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СОДЕРЖАНИЕ

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prendre tout a fait au tragique ces malheurs-la. Si vous etes consequent, il
n'y a qu'une patrie, celle que formeront les Elus.
ALVARO. - Je garde l'autre pour en souffrir.
BERNAL. - Vous condamnez votre temps comme le font les tres vieux
hommes. Vous n'avez pas cinquante ans, et vous parlez comme si vous en
aviez quatre-vingts. Et vous exagerez beaucoup. Si vous participiez
davantage, aux evenements, si vous etiez plus informe de ce qui se passe...
ALVARO. - J'en ai assez. Chaque fois que je pointe2 la tete hors de
macoquille, je recois un coup sur la tete. L'Espagne n'est plus pour moi que
quelque chose dont je cherche a me preserver.
BERNAL. - Oui, mais a force de vous retrancher, le monde vous
apparait deforme par votre vision particuliere. Ensuite vous rejetez une
epoque, faute de la voir comme elle est.
OBREGON. - Debout sur le seuil de l'ere nouvelle, vous refusez d'entrer.
ALVARO. - Debout sur le seuil de l'ere nouvelle, je refuse d'entrer.
VARGAS. - Mettons que ce soit heroisme de consentir a etre seul, par
fidelite a ses idees. Ne serait-ce pas heroisme aussi de jouer son role dans
une societe qui vous heurte, pour y faire vaincre ces idees qui, si elles ne
s'incarnent pas, demeureront plus ou moins impuissantes?
BERNAL. - Et puis, ce qui est humainement beau, ce n'est pas de se
guinder3, c'est de s'adapter: ce n'est pas de fuir pour etre vertueux tout a son
aise, c'est d'etre vertueux dans le siecle, la ou est la difficulte.
ALVARO. - Je suis fatigue de ce continuel divorce entre moi et tout ce
qui m'entoure. Je suis fatigue de l'indignation. J'ai soif de vivre au milieu
d'autres gens que des malins, des canailles4 et des imbeciles. Avant, nous
etions souilles par l'envahisseur. Maintenant, nous sommes souilles par
nous-memes; nous n'avons fait que changer de drame. Ah! pourquoi ne
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suis-je pas mort a Grenade5 quand ma patrie etait encore intacte? Pourquoi
ai-je survecu a ma patrie? Pourquoi est-ce que je vis?
BERNAL. - Mon ami, qu'avez-vous? Vous ne nous avez jamais parle de
la sorte.
ALVARO. - Le collier des chevaliers de Chypre etait orne de la lettre S,
qui voulait dire: "Silence". Aujourd'hui, tout ce qu'il y a de bien dans notre
pays se tait. Il y a un Ordre du Silence: de celui-la aussi je devrais etre
Grand Maitre. Pourquoi m'avoir provoque a parler?
OLMEDA. - Faites-vous moine, don Alvaro. C'est le seul etat qui vous
convienne desormais.
ALVARO. - Je ne sais en effet ce qui me retient, sinon quelque manque
de decision et d'energie.
OBREGON. - Et j'ajoute qu'il y a plus d'elegance, quand on se retire du
monde, a s'en retirer sans le blamer. Ce blame est des plus vulgaires!
ALVARO.- Savez-vous ce que c'est que la purete? Le savez-vous?
(Soulevant le manteau de l'Ordre sus-pendu au mur au-dessous du
crucifix:) Regardez notre manteau de l'Ordre: il est blanc et pur comme la
neige au-dehors. L'epee rouge est brodee a l'emplacement du c?ur, comme
si elle etait teinte du sang de ce c?ur. Cela veut dire que la purete, a la fin,
est toujours blessee, toujours tuee, qu'elle recoit toujours le coup de lance
que recut le c?ur de Jesus sur la croix. (7/ baise le bas du manteau. Apres
un petit temps d'hesitation, Olmeda, qui est le plus proche du manteau, en
baise lui aussi le bas.) Oui, les valeurs nobles, a la fin, sont toujours vain-
cues; l'histoire est le recit de leurs defaites renouvelees. Seulement, il ne
faut pas que ce soit ceux memes qui ont pour mission de les defendre, qui
les minent. Quelque dechu qu'il soit, l'Ordre est le reliquaire6 de tout ce qui
reste encore de magnanimite et d'honnetete en Espagne. Si vous ne croyez
pas cela, demettez-vous-en. Si nous ne sommes pas les meilleurs, nous
n'avons pas de raison d'etre. Moi, mon pain est le degout. Dieu m'a donne a
profusion la vertu d'ec?urement. Cette horreur et cette lamentation qui
sont ma vie et dont je me nourris... Mais vous, pleins d'indifference ou
d'indulgence pour l'ignoble, vous pactisez avec lui, vous vous faites ses
complices! Hommes de terre! Chevaliers de terre*!
Acte I se. IV.
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Примечания:
1. Варгас обращается к Альваро. 2. Поднимаю, высовываю. 3. Важничать, пы-
житься. 4. Негодяи, сволочи. 5. Во время взятия Гранады испанцами. 6. Рака со свя-
тыми мощами. Здесь: священное хранилище.
Вопросы:
* En quoi consiste l'ideal chretien aux yeux de don Alvarof Sa conception vousfarait-
ette juste? Et, si oui, suffisante?
JEAN ANOUILH (ne en 1910)
DANS le theatre d'ANOUILH, il n'y a qu'un theme: c'est que vivre abaisse,
degrade, avilit. Mais ce theme unique est developpe avec une telle insistance
qu'il a pu nourrir l'?uvre dramatique sans doute la plus puissante de notre
temps.
Dans Antigone Anouilh jette l'un contre l'autre deux personnages totalement
opposes: d'une part, Creon, l'homme deja mur, que le destin vient de porter au
trone, et qui a accepte, sans joie, mais parce qu'il le fallait, la terrible
responsabilite du pouvoir; et, lui faisant face, celle qui refuse de lui obeir,
celle qui enterra son frere malgre les ordres du roi, celle qui d'instinct et par
principe se revolte, la frele mais farouche Antigone.
ANTIGONE (1944)
CREON
Un matin, je me suis reveille roi de Thebes1. Et Dieu sait si j'aimais
autre chose dans la vie que d'etre puissant...
ANTIGONE
II fallait dire non, alors!
CREON
Je le pouvais. Seulement, je me suis senti tout d'un coup comme un
ouvrier qui refusait un ouvrage. Cela ne m'a pas paru honnete. J'ai dit oui.
ANTIGONE
Eh bien, tant pis pour vous! Moi, je n'ai pas dit "oui". Qu'est-ce que
vous voulez que cela me fasse, a moi, votre politique, votre necessite, vos
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pauvres histoires? Moi, je peux dire "non" encore a tout ce que je n'aime
pas et je suis seul juge. Et vous, avec votre couronne, avec vos gardes, avec
votre attirail2, vous pouvez seulement me faire mourir, parce que vous avez
dit "oui".
CREON
Ecoute-moi.
ANTIGONE
Si je veux, moi, ]e peux ne pas vous ecouter. Vous avez dit "oui". Je
n'ai plus rien a apprendre de vous. Pas vous. Vous etes la a boire mes
paroles. Et si vous n'appelez pas vos gardes, c'est pour m'ecouter jusqu'au
bout.
CREON
Tu m'amuses!
ANTIGONE
Non. Je vous fais peur. C'est pour cela que vous essayez de me sauver.
Ce serait tout de meme plus commode de garder une petite Antigone
vivante et muette dans ce palais. Vous etes trop sensible pour faire un bon1
tyran*, voila tout. Mais vous allez me faire mourir tout de meme tout
a l'heure, vous le savez, et c'est pour cela que vous avez peur. C'est laid un
homme qui a peur.
CREON
(Sourdement). Eh bien, oui, j'ai peur d'etre oblige de te faire tuer si tu
t'obstines. Et je ne le voudrais pas.
ANTIGONE
Moi, je ne suis pas obligee de faire ce que je ne voudrais pas! Vous
n'auriez pas voulu non plus, peut-etre, refuser une tombe a mon frere4?
Dites-le donc, que vous ne l'auriez pas voulu?
CREON
Je te l'ai dit.
ANTIGONE
Et vous l'avez fait tout de meme. Et maintenant, vous allez me faire tuer
sans le vouloir. Et c'est cela, etre roi!
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CREON
Oui, c'est cela!
ANTIGONE
Pauvre Creon! - Avec mes ongles casses et pleins de terre5et les bleus6
que tes gardes m'ont faits aux bras, avec ma peur qui tord le ventre, moi je
suis reine.
CREON
Alors, aie pitie de moi, vis. Le cadavre de ton frere qui pourrit sous mes
fenetres, c'est assez paye pour que l'ordre regne dans Thebes. Mon fils7
t'aime. Ne m'oblige pas a payer avec toi encore. J'ai assez paye.
ANTIGONE
Non. Vous avez dit "oui". Vous ne vous arreterez jamais de payer
maintenant!
CREON
(La secoue soudain, hors de lui) Mais, bon Dieu! Essaie de comprendre
une minute, toi aussi, petite idiote! J'ai bien essaye de te comprendre, moi.
Il faut pourtant qu'il y en ait qui disent oui. Il faut pourtant qu'il y en ait qui
menent la barque. Cela prend l'eau de toutes parts, c'est plein de crimes, de
betise, de misere... Et le gouvernail est la qui ballotte. L'equipage ne veut
plus rien faire, il ne pense qu'a piller la cale8 et les officiers sont deja en
train de se construire un petit radeau confortable, rien que pour eux, avec
toute la provision d'eau douee pour tirer au moins leurs os de la. Et le mat
craque, et le vent siffle et les voiles vont se dechirer et toutes ces b'rutes
vont crever toutes ensemble, parce qu'elles ne pensent qu'a leur peau, a leur
precieuse peau et a leurs petites affaires. Crois-tu, alors, qu'on a le temps
de faire le raffine, de savoir s'il faut dire "oui" ou "non", de se demander
s'il ne faudra pas payer trop cher un jour et si on pourra encore etre un
homme apres? On prend le bout de bois9, on redresse10 devant la montagne
d'eau, on gueule11 un ordre et on tire dans le tas12, sur le premier qui
s'avance. Dans le tas! Cela n'a pas de nom. C'est comme la vague qui vient
de s'abattre sur le pont devant vous; le vent qui vous gifle, et la chose qui
tombe dans le groupe n'a pas de nom. C'etait peut-etre celui qui t'avait
donne du feun en souriant la veille. Il n'a plus de nom. Et toi non plus, tu
n'as plus de nom, cramponne a la barre. Il n'y a plus que le bateau qui ait un
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nom et la tempete. Est-ce que tu le comprends, cela**?
ANTIGONE
(Secoue la tete). Je ne veux pas comprendre. C'est bon pour vous. Moi
je suis la pour autre chose que pour comprendre. Je suis la pour vous dire
non et pour mourir***.
Antigone.
Примечания:
1. После того как Эдип, ослепив себя, бежал из Фив, два его сына Этеокл и Поли-
ник убили друг друга в поединке. И тогда на трон взошел их дядя Креон. Традици-
онная трагедия представляет Креона тираном. Ануй, насколько позволяет трагедия
Софокла, изменил характер персонажа. 2. Пренебрежительное слово для обозначения
пышности, окружавшей царя. 3. Тираном, достойным этого имени. 4. Креон запретил
хоронить Полиника, поскольку тот поднял оружие против своей родины. 5 Антигона
руками вырыла могилу Полинику. 6. Синяками. 7. Гемон, с которым была помолвлена
Антигона. 8. Трюм корабля. 9. Разг. Румпель, кормовое весло. 10 Имеется в вид>
корабль 11. Груб. Кричишь (призывая к порядку) 12. Сознательный анахронизм
беспорядочная стрельба по толпе. 13. Дал огня (чтобы ты прикурил) - еще один соз-
нательный анахронизм.
Вопросы:
** Cette affirmation vous semble-t-elte juste, en general, et ici, en particulier?
*Etudiez le caractere du vocabulaire et du style dans cette tirade. Montrez que la
violence du ton correspond a l'effort desespere de Creon pour persuader Antigone.
*** Expliquez l'eternelle verite contenue dans cette formule qui est comme une replique
de la formule mise par Sophocle dans la bouche de son Antigone: "Je sais nee pour aimer,
non pour hair."

