, se trouve brusquement ruinee pour
n'avoir pas suffisamment surveille ses affaires depuis la mort de son mari. Elle subit les
reproches de Jerome, son beau-frere, qu'elle a entraine dans sa ruine.
MELANIE
Je suppose qu'on ne nous laissera pas mourir de faim.
JEROME
Qui: on?
MELANIE
Eh bien, je ne sais pas, moi: les creanciers... Quand ils verront que j'ai
donne tout ce que j'avais' et qu'il ne me reste plus rien...
JEROME
Qu'est-ce que vous imaginez? Qu'ils vont vous servir une rente?
MELANIE
Enfin, quelque chose comme ca... non?
382

JEROME
Ah! peut-etre bien... Et puis peut-etre aussi que le gouvernement ouvrira
pour vous une souscription nationale et qu'on mettra votre buste au
Pantheon2 Qui sait...
MELANIE
Ne vous moquez pas de moi, Jerome! Je me rends compte que vous
n'approuvez pas ma decision , et je le regrette, mais, que voulez-vous!.. Je
me suis demande, avant de la prendre, ce que mon mari ou l'un de ses
predecesseurs auraient fait en pareille circonstance et je suis arrivee a la
conviction qu'ils auraient agi exactement comme je le fais.
JEROME
Ah? Vous croyez?
MELANIE
Je le crois, oui. Et Berlin4 aussi le croit. Il m'a dit qu'un geste comme
celui-la etait tout a fait dans la tradition des Laroche.
JEROME
Il vous a dit ca?
MELANIE
Oui.
JEROME
C'est monstrueux!..
MELANIE
Comment?
JEROME, eclatant.
Monstrueux, je vous dis!.. Ils doivent s'etrangler d'indignation dans leur
tombe, les Laroche, s'ils voient ce qui se passe!.. Ils vous maudissent et ils
vous renient, tous autant qu'ils sont, du premier au dernier!..
MARCEL5, avec reproche.
Jerome!
JEROME, continuant
D'abord, vous n'etes pas une Laroche! Vous etes une Montaigu6, et ca se
voit! Si vous aviez dans les veines la plus petite-goutte de sang Laroche,
vous n'auriez pas fait ce que vous avez fait depuis quinze ans que, pour le
383

malheur des Etablissements Laroche, vous aviez herite les actions de votre
mari!
BOB7', voulant s'interposer.
M...m...m...
JEROME
Ah! non, vous, mon petit, fichez-moi la paix, n'est-ce pas9..
(A Melante:) Si vous etiez une Laroche, une vraie, vous tiendriez de vos
ancetres le respect qu'ils ont eu pour l'argent! Oui, pour l'argent!.. Ils ne le
jetaient pas par la fenetre, eux, ils ne le gaspillaient pas comme vous, en
gestes inutiles: ils savaient que c'etait dur a amasser et que ca valait la
peine d'etre conserve, quand ce ne serait que par egard pour leurs
predecesseurs qui s'etaient echines8 a le faire entrer dans la caisse! Ils ne
s'amusaient pas, ces gens-la; ils ne passaient pas leur temps a chercher
comment ils pourraient bien se distraire: ils travaillaient! Il faut choisir
dans la vie entre gagner de l'argent et le depenser: on n'a pas le temps de
faire les deux*. Eux, ils choisissaient de le gagner. Et ils prenaient des
femmes de leur espece, des femmes qui leur ressemblaient, des femmes
laides et ennuyeuses, peut-etre, mais sages, economes, et capables de tenir
une maison. Pas des amoureuses, bien sur, ni des mondaines assoiffees de
receptions: des epouses, des meres, des associees!.. Leurs enfants n'etaient
pas toujours tres beaux et leur interieur manquait de charme. Qu'est-ce que
ca fait? La maison, on y va manger et dormir; pour se distraire, il y a le
bureau!.. Voila ce que c'etaient que les Laroche! Ils etaient riches: ils le
meritaient... comme vous meritez d'etre pauvre, vous qui leur ressemblez si
peu!.. On dira que vous etes une victime de la crise, que c'est la crise qui
vous a ruinee: allons donc!
Les Laroche avaient tout prevu, meme les crises, et leur maison devait y
resister, mais ce qu'ils n'avaient pas prevu, c'est qu'il y aurait un jour
quelqu'un comme vous pour leur succeder!..
MELANIE, se tournant vers Suzy et Marcel9.
Il a raison, vous savez! Tout ca vient de ce que je n'ai jamais vraiment
aime l'argent.
JEROME
II n'y a pas de quoi vous en vanter!
MELANIE
Mais je ne m'en vante pas!
384

