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СОДЕРЖАНИЕ

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той, двором, население.".
Вопросы:
* Cherchez dans l'?uvre de Ronsard et dans les chateaux de la Loire dts exemptes
illustrant la comparaison, l'assimilation faite par Peguy. - Etudiez le style de cette page,
fait de retours et de reprises, expression d'un soin, d'un scrupule qui ne veulent rien perdre
de la verite. - Rapprochel Peguy prosateur de Peguy poete (cf. supra: "Adieux a la
Meuse" ).
428

VERSAILLES
En majeste, il parait impossible de surpasser Versailles. Qu'il s'agisse des
batiments ou des jardins, des escaliers ou des pieces d'eau, des allees, des
perspectives ou des marbres, tout y respire la noblesse, la somptuosite. C'est a
peine si les Trianons, avec leurs colonnes d'un rose un peu passe, et le
melancolique Hameau de Marie-Antoinette apportent une note d'abandon,
voire de nonchalance, a un ensemble d'une infaillible surete. Mais, plus encore
que le chateau, qui sans doute impose a l'exces, c'est le parc et la prodigieuse
geometrie dessinee par Le Notre qui aujourd'hui suscitent notre admiration.
LA SEMAINE DES ARBRES A VERSAILLES
Chaque annee, durant une semaine environ, a lieu a Versailles une fete
silencieuse et magnifique. Pour y assister, il n'est besoin d'aucune
autorisation et d'aucun privilege. Elle est publique et naturelle. Il suffit,
pour en etre librement temoin, de franchir la haute grille doree qui separe
la place d'Armes de la Cour d'honneur, dont le sol, inegal et dur aux pas,
est doux a l'?il par les nuances delicates et variees de ses paves de gres, de
longer la chapelle, de traverser le vestibule et de s'avancer jusqu'au parterre
d'eau qui mire en ses bassins plats ses nobles statues de bronze, et d'ou l'on
domine un des plus admirables spectacles qu'il soit possible de contempler.
Quelles que soient, en effet, l'heure et la saison, c'est toujours un lieu
sans pareil que ces jardins de Versailles, avec leur double rampe
harmonieuse et leur perspective que termine le Grand Canal1 et qu'encadre
l'ombrage regulier des arbres; mais il est un instant ou ils atteignent une
beaute insolite et particulierement splendide, et ou ils donnent aux yeux
une fete incomparable et qui est comme le moment de leur gloire supreme
et parfaite, celui ou l'automne, prince de l'annee, les visite et y promene sa
melancolie sous sa couronne de feuilles d'or.
A Versailles, l'automne est souverain. Son sceptre y cree une feerie.
Pour le recevoir, les arbres se teintent des plus riches et des plus
somptueuses couleurs, se dorent, s'empourprent de feuillages fastueux,
jonchent les allees et les bassins, emplissent la solitude de l'eclat de leur
parure. Jamais Versailles n'est plus royal qu'en ces jours d'apotheose, qui
durent peu et qu'il ne faut pas laisser passer sans en aller admirer
l'eblouissante brievete, car c'en est bientot fait de cette prodigieuse
pyrotechnie vegetale*. Comme un feu d'artifice, auquel elle ressemble, il
n'en reste bientot plus que des branches noires et denudees. Le prestige
s'est evanoui. La splendeur s'est eteinte. La semaine des arbres est
terminee**.
HENRI DE REGNIER. Sujets et Paysages (1906).
. 429