XVI. Французская мысль
История французской философии начинается с гуманизма, этого
могучего движения, объявшего все сферы человеческого знания и от-
крывшего дорогу "новому времени". Именно тогда французская
мысль осознала себя и вступила на путь, который станет для нее тра-
диционным.
Небезынтересно, к примеру, отметить, что именно в эту эпоху пря-
мо-таки беспредельное восхищение Рабле античным наследием очень
скоро сменилось куда более сдержанным отношением Монтеня, обла-
давшего чрезвычайно скептическим умом, более занятым изучением с
позиций опыта теоретических представлений предшественников.
Именно тогда гуманизм, вместо того чтобы ориентировать человека
на освоение "чисто книжного" знания, обратится к углубленному
осознанию его предназначения и к достижению в определенном
смысле индивидуальной мудрости.
Это движение, подобное раскачиванию маятника, контрадикту-
арный ритм, вынуждавший французскую философию колебаться ме-
жду умозрительностью и конкретностью, между систематич-
ностью и иррациональностью, словно бы чудом проявился в практи-
чески одновременном появлении двух наиболее ярких представителей
этой философии - Декарта и Паскаля; один был математик, второй
- физик; один - логик, второй - мистик; один стремился к пости-
жению действительности посредством безошибочного "метода", вто-
рой, больше доверяя "сердцу", пытался проникнуть в тайны сверхъ-
естественного...
Этот патетический диалог, который вели два блистательных ума,
находившихся как бы на противоположных полюсах, ни в коем случае
не должен вводить нас в заблуждение. XVII в. вообще рассудочен, и
во Франции, которую потрясали интриги вельмож, равно как и ино-
странные нашествия, и объединение которой еще не было завершено,
Разум очень скоро идентифицируется с дисциплиной - созидающей,
организующей и согласной с законом.
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В XVIII в. слово "Разум" наполнится новым содержанием. В сочи-
нениях философов, как тогда говорили, он будет означать не столько
согласие с существующим, сколько критику; не дисциплину, но неза-
висимое исследование. Разум всегда ищет истину, но в стране, где все
общественные институты деградировали с невероятной стремитель-
ностью, разум становится бродилом свободы, которая в свой черед
приведет к победе Разума над привилегиями и несправедливостью. По
сути философы желают поставить все ценности - религиозные, по-
литические, социальные - под свой строгий контроль и создают как
бы некую диктатуру рассудка. Однако догматизм своей позиции они
уравновешивают волей к борьбе за свои идеи и за то, чтобы им было
дано практически воплотить их в жизнь. Тем самым из-за столь воин-
ственного характера их мысль вернется к сугубому дуализму, прояв-
лявшемуся уже в предшествующие столетия.
В своем оптимизме философы заходили так далеко, что самый
смелый из них, Кондорсе, даже написал нечто вроде исторического
обзора "прогресса человеческого духа". Но вследствие вполне естест-
венного противоборствующего движения, которое начал уже Дидро и
особенно продолжил Руссо, а также потрясений, вызванных револю-
цией, вера в прогресс вскоре уступила место позиции в корне проти-
воположной - романтическому пессимизму, при котором человек
чувствует себя одиноким, покинутым и не ждет иного исцеления,
кроме "неистовых бурь", если только он не стал, подобно Альфреду
де Виньи, жертвой отчаяния и не ограничивается тем, что стоически
противостоит судьбе.
Правда, 1848 г. оживил надежду, что Наука освободит человечест-
во от его тысячелетнего бремени и растворит ворота братства. Но бла-
городная эта иллюзия окончательно померкла после жесточайшего
поражения при Седане... И французская интеллигенция, ведомая Тэ-
ном, замкнется, вплоть до начала XX в., в детерминизме, столь же
строгом, сколь и последовательном. Величайшая заслуга Анри Берг-
сона заключается в том, что он стряхнул сциентическое иго, напом-
нив, что реальность зыбка, и что в постижении ее интуиция гораздо
действенней, чем чисто интеллектуальный анализ. Одновременно
Шарль Пеги, чувствовавший надвижение чудовищной угрозы, пытал-
ся соединить две основополагающие грани французской души: мир-
скую страсть к истине и христианскую добродетель милосердия.
Война 1914 - 1918 гг. так основательно исчерпала Францию, что
после нее страна словно бы решила предаться отдыху, и мысль ее
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слегка обуржуазилась. Правда, то была временная пауза, так как в
Магические дни катастрофы 1940 г. миру была подарена одна из са-
мых смелых и возвышенных философских систем - экзистенциа-
Однако два великих жреца нового учения, Сартр и Камю через
несколько лет разошлись - один в направлении пролетарской рево-
люции второй - индивидуального бунта, явив тем самым как бы по-
следний пример извечного французского диалога...

MONTAIGNE (1533-1592)
AVANT de parvenir a la sagesse qui s'exprime dans le troisieme livre des
Essais, MONTAIGNE etait passe par une double crise: la crise stoicienne qui, en
fait, etait surtout d'origine livresque, et la crise sceptique qui le debarrassa
d'une philosophie d'emprunt et lui revela les insuffisances de la pure theorie
Au reste, la pensee de Montaigne procede par de longs tatonnements; elle ne
chemine pas sans hesitation, ne craint point les detours; elle est le fruit d'une
experience jamais lasse de s'exercer, surtout sur soi-meme.
UN SCEPTIQUE
...A peine oserai-je dire la vanite et la faiblesse que je trouve chez moi.
J'ai le pied si instable et si mal assis' je le trouve si aise a crouler2 et si pret
au branle3 et ma vue si dereglee, que a jeun je me sens autre qu'apres le
repas; si ma sante me rit, et la clarte d'un beau jour, me voila honnete
homme5; si j "ai un cor qui me presse l'orteil, me voila renfrogne, mal
plaisant, inaccessible. Un meme pas de cheval me semble tantot rude,
tantot aise, et meme chemin a cette heure plus court, une autre fois plus
long, et une meme forme ores6 plus, ores moins agreable. Maintenant je
suis a tout faire, maintenant a rien faire; ce qui m'est plaisir a cette heure,
me sera quelquefois peine. Il se fait mille agitations indiscretes et casuel
les7 chez moi. Ou l'humeur melancolique me tient, ou la colerique; et, de
son autorite privee8 a cette heure le chagrin predomine en moi, a cette
heure l'allegresse. Quand je prends des livres, j'aurai apercu en tel passage
des graces excellentes et qui auront feru9 mon ame; qu'une autre fois j'y
retombe, j'ai beau le tourner et virer, j'ai beau le plier et le manier, c'est une
masse inconnue et informe pour moi.
En mes ecrits meme je ne retrouve pas toujours l'air de ma premiere
imagination: je ne sais ce que j'ai voulu dire, et m'echaude10 souvent
a corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu" le premier, qui
valait mieux. Je ne fais qu'aller et venir; mon jugement ne tire pas toujours
en avant; il flotte, il vague,
Velut minuta magno
Deprensa navis in mari vesaniente vento12.
Maintes fois (comme il m'advient de faire volontiers) ayant pris pour
exercice et pour ebat a maintenir une contraire opinion a la mienne, mon
esprit, s'appliquant et tournant de ce cote-la, m'y attache si bien que je ne
trouve plus la raison de mon premier avis, et m'en depars11. Je m'entraine
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quasi14 ou je penche, comment que ce soit15, et m'emporte de16 mon poids.
Chacun a peu pres en dirait autant de soi, s'il se regardait comme moi*.
Essais, II, XII (1580-1588).
Примечания:
1. Так непрочно опирающаяся на землю. 2. Дрогнуть. 3. Настолько готова пошат-
нуться. 4 Ainsi que. 5. Благовоспитанный, учтивый человек. 6. То .. то.. . 7 Случай-
ные. 8. Самопроизвольно, стихийно. 9. Потрясут. 10. Je me donne chaud a... - я муча-
юсь, je me tourmente a... 11. Parce que j'ai perdu 12. Как маленький корабль, застигну-
тый в открытом море свирепым ветром. - Катулл (лат). 13. И от него отхожу, отка-
зываюсь. 14. В каком-то смысле. 15. Тем или иным образом. 16. Под воздействием.
Вопросы:
* Attachez-vous a souligner ici la souplesse de la pensee et de son expression. Montrez
que le scepticisme de l'auteur repose sur une observation personnelle et concrete. - Faites
vous-meme, a la maniere de Montaigne, un essai de vos dispositions intellectuelles ou
morales.
DESCARTES (1596-1650)
Le trait de genie initial de DESCARTES fut de partir a peu pres du 'point ou
avait abouti Montaigne et d'instituer, au lieu d'une simple sagesse individuelle
fondee sur des vues approximatives, une "methode" infaillible 'pour "bien
conduire sa raison et chercher la verite dans les sciences". Pour ce faire, il
s'enferma dans "son poele " et y elabora les quatre regles qui constituent la
base du cartesianisme.
Mais cet effort constructif avait ete lui-meme precede d'une periode moins
speculative: celle ou le philosophe, deblayant sa jeune cervelle de tout le fatras
dont on l'avait encombree, s'en fut hardiment querir la verite dans "le grand
livre du monde"...
EN LISANT DANS LE GRAND LIVRE DU MONDE
Sitot que l'age me permit de sortir de la sujetion de mes precepteurs, je
quittai entierement l'etude des lettres2. Et me resolvant de ne chercher plus
d'autre science que celle qui se pourrait trouver en moi-meme, ou bien dans
le grand livre du monde, j'employai le reste de ma jeunesse a voyager, a
voir des cours3 et des armees, a frequenter des gens de diverses humeurs et
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conditions, a recueillir diverses experiences, a m'eprouver moi-meme dans
les rencontres que la fortune4 me proposait, et partout a faire telle reflexion
sur les choses qui se presentaient ques j'en pusse tirer quelque profit. Car il
me semblait que je pourrais rencontrer plus de verite dans les rai-
sonnements que chacun fait touchant les affaires qui lui importent, et dont
l'evenement le doit punir bientot apres s'il a mal juge, que dans ceux que
fait un homme de lettres dans son cabinet touchant des speculations qui ne
produisent aucun effet, et qui ne lui sont d'autre consequence6 sinon que
peut-etre il en tirera d'autant plus de vanite qu'elles seront plus eloignees du
sens commun, a cause qu'il aura du employer d'autant plus d'esprit et
d'artifice a tacher de les rendre vraisemblables. Et j'avais toujours un
extreme desir d'apprendre a distinguer le vrai d'avec le faux, pour voir clair
en mes actions et marcher avec assurance en cette vie.
Il est vrai que pendant que je ne faisais que considerer les m?urs des
autres hommes, je n'y trouvais guere de quoi m'assurer, et que j'y
remarquais quasi7 autant de diversite que j'avais fait auparavant entre les
opinions des philosophes. En sorte que le plus grand profit que j'en retirais
etait que, voyant plusieurs choses, qui, bien qu'elles nous semblent fort
extravagantes et ridicules, ne laissent pas d'etre8 communement recues et
approuvees par d'autres grands peuples, j'apprenais a ne rien croire trop
fermement de ce qui ne m'avait ete persuade que par l'exemple et par la
coutume; et ainsi je me delivrais peu a peu de beaucoup d'erreurs qui
peuvent offusquer notre lumiere naturelle et nous rendre moins capables
d'entendre raison. Mais, apres que j'eus employe quelques annees a etudier
ainsi dans le livre du monde et a tacher d'acquerir quelque experience, je
pris un jour la resolution d'etudier aussi en moi-meme, et d'employer toutes
les forces de mon esprit a choisir les chemins que je devrais suivre. Ce qui
me reussit beaucoup mieux, ce me semble, que si je ne me fusse jamais
eloigne ni de mon pays ni de mes livres*.
Discours de la Methode (1637), lre partie.
Примечания:
I. В северных странах - комната с большой изразцовой печью. 2. Имеются в виду
книги вообще - и изящная словесность, и ученые трактаты. 3. Королевские дворы,
придворные. 4. Случай. 5. Telle reflexion... que (consequence). 6. Qui n'ont pour lui
d'autre consequence que de lui en faire tirer d'autant plus... 7. Почти. 8. Ne manquent pas
d'etre...sont pourtant...
400