JEROME
Si! Vous trouviez que ca faisait bien, que ca faisait elegant!.. Oh! vous
n'etes pas la seule dans ce cas-la! Il y en a beaucoup comme vous! Et c'est
de ca que la bourgeoisie est en train de crever, vous entendez? C'est d'etre
devenue depensiere, prodigue, desinteressee! Les bourgeois ne sont pas
faits pour ca! Ils sont faits pour etre avares et pour avoir de l'argent. Le jour
ou ils n'en ont plus, ils sont inutiles; ils n'ont plus qu'a disparaitre de la
circulation**!
Acte IV.
Примечания:
1. Она предложила отдать для удовлетворения кредиторов все имущество, принад-
лежавшее лично ей. 2. Одно из знаменитейших зданий в Париже. Там, в знак благо-
дарности Отечества, погребают "великих людей". 3. Удовлетворить кредиторов.
4. Заместитель директора в фирме Лароша, которому Мелани только что доверила
управление своими делами. 5. Брат Жерома, тип бескорыстного человека. 6. Девичья
фамилия Мелани. 7. Сын Мелани, страдающий тяжелым заиканием. 8. Разговорное
выражение, соответствующее русскому "горбатиться, рвать пупок", т.е надрываться
на работе. 9. Их дочь Анна замужем за Бобом Ларошем, сыном Мелани.
Вопросы:
* Que pensez-vous du cette formule? Que nous apprend-elle sur les intentions de
l'auteur?
** Relevez et etudiez les divers elements satiriques contenus dans cette seine.
ARMAND SALACROU (ne en 1895)
// y avait une bonne dizaine d'annees deja qu'ARMAND SALACROU, auteur de
L'Inconnue d'Arras (1935), d'Un Homme comme les autres (1936), de La Terre
est ronde (1938), s'etait impose au tout premier rang des ecrivains de theatre
de sa generation, quand l'idee lui vint de porter a la scene le drame de la
Resistance francaise.
Il le fit a sa maniere, en bouleversant l'ordre du temps, en ressuscitant les
morts et en les melant aux vivants. Mais il sut trouver les mots capables
d'exprimer ce sursaut de l'honneur, qui avait dresse l'immense majorite des
Francais contre les forces d'occupation.
385

LES NUITS DE LA COLERE (1946)
Jean, resistant traque, est venu chercher refuge chez Bernard, un ami d'enfance. Il lui
explique ce qui l'a pousse a lutter contre l'occupant.
JEAN. - A travers l'Europe nous sommes une multitude d'hommes tout
seuls qui ne se resigneront jamais et qui lutteront jusqu'a la mort.
BERNARD. - Eh bien, meprise-moi, mais je deteste l'idee de la mort.
J'aime la vie, je veux vivre avec ma femme et mes gosses.
JEAN. - Oui, je te meprise et ce que je meprise le plus en toi, c'est ta
betise. Tu ne comprends donc pas que, tant qu'ils1 seront la, tu ne pourras
jamais vivre et que, s'ils restent la, tes enfants ne pourront pas vivre?
BERNARD. - Allons donc! On vit toujours, plus ou moins bien, voila
tout. Et tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir2.
JEAN. - Non, dans cette nuit qui n'en unit pas, il n'y a d'espoir que dans
la lutte.
BERNARD. - Une lutte qui te conduit a la mort, tout droit.
JEAN. - Eh bien, plutot mourir debout que vivre a genoux.
BERNARD. - Et quand tu seras mort, debout, que pourras-tu encore
esperer?
JEAN. - Que mes enfants vivront libres. Et veux-tu me dire a quoi
ressemblerait le visage de notre pays lorsque le soleil se levera par-dessus
cette nuit qui nous etouffe si aucun homme de chez nous ne se revoltait?
Quoi! attendre tous, les bras croises par la peur, que d'autres hommes
viennent nous delivrer? Voila ou serait notre defaite, cette fois definitive.
BERNARD. - Mon petit Jean, tu es un obsede de la defaite. Nous
sommes battus, c'est entendu, mais je ne me sens pas du tout humilie, mon
vieux, chacun son tour, ils l'ont ete, nous le sommes, ils le seront.
JEAN. - Non, ceux-la sont des mots depasses3 je suis antinazi comme
on etait huguenot4 contre les papistes au temps ou les religions etaient
vivantes.
BERNARD. - Tu veux ressusciter les guerres de religion? au nom de
quoi?
Mais quelle est ta religion?
JEAN. -La liberte*.
BERNARD. - Tu es devenu completement fou.
386