Вопросы:
* Qu'est-ce qu'un homme d'aujourd'hui aimera dans cette n experience ", renouvelee de
Montaigne? - Montrez que la phrase de Descartes est einore tout alourdie par l'influence
du latin, et, a cet egard, en recul par rapport au francais du Moyen Age.
BLAISE PASCAL (1623-1662)
*
DESCARTES etait un rationaliste aux yeux de qui les mathematiques
constituaient la plus haute activite de l'esprit. Pour PASCAL, au contraire, il
existe, au-dessus de l'intelligible pur, un monde surnaturel qui nous depasse,
mais dont il sent et voudrait impatiemment nous faire partager la presence.
D'ou ce cri, par quoi s'ouvre le Memorial de Jesus: "Dieu d'Abraham, d'Isaac
et de Jacob, non celui des savants et des philosophes... "
Par la, l'auteur des Pensees s'insere directement dans le courant antiintellectu-
aliste qu'avait inaugure Montaigne: mais il depasse le scepticisme un peu terre
a terre de son predecesseur pour atteindre une certitude plus haute, celle qui
part du "c?ur" et aboutit a Dieu. Pensee mystique, si l'on veut: mais il y a un
mysticisme francais, comme il y a une libre pensee francaise.
DIEU SENSIBLE AU C?UR
C'est le c?ur qui sent Dieu, et non la raison; voila ce que c'est que la
foi: Dieu sensible au c?ur, non a la raison.
Le c?ur a ses raisons, que la raison ne connait point; on le sait en mille
choses. Je dis que le c?ur aime l'Etre universel naturellement, et soi-meme
naturellement, selon qu'il s'y adonne1 et il se durcit contre l'un ou l'autre, a
son choix. Vous avez rejete l'un et conserve l'autre: est-ce par raison que
vous vous aimez?
Nous connaissons la verite, non seulement par la raison, mais encore
par le c?ur; c'est de cette derniere sorte que nous connaissons les premiers
principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part,
essaie de les combattre. Les pyrrhoniens2 qui n'ont que cela3 pour objet, y
travaillent inutilement. Nous savons que nous ne revons point; quelque
impuissance ou nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne
conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas
l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le pretendent. Car la
connaissance des premiers principes, comme4 qu'il y a espace, temps,
mouvement, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos
401

raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du. c?ur et de
l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son
discours. Le c?ur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace, et que les
nombres sont infinis; et la raison demontre ensuite qu'il n'y a point deux
nombres carres dont l'un soit double de l'autre. Les principes se sentent, les
propositions se concluent; et le tout avec certitude, quoique par differentes
voies. Et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au c?ur
des preuves de ces premiers principes, pour vouloir y consentir, qu'il serait
ridicule que le c?ur demandat a la raison un sentiment5 de toutes les
propositions qu'elle demontre, pour vouloir les recevoir.
Cette impuissance ne doit donc servir qu'a humilier la raison, qui
voudrait juger de tout, mais non pas a combattre notre certitude comme s'il
n'y avait que la raison capable de nous instruire. Plut a Dieu que nous n'en
eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses
par instinct et par sentiment! Mais la nature nous a refuse ce bien; elle ne
nous a au contraire donne que tres peu de connaissances de cette sorte;
toutes les autres ne peuvent etre acquises que par raisonnement.
Et c'est pourquoi ceux a qui Dieu a donne la religion par sentiment du
c?ur sont bien heureux et bien legitimement persuades. Mais a ceux qui ne
l'ont pas, nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant
que Dieu la leur donne par sentiment de c?ur, sans quoi la foi n'est
qu'humaine, et inutile pour le salut*.
Pensees (publiees en 1670).
Примечания:
1. В той мере, в какой оно предано любви. 2. Скептики. 3. У которых одна цель -
борьба против главных принципов, диктуемых человеку сердцем 4. Comme = par
exemple. 5. Чувство противопоставляется доказательствам.
Вопросы:
* Quel nom donnerait-on aujourd'hui a ce que Pascal appelle le c?ur? - On
comparera le ion de ce passage a celui de l'extrait precedent. - Apres ieclosion du
romantisme franfais, la pensee religieuse trouvera un aliment chez Pascal: pourquoi?
MONTESQUIEU (1689-1755)
LES "philosophes" du XVIIIe siecle, MONTESQUIEU osa, le premier, s'attaquer
a des sujets epargnes jusqu'alors: le christianisme et la royaute. Et cette
402

offensive, commencee sur le ton du persiflage dans les Lettres persanes, se
poursuivit avec acharnement dans l'Esprit des Lois, monument eleve et
consacre a la defense de l'Homme...
DE L'ESCLAVAGE DES NEGRES
Si j'avais a soutenir le droit que nous avons eu de rendre les Negres
esclaves, voici ce que je dirais:
Les peuples d'Europe ayant extermine ceux de l'Amerique, ils ont du
mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir a defricher tant de
terres.
Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le
produit par des esclaves.
Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'a la tete; et ils ont le
nez si ecrase, qu'il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut pas se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un etre tres sage,
ait mis une ame, surtout une ame bonne, dans un corps tout noir.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez
les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, etait d'une si grande
consequence1, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur
tombaient entre les mains.
Une preuve que les Negres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font
plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez des nations policees,
est d'une si grande consequence.
Il est impossible que nous supposions que ces gens-la soient des
hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait
a croire que nous ne sommes pas nous-memes chretiens.
De petits esprits exagerent trop l'injustice que l'on fait aux Africains;
car, si elle etait telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tete des
princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire
une generale en faveur de la misericorde et de la pitie*?
Esprit des Lois, XV, v ( 1748).
Примечания:
] Значение.
Вопросы:
* L'indignation est sensible sous le manteau de l'ironie. Quels passages vous paraissent,
a cet egard, les plus vigoureux? - Quelle est la nouveaute de cette page, de quel courage
temoigne-t-elle, en 1748?
403

DIDEROT (1713-1784)
ET "L'ENCYCLOPEDIE" (1751 1772)
En DIDEROT on admirela -profondeur de vues, la puissance parfois,
prophetique d'un esprit qui n'a pas fini d'exercer son action sur la pensee
d'aujourd'hui. Ce fut un prodigieux remueur d'idees. Spirituel comme Voltaire,
a l'occasion, sensible, pathetique parfois comme Rousseau, il joint a ces dons
une intelligence d'une rare souplesse et propre aux syntheses les plus hardies.
On trouvera ici un article ecrit pour cette Encyclopedie, qui ne fut pas
seulement la grande affaire de la vie de Diderot, mais aussi une sorte de
machine de guerre ideologique montee pour demolir l'Ancien Regime.
AUTORITE POLITIQUE
Aucun homme n'a recu de la nature le droit de commander aux autres.
La liberte est un present du Ciel, et chaque individu de la meme espece a le
droit d'en jouir aussitot qu'il jouit de la raison. Si la nature a etabli quelque
autorite, c'est la puissance paternelle: mais la puissance paternelle a ses
bornes; et dans l'etat de nature elle finirait aussitot que les enfants seraient
en etat de se conduire. Toute autre autorite vient d'une autre origine que la
nature. Qu'on examine bien et on la fera toujours remonter a l'une de ces
deux sources: ou la force et la violence de celui qui s'en est empare; ou le
consentement de ceux qui s'y sont soumis par un contrat fait ou suppose
entre eux et celui a qui ils ont defere l'autorite.
La puissance qui s'acquiert par la violence n'est qu'une usurpation et ne
dure qu'autant que la force de celui qui commande l'emporte sur celle de
ceux qui obeissent; en sorte que si ces derniers deviennent a leur tour les
plus forts, et qu'ils secouent le joug1, ils le font avec autant de droit et de
justice que l'autre qui le leur avait impose. La meme loi qui a fait l'autorite
la defait alors: c'est la loi du plus fort.
Quelquefois l'autorite qui s'etablit par la violence change de nature;
c'est lorsqu'elle continue et se maintient du consentement expres2 de ceux
qu'on a soumis: mais elle rentre par la dans la seconde espece dont je vais
parler; et celui qui se l'etait arrogee devenant alors prince cesse d'etre
tyran3.
La puissance qui vient du consentement des peuples suppose
necessairement des conditions qui en rendent l'usage legitime utile a la
societe, avantageux a la republique4, et qui la fixent et la restreignent entre
404

des limites; car l'homme ne peut ni ne doit se donner entierement et sans
reserve a un autre homme, parce qu'il a un maitre superieur au-dessus de
tout, a qui seul il appartient en entier. C'est Dieu dont le pouvoir est
toujours immediat sur la creature, maitre aussi jaloux qu'absolu, qui ne
perd jamais de ses droits et ne les communique point. Il permet pour le
bien commun et le maintien de la societe que les hommes etablissent entre
eux un ordre de subordination, qu'ils obeissent a l'un d'eux; mais il veut que
ce soit par raison et avec mesure, et non pas aveuglement et sans reserve,
afin que la creature ne s'arroge pas les droits du createur. Toute autre
soumission est le veritable crime d'idolatrie5. Flechir le genou devant un
homme ou devant une image n'est qu'une ceremonie exterieure, dont le vrai
Dieu, qui demande le c?ur et l'esprit, ne se soucie guere, et qu'il
abandonne a l'institution des hommes pour en faire, comme il leur
conviendra, des marques d'un culte civil et politique, ou d'un culte de
religion. Ainsi ce ne sont pas ces ceremonies en elles-iAemes, mais l'esprit
de leur etablissement qui en rend la pratique innocente ou criminelle. Un
Anglais n'a point de scrupule a servir le roi le genou en terre; le
ceremonial6 ne signifie que ce qu'on a voulu qu'il signifiat, mais livrer son
c?ur, son esprit et sa conduite sans aucune reserve a la volonte et au
caprice d'une pure creature, en faire l'unique et dernier motif de ses actions,
c'est assurement un crime de lese-majeste divine7 au premier chef8*. ,
Encyclopedie.
Примечания:
1. Сбрасывают иго. 2. Ясным, недвусмысленным. 3. Слово использовано в этимо-
логическом смысле - узурпатор. 4. Государство (лат.). 5. Поклонение идолам, а не
истинному Богу. 6. Церемониал. Здесь: правила поведения при дворе. 7. Оскорбление
величества. Здесь', преступление против Божественного величия. 8. В наивысшей сте-
пени
Вопросы:
* En quoi consiste la hardiesse de cet article? Quelles critiques contient-il contre
l'Ancien Regime? 405

CHATEAUBRIAND (1768 1848)
AUTANT le XVIIf siecle avait eu foi en l'homme, autant le' romantiques se
complurent dans le doute et meme le desespoir. Il parut soi dain aux jeunes
gens, dont les nerfs etaient d'ailleurs ebranles par les evenements tragiques de
la Revolution et de l'Empire, que l'univers se derobait sous leurs pas, que la vie
ne valait plus la peine d'etre vecue, en un mot, comme dit Alfred de Musset,
qu'ils etaient venus "trop tard dans un monde trop vieux".
Ce "mal du siecle", qui est, a certains egards, le mal de la jeunesse, personne
ne semble l'avoir ressenti plus profondement ni analyse avec plus de lucidite
que CHATEAUBRIAND dans son petit roman autobiographique Rene.
MELANCOLIE DE RENE
La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongerent bientot dans
un etat presque impossible a decrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi
dire seul sur la terre, n'ayant point encore aime, j'etais accable d'une
surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement, et je sentais
couler dans mon c?ur des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois, je
poussais des cris involontaires, et la nuit etait egalement troublee de mes
songes et de mes veilles. Il me manquait quelque chose pour remplir
l'abime de mon existence; je descendais dans la vallee, je m'elevais sur la
montagne, appelant de toute la force de mes desirs l'ideal objet d'une
flamme future; je l'embrassais dans les vents, je croyais l'entendre dans les
gemissements du fleuve; tout etait ce fantome imaginaire, et les astres dans
les cieux, et le principe meme de la vie dans l'univers.
Toutefois cet etat de calme et de trouble, d'indigence et de richesse,
n'etait pas sans quelques charmes: un jour je m'etais amuse a effeuiller une
branche de saule sur un ruisseau, et a attacher une idee a chaque feuille que
le courant entrainait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une
revolution subite, ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes
a chaque accident qui menacait les debris de mon rameau. 0 faiblesse des
mortels! o enfance du c?ur humain, qui ne vieillit jamais! Voila donc
a quel degre de puerilite notre superbe raison peut descendre! Et encore
est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinee a des choses d'aussi
peu de valeur que mes feuilles de saule.
Mais comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j'eprouvais
dans mes promenades? Les sons que rendent les passions dans le vide d'un
c?ur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre
dans le silence d'un desert: on en jouit, mais on ne peut les peindre.
406

L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes: j'entrai avec ravis-
sement dans les mois de tempetes. Tantot j'aurais voulu etre un de ces
guerriers1 errant au milieu des vents, des nuages et des fantomes; tantot
j'enviais jusqu'au sort du patre que je voyais rechauffer ses mains a
l'humble feu de broussailles qu'il avait allume au coin d'un bois. J'ecoutais
ses chants melancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant
naturel de l'homme est triste, lors meme qu'il exprime le bonheur. Notre
c?ur est un instrument incomplet, une lyre ou il manque des cordes, et ou
nous sommes forces de rendre les accents de la joie sur le ton consacre aux
soupirs.
Le jour, je m'egarais sur de grandes bruyeres terminees par des forets.
Qu'il fallait peu de chose a ma reverie! une feuille sechee que le vent
chassait devant moi, une cabane dont la fumee s'elevait dans la cime
depouillee des arbres, la mousse qui tremblait au souffle du nord sur le
tronc d'un chene, une roche ecartee, un etang desert ou le jonc fletri
murmurait! Le clocher solitaire, s'elevant au loin dans la vallee, a souvent
attire mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de passage qui
volaient au-dessus de ma tete. Je me figurais les bords ignores, les climats
lointains ou ils se rendent; j'aurais voulu etre sur leurs ailes. Un secret
instinct me tourmentait; je sentais que je n'etais moi-meme qu'un voyageur;
mais une voix du ciel semblait me dire: "Homme, la saison de ta migration
n'est pas encore venue; attends que le vent de la mort se leve; alors tu
deploieras ton vol vers ces regions inconnues que ton c?ur demande".
"Levez-vous vite, orages desires, qui devez emporter Rene dans les
espaces d'une autre vie!" Ainsi disant, je marchais a grands pas, le visage
enflamme, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie ni frisson,
enchante2 tourmente, et comme possede par le demon de mon c?ur*.
Rene (1802).
Примечания:
1. Один из воинов, воспетых Оссианом, шотландским бардом III в., которого при-
думал Макферсон и от имени которого сочинил ''Песни Оссиана". Это была одна из
знаменитейших литературных мистификаций. 2. Очарованный, околдованный.
Вопросы:
* On comparera ce texte avec les pieces celebres de Lamartine intitulees 1/isolement et
L'Automne. - On a dit que Chateaubriand etait le dernier "enchanteur des forets
bretonnes-". Ce texte vous fait-il sentir pourquoi!
407

ERNEST RENAN (1823-1892)
AVEC la generation de 1848 s'eteint d'une facon assez brusque le decourage-
ment particulier a l'age romantique. L'homme, qui s'etait cru delaisse,
reprouve, maudit, re-prend confiance, sinon en Dieu, du moins dans /ej
progres de sa propre connaissance. Une nouvelle foi se cree, une sorte de
religion laique qui aboutira a l'idolatrie du "scientisme".
ERNEST RENAN est certainement un de ceux qui ont traduit avec le plus de
profondeur cet espoir en l'Avenir de la Science.
DE L'INDIVIDU A L'HUMANITE
Un jour, ma mere et moi, en faisant un petit voyage a travers les sentiers
pierreux des cotes de Bretagne qui laissent a tous ceux qui les ont foules de
si doux souvenirs, nous arrivames a une eglise de hameau, entouree, selon
l'usage, du cimetiere, et nous nous y reposames. Les murs de l'eglise en
granit a peine equarri et couvert de mousses, les maisons d'alentour
construites de blocs primitifs, les tombes serrees, les croix renversees et
effacees, les tetes nombreuses rangees sur les etages de la maisonnette qui
sert d'ossuaire, attestaient que, depuis les plus anciens jours ou les saints de
Bretagne avaient paru sur ces flots, on avait enterre en ce lieu. Ce jour-la,
j'eprouvai le sentiment de 1 immensite, de l'oubli et du vaste silence ou
s'engloutit la vie humaine avec un effroi que je ressens encore, et qui est
reste un des elements de ma vie morale. Parmi tous ces simples qui sont la
a l'ombre de ces vieux arbres, pas un, pas un seul ne vivra dans l'avenir. Pas
un seul n'a insere son action dans le grand mouvement des choses; pas un
seul ne comptera dans la statistique definitive de ceux qui ont pousse a
l'eternelle roue. Je servais alors le Dieu de mon enfance1, et un regard eleve
vers la croix de pierre, sur les marches de laquelle nous etions assis, et sur
le tabernacle qu'on voyait a travers les vitraux de l'eglise, m'expliquait tout
cela. Et puis, on voyait a peu de distance, la mer, les rochers, les vagues
blanchissantes, on respirait ce vent celeste qui, penetrant jusqu'au fond du
cerveau, y eveille je ne sais quelle vague sensation de largeur et de liberte.
Et puis ma mere etait a mes cotes; il me semblait que la plus humble vie
pouvait refleter le ciel grace au pur amour et aux affections individuelles.
J'estimais heureux ceux qui reposaient en ce lieu.
Depuis j'ai transporte ma tente" et je m'explique autrement cette grande
nuit. Ils ne sont pas morts, ces obscurs enfants du hameau; car la Bretagne
vit encore, et ils ont contribue a faire la Bretagne; ils n'ont pas eu de role
408

dans le grand drame, mais ils ont fait partie de ce vaste ch?ur sans lequel
le drame serait froid et depourvu d'acteurs sympathiques. Et quand la
Bretagne ne sera plus, la France sera, et quand la France ne sera plus,
l'humanite sera encore, et eternellement l'on dira: "Autrefois, il y eut un
noble pays, sympathique a toutes les belles choses, dont la destinee fut de
souffrir par l'humanite et de combattre pour elle." Ce jour-la le plus
humble paysan qui n'a eu que deux pas a faire de sa cabane au tombeau,
vivra comme nous dans ce grand nom immortel; il aura fourni sa petite part
a cette grande resultante. Et quand l'humanite ne sera plus. Dieu sera, et
l'humanite aura contribue a le faire, et dans son vaste sein se retrouvera
toute vie, et alors il sera vrai a la lettre que pas un verre d'eau3, pas une
parole qui aura servi l'?uvre divine du progres ne sera perdue *.
L'Avenir de la Science, XII (1848).
Примечания:
1. Через несколько лет Ренан утратит веру. 2. Я перенес свой шатер (в переносном ^
смысле). 3. Отсылка к Евангелию: "И кто напоит малых сих только чашею холодной
воды..." ( Матф., X, 42.)
Вопросы:
* A travers une anecdote d'une gracieuse simplicite, Renan s'eleve aux plus hautes
cimes. Appreciex cette eloquence sans effort. - Dans quelle mesure cette philosophie du
Devenir a-t-elle subi l'influence de la pensee allemande, telle qu'elle s'exprime notamment (
chez Hegel?
CHARLES PEQUY (1873-1914)
L'?UVRE, ou plutot l'action de CHARLES PEGUY constitue un moment capital
dans l'histoire de la conscience francaise. Car Peguy, c'est le socialisme et la
foi chretienne reconcilies, c'est la certitude qu'entre la Justice sociale et l'esprit
de Charite il n'y a pas opposition, mais, bien au contraire, une indissoluble
fraternite...
D'ailleurs, quand, apres sa conversion, il se tourne vers ses annees de jeunesse
ou il a passionnement combattu dans les rangs des defenseurs de Dreyfus (v. p.
105, n. 1), il n'eprouve aucun regret, aucun besoin de se desavouer: c'etait cette
meme "religion de la pauvrete temporelle" qui deja l'appelait.
409