JEAN. - Oui, j'ai cru que j'allais devenir fou; mais apres m'avoir
accable, le desespoir m'a revolte, la revolte m'a uni a d'autres revoltes et
c'est maintenant une merveilleuse camaraderie.
BERNARD. - Toi, tu veux te faire tuer pour que d'autres soient heureux
sur la terre quand tu n'y seras plus.
JEAN. - Si tu connaissais la douceur, le repos d'une camaraderie
d'hommes.
BERNARD. - Et Louise?
JEAN. - Parce que je l'aime, je veux lui epargner cette honte d'etre
mariee a un homme qui accepte tout pour cette seule raison qu'il a peur.
BERNARD. - Ainsi Louise te pousse a cette aventure?
JEAN. - Nous n'en parlons jamais, mais elle pense comme moi et
lorsqu'elle saura plus tard, je sais qu'elle m'approuvera...
BERNARD. - ... De risquer ta vie, la prison, le deshonneur?
JEAN. - Le deshonneur. ( Un silence. Il reprend.) Par certains mots, par
certains silences, je sais que Louise est ma meilleure camarade de combat.
BERNARD. - De combat! Pauvre Louise! Ah! Je voudrais bien voir la
tete de tes autres copains, ils doivent etre jolis.
JEAN. - Ils te deplairaient surement. Tu n'as jamais beaucoup aime les
revoltes.
BERNARD. - C'est vrai.
JEAN. - Tu as toujours ete un conservateur.
BERNARD. - Et je m'en vante.
JEAN. - Mais conservateur de quoi? Du desordre social? de l'injustice?
de la misere? du chomage? Conservateur de l'esclavage? Moi, meme si
j'etais ne marchand d'esclaves, j'eusse ete contre l'esclavage.
BERNARD. - Et ta charite qui eut ete chretienne il y a des siecles,
aujourd'hui te pousse a jeter des bombes.
JEAN. - Quand, plus tard, tu sauras qui travaille avec nous, tu seras bien
epate5
BERNARD. - On coudoie6 des archeveques dans ta bande?
JEAN. - Les archeveques sont assez rares, mais des cures on en trouve,
et plus que tu ne penses.
BERNARD. - Naturellement, les cures se fourrent7 partout. Mais il y a
387

aussi des communistes, j'imagine?
JEAN. - On le dit.
BERNARD. - Et vous etes armes?
JEAN. - Il parait.
BERNARD. - Eh bien! si les troupes allemandes devaient deguerpir d'un
seul coup, ce serait du joli en France! Une fameuse explosion!
JEAN. -Si tu pouvais dire vrai!
BERNARD. - Tu es inconscient. Allez, va te recoucher et demain
matin...
JEAN. -Je pars au soleil levant*.
IIe partie
Примечания:
1. Немецкие оккупанты. 2. Пословица. Бернар в данном случае демонстрирует
свою душевную низость. 3. Il faut comprendre: ce sont la des mots depasses 4. Протес-
танты-кальвинисты. Паписты - сторонники папы римского, т.е. католики. Эти пар-
тии были противниками в религиозных войнах во Франции в XVI в. 5. Поражен,
изумлен (разг.) 6. Встречаются, имеются. Litteralement: on heurte du coude. 7. Прони-
кают, влезают (разг.)
Вопросы:
* Dans quelle mesure la liberte peut-elle devenir une religion?
** Quelles sont les differentes raisons qui ont pousse Jean dans la Resistance?
HENRY DE MONTHERLANT (ne en 1896)
IL est certainement un des plus importants prosateurs que la France ait
produits depuis Chateaubriand. MONTHERLANT n'etait encore qu'un tout jeune
homme que Romain Rolland le saluait comme "la plus grande force qui existat
dans les lettres francaises".
Assez curieusement, dans la seconde partie de sa carriere, le romancier des
Bestiaires (1926) et des Jeunes Filles (1936-1939) s'est tourne vers le theatre
pour y donner comme de nouveaux prolongements a son ?uvre. Mais, ecrivant
pour la scene, il est reste fidele a ce sens royal du grand style qui confere a une
?uvre telle que Le Maitre de Santiago une place eminente dans la litterature
dramatique de notre temps.
488

LE MAITRE DE SANTIAGO (1945)
Vargas, Bernai, Obregon et Olmeda sont venus trouver Alvaro, Maitre de l'Ordre de
Santiago, pour le prier d'accepter, aux Indes (c'est-a-dire en Amerique) nouvellement
conquises par l'Espagne, un poste destine a retablir sa fortune.
VARGAS. - Chretien comme vous l'etes1, allez donc au bout de votre
christianisme. Il y a trois mille ans que des nations perissent. Trois mille
ans que des peuples tombent en esclavage... Le chretien ne peut pas

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