SOCIALISME ET CHARITE (1910)
Notre dreyfusisme' etait une religion, je prends le mot dans son sens le
plus litteralement exact, une poussee religieuse, une crise religieuse, et je
conseillerais meme vivement a quiconque voudrait etudier, considerer,
connaitre un mouvement religieux dans les temps modernes, bien
caracterise, bien delimite, bien taille, de saisir cet exemple unique. J'ajoute
que pour nous, chez nous, en nous, ce mouvement religieux etait d'essence
chretienne, d'origine chretienne, qu'il poussait de souche chretienne, qu'il
coulait de l'antique source. Nous pouvons aujourd'hui nous rendre ce
temoignage. La Justice et la Verite que nous avons tant aimees, a qui nous
avons donne tout, notre jeunesse, tout, a qui nous nous sommes donnes tout
entiers pendant tout le temps de notre jeunesse, n'etaient point des verites
et des justices de concept2, elles n'etaient point des justices et des verites
mortes, elles n'etaient point des justices et des verites de livres et de biblio-
theques, elles n'etaient point des justices et des verites conceptuelles, intel-
lectuelles, des justices et des verites de parti intellectuel, mais elles etaient
organiques', elles etaient chretiennes, elles n'etaient nullement modernes,
elles etaient eternelles et non point temporelles seulement, elles etaient des
Justices et des Verites, une Justice et une Verite vivantes. Et de tous les
sentiments qui ensemble nous pousserent, dans un tremblement, dans cette
crise unique4, aujourd'hui nous pouvons avouer que de toutes les passions
qui nous pousserent dans cette ardeur et dans ce bouillonnement, dans ce
gonflement et dans ce tumulte, une vertu etait au c?ur, et que c'etait la
vertu de charite. (...) Il est incontestable que dans tout notre socialisme
meme il y avait infiniment plus de christianisme que dans toute la
Madeleine5 ensemble avec Saint-Pierre-de-Chaillot5, et Saint-Philippe-du-
Roule5 et Saint-Honore-d'Eylau5 II etait essentiellement une religion de la
pauvrete temporelle6 C'est donc, c'est assurement la religion qui sera
jamais7 la moins celebree dans les temps modernes. Infiniment,
d'infiniment la moins chomee8. Nous en avons ete marques si durement, si
ineffacablement, nous en avons recu une empreinte, une si dure marque, si
indelebile que nous en resterons marques pour toute notre vie temporelle,
et pour l'autre. Notre socialisme n'a jamais ete ni un socialisme
parlementaire ni un socialisme de paroisse riche. Notre christianisme ne
sera jamais ni un christianisme parlementaire ni un christianisme de
paroisse riche. Nous avions recu des lors une telle vocation de 1p. pauvrete,
de la misere meme, si profonde, si interieure, et en meme temps si
historique, si eventuelle, si evenementaire9 que depuis nous n'avons jamais
410

pu nous en tirer, que je commence a croire que nous ne pourrons nous en
tirer jamais. C'est une sorte de vocation. Une destination*.
Notre Jeunesse (1910).
Примечания:
1. Дрейфусарство. Дрейфусарами называли тех, кто верил в невиновность капи-
тана Дрейфуса, осужденного за государственную измену. 2 Простыми понятиями
справедливости и истины. 3. Присущими нашему организму. 4. Дело Дрейфуса разде-
лило Францию на два противоположных, почти враждебных лагеря 5. Церкви, распо-
ложенные в богатых кварталах Парижа. 6. Мирская бедность, не имеющая отношения
к религии. 7. A jamais, pour toujours. 8. Праздники которой будут менее всего праздно-
ваться. 9. Trois adjectifs signifiant que cette vocation fut le fait des circonstances, des
evenements
Вопросы:
* Nous avons ici un style procedant par bonds et par elans, a l'image de la vie
interieure elle-meme, et, comme elle, fait de retours et de corrections. Donnez-en des
exemples. - Comment certains courants de la pensee catholique moderne procedent-ils de
Peguy?
ANDRE GIDE (1869-1951)
IL ne faut pas exagerer l'importance des Nourritures terrestres (1897) dans
l'?uvre d'ANDRE GIDE. L'auteur lui-meme a souligne qu'il s'agissait d'un livre
de jeunesse, ecrit par un "convalescent" tout enivre de se decouvrir gueri.
Pourtant, c'est cette merveilleuse ivresse, cette joie debordante de sentir couler
dans ses veines l'inepuisable ruissellement de la vie qui ont fait le succes de
l'ouvrage. Et, s'il y a parfois quelque exces dans le paganisme frenetique qui
s'en degage. Les Nourritures terrestres n'en ont pas moins inspire a toute une
generation l'imperieux besoin, selon le mot de Gide lui-meme, d'une "disponi-
bilite " sans limite...
ETRE TOUJOURS TOUT ENTIER DISPONIBLE...
A dix-huit ans, quand j'eus fini mes premieres etudes, l'esprit las de
travail, le c?ur inoccupe, languissant de l'etre, le corps exaspere par la
contrainte, je partis sur les routes, sans but, usant ma fievre vagabonde. Je
connus tout ce que vous savez: le printemps, l'odeur de la terre, la floraison
411

des herbes dans les champs, les brumes du matin sur la riviere, et la vapeur
du soir sur les prairies. Je traversai des villes, et ne voulus m'arreter nulle
part. Heureux, pensais-je, qui ne s'attache a rien sur la terre et promene une
eternelle ferveur2 a travers les constantes mobilites. Je haissais les foyers,
les familles, tous lieux ou l'homme pense trouver un repos; et les affections
continues, et les fidelites amoureuses, et les attachements aux idees - tout
ce qui compromet la justice -; je disais que chaque nouveaute doit nous
trouver toujours tout entiers disponibles (...).
Chaque jour, d'heure en heure, je ne cherchais plus rien qu'une penetra-
tion toujours plus simple de la nature. Je possedais le don precieux de
n'etre pas trop entrave par moi-meme. Le souvenir du passe n'avait de force
sur moi que ce qu'il en fallait pour donner a ma vie l'unite: c'etait comme le
fil mysterieux qui reliait Thesee a son amour passe, mais ne l'empechait
pas de marcher a travers les plus nouveaux paysages. Encore ce fil dut-il
etre rompu... Palingenesies4 merveilleuses! Je savourais souvent, dans mes
courses du matin, le sentiment d'un nouvel etre, la tendresse de ma
perception. "Don du poete, m'ecriais-je, tu es le don de perpetuelle ren-
contre" - et j'accueillais de toutes parts. Mon ame etait l'auberge ouverte
au carrefour; ce qui voulait entrer, entrait*.
Les Nourritures terrestres. Livre IV (1897).
Примечания:
1. Букв, запас, резерв. Имеется в виду способность воспринимать все идеи и чув-
ства, на которых вырастает, воспитывается человек. 2. Пыл, страсть. Это слово очень
любимо Жидом, который неоднократно восклицает: "Nathanael, je t'enseignerai la
ferveur..." 3. Нить Ариадны, благодаря которой Тезей вышел из лабиринта. 4. Палин-
генез (греч.) - возвращение к жизни, возрождение.
Вопросы:
* Montrez qu'il s'agit ici moins d'une page de pensee que d'une sorte d'effusion lyrique.
Quel genre de seduction a-t-elle pu exercer sur la generation contemporaine d'Andre Gide?
GEORGES DUHAMEL (1884 1966)
Pas plus que Charles Peguy ou qu'Andre Gide, GEORGES DUHAMEL n'est un
"penseur" de profession. Mais, pourvu d'une sensibilite vive et profonde, il
a pris une position de philosophe en protestant avec vehemence contre les
412

du progres industriel (Scenes de la Vie future) et leurs horribles consequences
en temps de guerre (Vie des Martyrs). A ses yeux, la Civilisation ne reside point
dans les perfectionnements du machinisme, mais dans la sauvegarde des
grands sentiments humains...
CIVILISATION
Il faudrait d'abord savoir ce que vous appelez civilisation. Je peux bien
vous demander cela a vous, d'abord parce que vous etes un homme
intelligent et instruit, ensuite parce que vous en parlez tout le temps, de
cette fameuse civilisation.
Avant la guerre, j'etais preparateur dans un laboratoire industriel. C'etait
une bonne petite place; mais je vous assure que si j'ai le triste avantage de
sortir vivant de cette catastrophe1 je ne retournerai pas la-dedans. La
campagne! La pure cambrouse2! Quelque part bien loin de toutes les sales
usines, un endroit ou je n'entende plus jamais grogner vos aeroplanes et
toutes vos machines qui m'amusaient naguere, quand je ne comprenais rien
a rien, mais qui me font horreur maintenant, parce qu'elles sont l'esprit
meme de cette guerre, le principe et la. raison de cette guerre!
Je hais le xxe siecle, comme je hais l'Europe pourrie et le monde entier,
sur lequel cette malheureuse Europe s'est etalee, a la facon d'une tache de
cambouis3. Je sais bien que c'est un peu ridicule de sortir de grandes
phrases comme cela; mais bah! je ne raconte pas ces choses a tout le
monde, et puis, autant ce ridicule-la qu'un autre! Je vous le dis, j'irai dans
la montagne et je m'arrangerai pour etre aussi seul que possible (...).
Croyez-le bien, monsieur, quand je parle avec pitie de la civilisation, je
sais ce que je dis; et ce n'est pas la telegraphie sans fil qui me fera revenu-
sur mon opinion. C'est d'autant plus triste qu'il n'y a rien a faire: on ne
remonte pas une pente comme celle sur laquelle roule desormais le monde.
Et pourtant!
La civilisation, la vraie, j'y pense souvent. C'est, dans mon esprit,
comme un ch?ur de voix harmonieuses chantant un hymne, c'est une statue
de marbre sur une colline dessechee, c'est un homme qui dirait: "Aimez-
vous les uns les autres!" ou: "Rendez le bien pour le mal!" Mais il y a pres
de deux mille ans qu'on ne fait plus que repeter ces choses-la (...).
On se trompe sur le bonheur et sur le bien. Les ames les plus genereuses
se trompent aussi, parce que le silence et la solitude leur sont trop souvent
refuses. J'ai bien regarde l'autoclave4 monstrueux sur son trone. Je vous le
dis, en verite, la civilisation n'est pas dans cet objet, pas plus que dans les
413

pinces brillantes dont se servait le chirurgien. La civilisation n'est pas dans
toute cette pacotille terrible; et, si elle n'est pas dans le c?ur de l'homme,
eh bien, elle n'est nulle part*.
Civilisation (1918)..
Примечания:
\. Имеется в виду война 1914 -1918 гг. 2. "Voila ce qu'il me faut!" - cambrouse
(жарг.), глухая деревня, медвежий угол. 3. Отработанное машинное масло. 4. Стери-
лизатор, емкость для кипячения хирургических инструментов (сцена происходит в
операционной). 5. Безделушки, хлам, не имеющий реальной ценности.
Вопросы:
* Que faut-il penser de cette revolte de l'homme contre la machine/ - On rapprochera
l'attitude de G. Duhamel de celles de Peguy et de Gide.
GEORGES BERNANOS (1888-1948)
AVANT d'etre une des plus grandes voix que la Resistance francaise ait fait
entendre pendant l'occupation, GEORGES BERNANOS s'etait signale comme un
pamphletaire redoutable et inspire. Catholique, mais impitoyable pourfendeur
des "bien-pensants" de toute espece, il a exprime avec force la nostalgie d'une
fol militante aussi eloignee des tiedeurs de l'obeissance passive que du "rea-
lisme" des "combinards de la devotion".
A cet egard, l'un de ses personnages, le cure de Torcy, semble bien exprimer,
dans son rude langage de pretre flamand, l'ideal vehement de Bernanos.
LE CURE DE TORCY
Le cure de Torcy s'adresse au jeune curi d'Ambricourt (fas-dt-Calais), a qui il reproche
de Muaquer d'energie.
Il est devenu tout rouge et m'a regarde de haut en bas. "Je me demande
ce que vous avez dans les veines aujourd'hui, vous autres jeunes pretres.
De mon temps, on formait des hommes d'Eglise - ne froncez pas les
sourcils, vous me donnez envie de vous calotter1 -, oui, des hommes
d'Eglise, prenez le mot comme vous voudrez, des chefs de paroisse, des
maitres, quoi, des hommes de gouvernement. Ca vous tenait un pays, ces
gens-la, rien qu'en haussant le menton. Oh! je sais ce que vous allez me
414

dire: ils mangeaient bien, buvaient de meme, et ne crachaient pas2 sur les
cartes. D'accord! Quand on prend convenablement son travail, on le fait
vite et bien, il vous reste des loisirs et c'est tant mieux pour tout le monde.
Maintenant les seminaires nous envoient des enfants de ch?ur, des petits
va-nu-pieds qui s'imaginent travailler plus que personne parce qu'ils ne
viennent a bout de rien. Ca pleurniche au lieu de commander. Ca lit des tas
de livres et ca n'a jamais ete fichu3 de comprendre - de comprendre, vous
m'entendez - la parabole de l'Epoux et de l'Epouse4. (...) J'avais jadis -je
vous parle de mon ancienne paroisse - une sacristaine5 epatante6, une
bonne s?ur de Bruges7 secularisee8 en 1908, un brave c?ur. Les huit
premiers jours, astique que j'astique9, la maison du bon Dieu s'etait mise a
reluire comme un parloir10 de couvent, je ne la reconnaissais plus, parole
d'honneur! Nous etions a l'epoque de la moisson, faut dire11, il ne venait
pas un chat, et la satanee12 petite vieille exigeait que je retirasse mes
chaussures - moi qui ai horreur des pantoufles! Je crois meme qu'elle les13
avait payees de sa poche. Chaque matin, bien entendu, elle trouvait une
nouvelle couche de poussiere sur les bancs, un ou deux champignons tout
neufs sur le tapis de choeur14, et des toiles d'araignees - ah! mon petit! des
toiles d'araignees de quoi faire un trousseau15 de mariee. "Je me disais:
astique toujours, ma fille, tu verras dimanche." Elle dimanche est venu.
Oh! un dimanche comme les autres, pas de fete carillonnee16, la clientele
ordinaire, quoi. Misere! Enfin, a minuit, elle cirait et frottait encore, a la
chandelle. Et quelques semaines plus tard, pour la Toussaint, une mission17
a tout casser18 prechee par deux Peres redemptoristes, deux gaillards19. La
malheureuse passait ses nuits a quatre pattes entre son seau et sa
vassingue20 - arrose que j'arrose21 - tellement que la mousse commencait
de grimper le long des colonnes, l'herbe poussait dans les joints des dalles.
Pas moyen de la raisonner, la bonne s?ur! Si je l'avais ecoutee, j'aurais
fichu22 tout mon monde a la porte pour que le bon Dieu ait Ips pieds au sec,
voyez-vous ca? Je lui disais: "Vous me rainerez en potions" - car elle
toussait, pauvre vieille! Elle a fini par se mettre au lit avec une crise de
rhumatisme articulaire, le c?ur a flanche23 et plouf24! voila ma bonne s?ur
devant saint Pierre*. En un sens, c'est une martyre, on ne peut pas soutenir
le contraire. Son tort, ca n'a pas ete de combattre la salete, bien sur, mais
d'avoir voulu l'aneantir, comme si c'etait possible. Une paroisse, c'est sale,
forcement. Une chretiente, c'est encore plus sale. Attendez le grand jour du
Jugement, vous verrez ce que les anges auront a retirer des plus saints
monasteres, par pelletees - quelle vidange! Alors, mon petit, ca prouve
que l'Eglise doit etre une solide menagere, solide et raisonnable. Ma bonne
415

s?ur n'etait pas une vraie femme de menage: une vraie femme de menage
sait qu'une maison n'est pas un reliquaire25. Tout ca, ce sont des idees de
poete**."
Journal d'un Cure de Campagne (1936)
Примечания:
1. Надавать пощечин (разг.) 2. Не гнушаются (разг.) перекинуться в картишки
3. Способны (разг.). 4. В этой притче Супруг - это Христос, Супруга - христиан
екая церковь. 5. Монашка, следящая за порядком в ризнице. On dit plutot: sacristine
6 Поразительная, потрясающая (разг.). 7. Брюгге, город в Бельгии. 8. Живущая в ми-
ру, но тем не менее принадлежащая церкви. 9. Изо всех сил наводила блеск (разг )
10. Помещение в монастыре, где принимают посетителей. 11. Надо сказать, отметить
(разг.) И далее' в церкви не было ни единого прихожанина (из-за жатвы)
12. Чертова (разг). 13. Домашние туфли. 14. Хоры, место для певчих в церкви
15. Белье и носильные вещи, которые новобрачная приносит в дом как приданое
16. Праздник, отмечаемый колокольным благовестом. 17 Серия проповедей, которые
произносят монахи, специально для этого направленные в приход 18 Приготов-
ленная с огромными стараниями (разг). 19. Крепкими, жизнерадостными людьми,
весельчаками. 20 Слово фламандского происхождения: половая тряпка. 21 Она во-
всю намывала. 22 Я бросил бы (разг.). 23. Сердце сдало. 24. Хлоп! Бац! (звукоподр.).
25. Реликвиарий, рака со святыми мощами.
Вопросы:
* Etudiez le langage du cure de Torcy. Montrez qu'il est en rapport avec la personnalite
de ce pretre.
** Quel est le sens symbolique de l'anecdote contee ici?
ANDRE MALRAUX
(ne en 1901)
ANDRE MALRAUX a pense qu'il etait dangereux -pour un artiste de se
retrancher de son epoque et de ses contemporains: car c'est courir le risque de
perdre ce sens de la "fraternite", cette communication avec les autres hommes
que seul peut assurer un art reellement engage-
Dans La Condition humaine (1933) tt n'hesite pas, sans faire acte de formel
propagandiste, a militer aux cotes de ses personnages.
416

LA CONDITION HUMAINE
Les communistes viennent de soulever Shanghai contre les oppresseurs de la Chine,
Europeens ou grands feodaux asiatiques. Mais les nationalistes chinois, qui se sont, un
temps, allies aux communistes, font executer les chefs de l'insurrection. L'un de ceux-ci,
Katovi, attend avec d'autres prisonniers le moment d'etre brule vif dans une chaudiere de
locomotive; il pourrait, comme l'a fait son camarade Kyo, se suicider avec du cyanure de
potassium; mais dans un elan de generosite, il donne son poison a deux de ses compagnons
"He la, dit-il a voix tres basse. Souen, pose ta main sur ma poitrine, et
prends des que je la toucherai; je vais vous donner mon cyanure. Il n'y en a
absolument que pour deux."
Il avait renonce a tout, sauf a dire qu'il n'y en avait que pour deux.
Couche sur le cote, il brisa le cyanure en deux. Les gardes masquaient la
lumiere, qui les entourait d'une aureole trouble; mais n'allaient-ils pas
bouger? Impossible de voir quoi que ce fut; ce don de plus que sa vie,
Katow le faisan a cette main chaude qui reposait sur lui, pas meme a des
corps, pas meme a des voix. Elle se crispa comme un animal, se separa de
lui aussitot. Il attendit, tout le corps tendu. Et soudain, il entendit l'une des
deux voix:
"C'est perdu. Tombe."
Voix a peine alteree1 par l'angoisse, comme si une telle catastrophe
n'eut pas ete possible, comme si tout eut du s'arranger. Pour Katow aussi,
c'etait impossible. Une colere sans limites montait en lui mais retombait,
combattue par cette impossibilite. Et pourtant! Avoir donne cela pour que
cet idiot le perdit!
"Quand? demanda-t-il.
- Avant2 mon corps. Pas pu tenir quand Souen l'a passe; je suis aussi
. blesse a la main.
- Il a fait tomber les deux", dit Souen.
Sans doute cherchaient-ils entre eux. Ils chercherent ensuite entre
Katow et Souen, sur qui l'autre etait probablement presque couche, car
Katow, sans rien voir, sentait pres de lui la masse de deux corps. Il
cherchait lui aussi, s'efforcant de vaincre sa nervosite, de poser sa main a
plat, de dix centimetres en dix centimetres, partout ou il pouvait atteindre.
Leurs mains frolaient la sienne. Et tout a coup une des deux la prit, la serra,
la conserva.
"Meme si nous ne trouvons rien..." dit une des voix. Katow, lui aussi,
serrait la main, a la limite des larmes, pris par cette pauvre fraternite sans
visage, presque sans vraie voix (tous les chuchotements se ressemblent) qui
lui etait donnee dans cette obscurite contre le plus grand don qu'il eut
\ 417

jamais fait, et qui etait peut-etre fait en vain. Bien que Souen continuat
a chercher, les deux mains restaient unies. L'etreinte devint soudain
crispation:
"Voila." О resurrection!.. Mais:
"Tu es sur que ce ne sont pas des cailloux?" demanda l'autre.
Il y avait beaucoup de morceaux de platre par terre.
"Donne!" dit Katow.
Du bout des doigts, il reconnut les formes.
Il les rendit - les rendit, - serra plus fort la main qui cherchait
a nouveau la sienne, et attendit, tremblant des epaules, claquant des dents.
"Pourvu que le cyanure ne soit pas decompose, malgre le papiei
d'argent", pensa-t-il. La main qu'il tenait tordit soudain la sienne, et,
comme s'il eut communique par elle avec le corps perdu dans l'obscurite, il
sentit que celui-ci se tendait. Il enviait cette suffocation convulsive.
Presque en meme temps, l'autre: un cri etrangle auquel nul ne prit garde.
Puis, rien. Katow se sentit abandonne. Il se retourna sur le ventre-et
attendit. Le tremblement de ses epaules ne cessait pas.
Au milieu de la nuit, l'officier revint. Dans un chahut3 d'armes heurtees,
six soldats s'approcherent des condamnes. Tous les prisonniers s'etaient
reveilles. Le nouveau fanal, lui aussi, ne montrait que de longues formes
confuses - des tombes4 dans la terre retournee, deja - et quelques reflets
sur des yeux. Katow etait parvenu a se dresser. Celui qui commandait
l'escorte prit le bras de Kyo5 en sentit la raideur, saisit aussitot Souen celui-
la aussi etait raide. Une rumeur se propageait, des premiers rangs des
prisonniers aux derniers. Le chef d'escorte prit par le pied une jambe du
premier, puis du second; elles retomberent, raides. Il appela l'officier.
Celui-ci fit les memes gestes. Parmi les prisonniers, la rumeur grossissait.
L'officier regarda Katow .
"Morts?"
Pourquoi repondre!
"Isolez les six prisonniers les plus preches !
- Inutile, repondit Katow; c'est moi qui leur ai donne le cyanure".
L'officier hesita:
"Et vous? demanda-t-il enfin.
- Il n'y en avait que pour deux", repondit Katow avec une joie
profonde*. La Condition humaine (1933).
418

Примечания:
1. Чуть изменившийся. 2. Прежде чем я поднес руку к своему телу 3 Шум, звон
(разг.) 4. Тени людей, напоминающие свежевырытые могилы 5 Кио отравился пре-
жде двух товарищей Катова.
Вопросы:
* Expliquez les raisons de cette "joie ".
JEAN-PAUL SARTRE (ne en 1905)
JEAN-PAUL SARTRE est le representant le plus eclatant de ce que nous
appellerons l'existentialisme francais.
On sait que, devant un monde ou regne l'absurde, Sartre en vient a poser que
l'homme, s'il veut 'justifier son existence, doit prendre parti, s'engager. Tant
pis pour qui laisse la mort tirer le trait final sous une vie mal justifiee: nous ne
sommes rien d'autre que nos actes.
C'est cette these que Sartre parvient a illustrer en un dialogue extremement
concret. Ainsi Garcin, journaliste revolutionnaire qui a fui plutot que d'etre
fusille, restera, maintenant qu'il est mort, un lache; et Ines, avec qui il se
retrouve en enfer, demeure pres de lui comme "l'instrument charge de lui
reprocher eternellement sa lachete".
L'ENFER, C'EST LES AUTRES...
GARCIN, la prenant aux epaules. - Ecoute, chacun a son but, n'est-ce
pas? Moi, je me foutais1 de l'argent, de l'amour. Je voulais etre un homme.
Un dur. J'ai tout mise sur le meme cheval. Est-ce que c'est possible qu'on
soit un lache quand on a choisi les chemins les plus dangereux? Peut-on
juger une vie sur un seul acte?
INES. - Pourquoi pas? Tu as reve trente ans que tu avais du c?ur2; et tu
te passais mille petites faiblesses parce que tout est permis aux heros.
Comme c'etait commode! Et puis, a l'heure du danger, on t'a mis au pied du
mur3 et... tu as pris le train pour Mexico.
GARCIN. - Je n'ai pas reve cet heroisme. Je l'ai choisi. On est ce qu'on
veut.
419

INES. - Prouve-le. Prouve que ce n'etait pas un reve. Seuls les actes
decident de ce qu'on a voulu.
GARC1N. - Je suis mort trop tot. On ne m'a pas laisse le temps de faire
mes actes.
INES. - On meurt toujours trop tot - ou trop tard. Et cependant la vie
est la, terminee; le trait est tire, il faut faire la somme. Tu n'es rien d'autre
que ta vie*.
GARCIN. - Vipere! Tu as reponse a tout.
INES. - Allons! Allons! Ne perds pas courage. Il doit t'etre facile de me
persuader. Cherche des arguments, fais un effort. (Garcin hausse les
epaules.) Eh bien, eh bien? Je t'avais dit que tu etais vulnerable. Ah!
Comme tu vas payer a present. Tu es un lache, Garcin, un lache parce que
je le veux*. Je le veux, tu entends, je le veux! Et pourtant, vois comme je
suis faible, un souffle. Je ne suis rien que le regard qui te voit, que cette
pensee incolore qui te pense. (Il marche sur elle les mains ouvertes.) Ha!
Elles s'ouvrent ces grosses mains d'homme. Mais qu'esperes-tu? On
n'attrape pas les pensees avec les mains. Allons, tu n'as pas le choix: il faut
me convaincre. Je te tiens.
ESTELLE4. - Garcin!
GARCIN. - Quoi?
ESTELLE. - Venge-toi.
GARCIN. - Comment?
ESTELLE. - Embrasse-moi, tu l'entendras chanter5.
GARCIN. -C'est pourtant vrai, Ines. Tu me tiens, mais je te tiens aussi.
(Il se penche sur Estelle. Ines pousse un cri.)
INES. - Ha! Lache! Lache! Va! Va te faire consoler par les femmes.
ESTELLE. - Chante, Ines, chante!
INES. - Le beau couple! Si tu voyais sa grosse patte posee a plat sur ton
dos, froissant la chair et l'etoffe. Il a les mains moites; il transpire. II
laissera une marque bleue sur ta robe.
ESTELLE. - Chante! Chante! Serre-moi plus fort contre toi, Garcin; elle
en crevera (...).
INES. - Eh bien, qu'attends-tu? Fais ce qu'on te dit. Garcin le lache tient
dans ses bras Estelle l'infanticide. Les paris sont ouverts. Garcin le lache
l'embrassera-t-il? Je vous vois, je vous vois; a moi seule Je suis une foule,
420

la foule, Garcin, la foule*, l'entends-tu? (Murmurant.) Lache! Lache!
Lache! Lache! En vain, tu me fuis, je ne te lacherai pas. Que vas-tu
chercher sur ses levres? L'oubli? Mais je ne t'oublierai pas, moi. C'est moi
qu'il faut convaincre. Moi. Viens, viens! Je t'attends. Tu vois, Estelle, il
desserre son etreinte, il est docile comme un chien... Tu ne l'auras pas!
GARCIN. - Il ne fera donc jamais nuit?
INES. - Jamais.
GARCIN. - Tu me verras toujours?
INES.-Toujours.
(Garcin abandonne Estelle et fait quelques pas dans la piece. H
s'approche du bronze .)
GARCIN. - Le bronze... (// le caresse.) Eh bien! voici le moment. Le
bronze est la, je le contemple et je comprends que je suis en enfer. Je vous
dis que tout etait prevu. Ils avaient prevu que je me tiendrais devant cette
cheminee, pressant ma main sur ce bronze, avec tous ces regards sur moi.
Tous ces regards qui me mangent... (7/ se retourne brusquement.) Ha! Vous
n'etes que deux? Je vous croyais beaucoup plus nombreuses. (Il rit.) Alors,
c'est ca l'enfer. Je n'aurais jamais cru... Vous vous rappelez: le soufre, le
bucher, le gril7... Ah! quelle plaisanterie! Pas besoin de gril: l'enfer, c'est
les Autres.
Huis-Clos, scene V (1944).
Примечания:
1. Я плевал (груб,} 2. Что у тебя достаточно мужества, отваги. 3 Тебя приперли к
стене, нужно решить. 4. Молодая женщина, попавшая в ад за детоубийство 5 Услы-
шишь, как он кричит. 6. Имеются в виду бронзовые украшения, стоящие на камине
7. Жаровня, на которой поджаривают грешников. Также орудие пытки в средневеко-
вье.
Вопросы:
* Expliquez le sens de ces expressions: "Tu n'es rien d'autre queta vie..."; "Tu es un
lache parce que je le veux... "
** Que veut dire Ines? Ses paroles ne pre-parent-elles pas la formule finale: " L'enfer,
c'est les Autres... "?
421

XVII. Французское искусство
Первым делом следует задаться вопросом: существует ли фран-
цузское искусство. Может быть, под этим словом скрывается некая
абстракция? Может, скорей уж надо говорить о французской архитек-
туре, французской живописи, французской музыке? И тем не менее,
как бы ни были несходны эти виды искусства, между ними есть неко-
торое семейное сходство, как и среди множеств и множеств тех, кем
они были прославлены: где же еще могли родиться и жить Пьер Леско
и Филибер Делорм, Мансар и Клод Перро, Ватто и Коро, Моне и Ре-
нуар, Жан Гужон и Жермен Пилон, Рамо и Дебюсси, Форе и Равель,
как не под небом Франции, среди "изысканных пейзажей", как писал
Поль Верлен, - пейзажей, что заливает самый ясный в мире свет...
И ни в коем случае не следует сводить французское искусство к
нескольким утвердившимся шаблонам: сдержанность, профессиона-
лизм, склонность к полутонам, умелое сочетание смеха и слез и т.п.
Грандиозные кафедральные соборы, величественные сады Версаля, те
гордые лица, что писал Филипп де Шампань, экзотическое новатор-
ство Гогена, могучая суровость Родена, оркестровое неистовство Бер-
лиоза - вот красноречивые и неопровержимые аргументы против
слишком поспешного определения. Хотя и впрямь существует какая-
то атмосфера сдержанности, уравновешенности, изящества и, если
искать одно-единственное слово, меры, исключительно благоприятная
для развития большинства французских художников.
Долгое время, пока Франция искала себя, свое обличье, у нее не
было собственной архитектуры. Вернее, она вдохновлялась теми об-
разцами, что принесли римские завоеватели - прославленными аре-
нами, знаменитыми акведуками, а впоследствии, подпав под влияние
христианства, стала строить романские церкви и соборы, само назва-
ние которых уже ясно показывает, откуда они заимствованы. Но зато
как только она начала осознавать себя, то сразу принялась воздвигать
устремленные к небу готические соборы, именовавшиеся "opus fran-
cigenum", в которых изысканность сочетается с масштабностью уже в
422

чисто французском соотношении. И пусть ренессансные замки несут
на себе отпечаток итальянского изящества, - они были попыткой
создать искусство по мерке человека и подготовили появление шедев-
ров эпохи классицизма - Лувра и Версаля. В них точность линий,
чувство пропорций, простота и строгость рисунка соединяются с
пышностью, благородством, величественностью в единственном и
неповторимом сочетании, которое кажется в точности соответст-
вующим глубинным устремлениям французской архитектуры. Впо-
следствии этот идеальный стиль, пожалуй, подвергся некоторой пор-
че: он приобрел некоторую слащавость в XVIII в., тяжеловесность в
иных сооружениях наполеоновской эпохи, бесполезную округлость
плоти без мускулов в здании Парижской оперы. Ничего не поделаешь,
ни Мариво, ни Шатобриан не сравнимы с Расином. И тем не менее это
значительные писатели...
Жан Фуке и братья Клуэ, Пуссен и Клод Лоррен, Ватто и Шарден,
Делакруа и Коро, Мане и Ренуар, Сезанн и Гоген, Матисс и Руо - вот
перечень, который легко продолжить, перечень, весьма красноречиво
определяющий наиболее существенные достоинства французской
живописи. И первым из них, наверное, должна быть названа преемст-
венность, ибо в любую эпоху можно назвать значительные имена,
следующие одно за другим без разрывов, без тех достойных сожале-
ния периодов упадка, какие мы наблюдаем в итальянском искусстве
после Кватроченто и Ренессанса или во фламандском искусстве после
XVII в. Второе же, несомненно, многообразие, касается ли это рисун-
ка или цвета, пастели или карикатуры, портрета или пейзажа, истори-
ческой живописи или натюрморта - везде родина Энгра и Делакруа,
Латура и Домье, Фрагонара и Коро, Давида и Шардена блистательно
проявила себя. Добавим к этим достоинствам оригинальность, стрем-
ление не поддаваться иностранным влияниям, а главное, начиная с
импрессионистов, чувство риска и поиска; после них во Франции поя-
вилось такое количество талантов, и самые мощные из них, дерзко
соперничая друг с другом, открывают сотни дорог изумленному миру.
Сколько славных имен от Жоскена де Пре до Клода Дебюс'си, от
Рамо до Мориса Равеля отмечают как вехи историю французской му-
зыки! Однако наши композиторы долгое время терпели двойную кон-
куренцию - итальянцев и немцев. Впрочем, французы частенько бы-
вали первыми, кто не жалел оваций чужеземным шедеврам; достаточ-
но вспомнить энциклопедистов, ополчившихся против Рамо и пред-
почитавших ему трели заальпийских соловьев, или наших отечест-
423

венных вегетарианцев, с яростной враждебностью воспринявших
"Пеллеаса". Поистине, французской музыке, чтобы занять причита-
ющееся ей по праву место, пришлось дожидаться, когда слава осени г
великую троицу Форе-Дебюсси-Равель. Но значит ли это, что до того
наши музыканты не сумели блеснуть ни в одной из областей этого
великого искусства? Достаточно назвать в ряду самых прославленных
опер "Армиду", "Дардана", "Осуждение Фауста". "Пенелопу", "Жан-
ну на костре". Стоит ли напоминать, каким симфонистом был Берли-
оз, какими великолепными оркестровыми произведениями являются
"Прелюдия" к "Послеполуденному отдыху фавна'" или вторая сюита
из "Дафниса и Хлои"? Можно ли написать историю камерной музыки,
не упомянув "Струнный квартет" Дебюсси или "Трио" Равеля? Мож-
но ли обойти молчанием незабываемые мелодии Дюпарка, Форе,
Шоссона?.. Но, пожалуй, нет смысла продолжать: чуть меньше сдер-
жанности, напевность, не в такой мере идущая от сердца, чуть тяже-
ловеснее оркестровка - и можно задаться вопросом, не были бы три-
умфы французской музыки более частыми и не такими трудными...
И в заключение несколько слов о том, в высшей степени социаль-
ном искусстве, каким является искусство декоративное. Можно ли
забыть о роли Франции с XVI по XX век в создании мебели, в которой
удобство соперничает с изяществом и элегантностью? Отнюдь не слу-
чайно некоторые стили названы по имени существовавших у нас по-
литических режимов и королей - стиль Регенства, стиль Людовика
XVI, стиль ампир вошли в международный словарь так же, как гобе-
лены и декоративные ткани мануфактуры. Гобелен и вазы, изготов-
ленные на Севрской мануфактуре, стали общим достоянием всех ху-
дожников.

L'ART GOTHIQUE
DE Chateaubriand a Peguy, en passant par Victor Hugo et HUYSMANS, la
cathedrale eothique a suscite toute une litterature. Et certes, les mots ne
manquent pas pour celebrer ces immenses oraisons de pierre, que la foi medie-
vale a lancees de la glebe vers le ciel...
Mais cette fois, l'architecture n'est pas seule en cause: les statues, les rosaces
decoratives, les verrieres temoignent, elles aussi, en faveur d'un art presque
surhumain a force de noblesse et de spiritualite.
LA CATHEDRALE DE CHARTRES
Cette basilique, elle etait1 le supreme effort de la matiere cherchant a
s'alleger, rejetant, tel qu'un lest, le poids aminci de ses murs, les remplacant
par une substance moins pesante et plus lucide, substituant a l'opacite de
ses pierres l'epiderme diaphane2 des vitres.
Elle se spiritualisait, se faisait tout ame, tout priere, lorsqu'elle s'elancait
vers le Seigneur pour le rejoindre; legere et gracile, presque imponderable,
elle etait l'expression la plus magnifique de, la beaute qui s'evade de sa
gangue' terrestre, de la beaute qui se seraphise4. Elle etait grele et pale
comme ces Vierges de Roger Van der Weyden qui sont si filiformes, si
fluettes, qu'elles s'envoleraient si elles n'etaient en quelque sorte retenues
-ici-bas par le poids de leurs brocarts5 et de leur traine. C'etait la meme
conception mystique d'un corps fusele, tout en longueur, et d'une ame
ardente qui, ne pouvant se debarrasser completement de ce corps, tentait de
l'epurer, en le reduisant, en l'amenuisant, en le rendant presque fluide*.
Elle stupefiait avec l'essor eperdu de ses voutes et la folle splendeur de
ses vitres. Le temps etait couvert et cependant toute la fournaise de
pierreries brulait dans les lames des ogives, dans les spheres embrasees des
roses6
La-haut, dans l'espace, tels que des salamandres7 des etres humains,
avec des visages en ignition8 et des robes en braises, vivaient dans un
firmament de feu; mais ces incendies etaient circonscrits, limites par un
cadre incombustible de verres plus fonces qui refoulait la joie jeune et
claire des flammes, par cette espece de melancolie, par cette apparence de
cote plus serieux et plus age que degagent les couleurs sombres. L'hallali9
des rouges, la securite limpide des blancs, l'alleluia repete des jaunes, la
gloire virginale desbleus, tout le foyer trepidant des verrieres s'eteignait
quand il s'approchait de cette bordure teinte avec desrouilles de fer, des
roux de sauces, des violets rudes de gres, des verts de bouteille, des bruns
425

d'amadou10 des noirs de fuligine", des gris de cendre**.
Et, ainsi qu'a Bourges, dont la vitrerie est de la meme epoque,
l'influence de l'Orient etait visible dans les panneaux de Chartres, Outre
que les personnages avaient l'aspect hieratique12, la tournure somptueuse ei
barbare des figures de l'Asie, les cadres, par leur dessin, par l'agencemeni
de leurs tons, evoquaient le souvenir des tapis persans qui avaient
certainement fourni des modeles aux peintres, car l'on sait, par le Livre des
metiers, qu'au xiiiA siecle l'on fabriquait en France, a Paris meme, des tapis
imites de ceux qui furent amenes du Levant par les Croises.
Mais en dehors meme des sujets et des cadres, les couleurs de ces
tableaux n'etaient, pour ainsi dire, que des foules accessoires, que des
servantes destinees a faire valoir une autre couleur, le bleu: un bleu
splendide, inoui, de saphir13 rutilant, extra-lucide, un bleu clair et aigu qui
etincelait partout, scintillait comme en des verres remues de
kaleidoscope14, dans les verrieres, dans les rosaces des transepts, dans les
fenetres du porche royal ou s'allumait, sous des grilles de fer noir, la
flamme azuree des soufres.
En somme, avec la teinte de ses pierres, et de ses vitres, Notre-Dame de
Chartres etait une blonde aux yeux bleus. Elle se personnifiait en une sorte
de fee pale, en une Vierge mince et longue, aux grands yeux d'azur ouverts
dans les paupieres en clarte de ses roses; elle etait la mere d'un Christ du
Nord, d'un Christ de primitif des Flandres, tronant dans l'outremer d'un ciel
et entouree, ainsi qu'un rappel touchant des Croisades, de ces tapis
orientaux de verre.
Et ils etaient, ces tapis diaphanes, des bouquets fleurant le santal15 et le
poivre, embaumant les subtiles epiees des Rois Mages; ils etaient une
floraison parfumee de nuances cueillie - au prix de tant de sang! - dans
les pres de la Palestine, et que l'Occident, qui les rapporta, offrait a la
Madone, sous le froid climat de Chartres, en souvenir de ces pays du soleil
ou Elle vecut et ou Son fils voulut naitre***.
J.-K. HUYSMANS. La Cathedrale (1898).
Примечания:
1. Герой романа осматривает базилику, чем объясняется использование глаголь-
ного времени imparfait. 2. Просвечивающая, прозрачная. 3. Порода, заключающая в
себе минерал или драгоценный камень. 4. Становится подобной красоте серафимов
5. Парчи. 6. Розы, круглые многоцветные витражи. 7. По древнему поверью, саламан-
дры способны жить в пламени. 8. В пламени. 9. Звук охотничьего рога, возвещающий,
что олень затравлен. Здесь Гюисманс следует принятому в символизме соответствию
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между цветом и звуком. 10. Трут: из истлевшего трута готовилась темно-коричневая
краска. 11. Сажа: шла на изготовление черной краски. 12. Иератический, т.е. величест-
венно-строгий. 13. Драгоценный камень синего цвета. 14. Калейдоскопа. 15 Сандал,
кустарник с ароматной древесиной. Витражи наводят на мысль о Востоке и восточных
благовониях.
Вопросы:
* Relever et etudier tous les termes employes ici pour traduire la beaute presque
immaterielle lie la cathedrale.
** Par quels procedes l'ecrivain parvient-il a rendre sensible le flamboiement des
vitraux?
*** On essaiera de caracteriser le style de Huysmans d'apres cette page.
L'ARCHITECTURE DE LA RENAISSANCE
DANS cette France litteralement couverte de monuments de toute sorte, il est
une region plus favorisee encore que les autres et qui est comme un des
sanctuaires de l'architecture nationale: c'est cette vallee de la Loire, au ion о
de laquelle la Renaissance parait avoir accumule, comme a plaisir, une
floraison de chateaux. Au fait, il doit y avoir la plus qu'une coincidence: la
rencontre quasi necessaire d'un paysage et d'un art faits l'un pour l'autre,
puisque epris de la meme lumiere et se mirant dans les ondes du meme fleuve...
/
LES CHATEAUX DE LA LOIRE
Les admirables chateaux de l'admirable vallee; plus que double rangee,
non pas double rangee s double lignee, double longee, double cortege,
double jonchee de chateaux1, fleuve que l'on dit qui n'est pas navigable, et
qui porte plus de palais que les autres ne trainent de peniches; quelle autre
vallee dans le creux penche de ses rebords enferme autant de merveilles?
quel autre fleuve a pu se faire un tel cortege royal, fleuve mouvant, de
splendeurs immobilieres2? amours de Cassandre; amours de Marie; amours
d'Astree; poesies pour Helene; amours diverses; odes; eglogues; elegies
hymnes; poemes; Gaietes; poesies alverses; Le Bocage royal ˜ tant de
sonnets, parfaits, tant de poemes, parfaits; la purete meme; la ligne et la
teinte; chateaux eux-memes; chateaux et palais de langage francais; et dans
le meme temps, dans le meme pays, dans la meme vallee, du meme geste,
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dela meme eclosion, du meme langage, du meme style, ciiateaux du meme
langage francais, chateaux et palais de pierres et de briques; doubles
architectures, architectures paralleles; sonnets et poemes qui sont des
chateaux et des palais; chateaux et palais qui etes des sonnets et des
poemes; meme langage, egalement parfait, en deux systemes, en un
systeme de pierre et de brique, en un systeme de mots et de phrases; meme
rythme en deux systemes de monuments - sont-ils egalement
imperissables? - qui disent la meme parole de courtoisie en deux modes,
solides monuments de pierre et de brique, memes et egalement solides
monuments de mots et de phrases, et obeissant aux lois de la meme
pesanteur.
Fleurs, feuilles, dentelles, robes et traines de pierre; fleurs, feuilles,
dentelles, robes et traines de mots (...).
Fleuve qui chante eternellement le poeme de la solitude et de la
tranquillite infinie, le seul pourtant qui ait une cour, le seul qui par une
merveilleuse contradiction interieure vive en effet dans la solitude la plus
eternelle, dans la quietude et dans la tranquillite la plus infinie, dans la paix
du c?ur et dans le noble seul et seul digne silence, et qui dans le meme
temps et pourtant, par une admirable contrariete intime, est aussi le seul qui
se soit fait plus qu'un cortege, plus qu'une cour: le seul qui ait pu se faire
tout un peuple4 de chateaux*.
CHARLES PEGUY. Situations (1906-1907).
Примечания:
I. Rangee evoque seulement des objets immobiles, tandis que lignee evoque la naissance
noble; longee, la promenade; cortege, la procession royale; jonchee, la dispersion sur le sol.
2. Букв, образованные недвижимым, т.е. зданиями. Поэт соединяет здесь идеи непо-
движного и движущегося (замки формируют реку, текущую перед нашими глазами).
3. Перечисляются названия произведений (за исключением "Amours d'Astree") и цик-
лов стихов, написанных Ронсаром, уроженцем здешних мест, а также поэтических
жанров, которые он использовал. 4. Il y a gradation entre cortege, cour, peuple - сви-

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