Примечания:
1. В то время каналом называли любой водоем правильной формы.
Вопросы:
* On expliquera et on justifiera cette curieuse expression.
** Montrex que le vocabulaire s'ordonne essentiellement autour de l'idee de faste, de
magnificence.
LE CORBUSIER
Par ses realisations audacieuses comme -par les nombreux ouvrages ou il
a expose ses conceptions, Le Corbusier (Suisse d'origine, mais Francais de
culture, et d'ailleurs naturalise) s'inscrit en tete des architectes de notre temps.
Entre tous les merites de ce grand createur, le plus frappant est sans doute son
effort incessant pour mettre une technique revolutionnaire au service de la
simple humanite.
L'ARCHITECTURE AU SERVICE DE L'HOMME
Sans avoir jamais voulu m'opposer a Auguste Perret1 mais, au contraire,
beneficiant de son effort, je me suis tres particulierement penche sur le
probleme: logis-urbanisme, binome2 indissociable. Je l'ai explore selon une
regle acquise hors des ecoles: du dedans au dehors, regle qui m'apparait
etre loi de la nature comme aussi bien de l'architecture.
Illustrons:
L'homme (cet homme qui est toujours, devant moi, avec ses dimensions,
ses sens, son affectivite) est assis a sa table; ses yeux se posent sur les
objets qui l'entourent: meubles, tapis, rideaux, tableaux ou photographies et
maints objets auxquels il attache signification. Une lampe l'eclaire ou le
soleil qui penetre par la fenetre, separant l'ombre de la lumiere, opposant
ces deux extremes lourds de reaction sur notre physique et notre
psychique: le clair et l'obscur. Les murs d'une chambre se referment sur lui
et sur ses agencements. Notre homme se leve marche, quitte la chambre,
passe ailleurs, n'importe ou. Le voici ouvrant la porte du logis, sortant de
chez lui. Il est encore dans une maison: un corridor, des escaliers, un
ascenseur... Le voici dans la rue. Comment est fait ce dehors: hostile ou
accueillant? Sur ou dangereux? L'homme est dans les rues de la ville, et le
voici, apres certains actes successifs, hors de la ville, dans la campagne.
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Pas une secoi'nde, l'architecture ne l'a quitte: meubles, chambre, lumiere
solaire ou artificielle, respiration et temperature, disposition et services de
son logis; la maison; la rue; le site urbain; la ville; la palpitation de la ville;
la campagne, ses chemins, ses ponts, verdure et ciel, nature.
Architecture et urbanisme ont veritablement reagi sur tous ses gestes.
Architecture en tout: sa chaise et sa table, ses murs et ses chambres, son
escalier ou son ascenseur, sa rue, sa ville. Enchantement ou banalite, ou
ennui. Horreur meme possible en ces choses. Beaute ou laideur. Bonheur
ou malheur. Ur''banisme en tout, des qu'il s'est leve de sa chaise: lieux de
son logis, lieux de son quartier; le spectacle de ses fenetres apprete par les
ediles3; la vie de la rue; le dessin de la ville*.
Vous sentez: bien qu'il n'est pas un instant ou la vigilance, la tendresse
aient pu faire defaut. Vous discernez bien cette vocation fraternelle de
l'architecture et de l'urbanisme au service de notre frere homme. Besoins
materiels, appetits spirituels, tout peut etre comble par cette architecture et
cet urbanisme ;attentifs. Vous sentez l'unite des fonctions, la totalite de la
responsabilite, la grandeur de la mission architecture et urbanisme.
Mais beaucoup n'ont pas mesure qu'il s'agit en effet, ici, d'une attention
fraternelle portee a autrui. Que l'architecture est une mission reclamant de
ses servants la vocation. Que, vouee au bien du logis (et le logis abritant
apres les hommes, le travail, les choses, les institutions, les pensees),
l'architecture est un acte d'amour et non une mise en scene. Que s'adonner a
l'architecture, en ces temps-ci de translation d'une civilisation dechue dans
une civilisation nouvelle, c'est comme entrer en religion, c'est croire, c'est
se consacrer, с 'est se donner**.
LE CORBUSIER.Enfrefien avec les etudiants des ecoles d'architecture (1943).
Примечания.:
1. Знаменитый архитектор, в частности, автор театра "На Елисейских полях" в Па-
риже. 2. Алгебраический термин: двучлен. 3. Членами городского управления, муни-
ципалитета.
Вопросы:
* Qu'v a-t-il d'expressif dans le style de ce paragraphe?
** N'y a-t-il pas eu d'autres epoques, ou l'architecture, precisement, a pris un caractere
profondement religieux?
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AUGUSTE RODIN (1840-1917)
EN un pays qui a vu naitre Jean Goujon, Germain Pilon, Puget, Pigalle, Rude
et Bourd-elle, Auguste Rodin occupe incontestablement la premiere place. Et
pourtant le succes n'a point souri aussitot aux efforts de l'artiste, qui heurtait
avec trop de temerite les formules academiques. D'ou le scandale suscite par
des ?uvres grandioses telles que L'Age d'Airain'ou la statue de Balzac.
Rodin a ete un visionnaire de la sculpture. Un createur dont la puissance et
l'ambition depassaient parfois les possibilites d'un art rudement enchaine a la
matiere. Un esprit assoiffe de grandeur, et en meme temps un frere de la misere
humaine.
LES BOURGEOIS DE CALAIS
Sur la place publique de la ville vaincue, affamee et sans armes, les six
bourgeois ont delibere. Pour sauver la ville de la ruine et leurs concitoyens
de la mort, ils ont fait le sacrifice de leur vie, et ils vont se livrer au roi
d'Angleterre1. Le monument de Rodin, ce n'est pas autre chose, dans un
miracle d'execution, que l'instant precis de cet heroisme, unanimement
accepte par les six bourgeois, mais differemment ressenti, selon la diffe-
rence des caracteres qui agissent en ce drame. Les vieillards, decharnes par
les longues privations d'un siege, redressent leurs tailles en attitudes
hautaines, presque provocantes, ou bien se resignent noblement. Les jeunes
se retournent vers la ville, laissant derriere eux, dans un supreme regard, le
regret de cette vie, a peine commencee et dont ils ne connaissent que les
joies... Et le mouvement, les attitudes, les expressions sont si justes, d'un
sentiment humain si vrai que, derriere le groupe, pret a se mettre en
marche, on entend reellement le bourdonnement de la foule qui encourage
et qui pleure, les acclamations et les adieux. Nulle autre complication, nul
souci scenique du groupement; aucune allegorie, pas un attribut2. Il n'y
a que des formes, expressives et belles, si expressives qu'elles deviennent,
veritablement, des etats d'ame. Les bourgeois partent, et le drame vous
secoue de la nuque aux talons.
Ce que j'ai fait pour Les Bourgeois de Calais, on peut le faire pour
chaque figure d'Auguste Rodin. (...) Son genie, ce n'est pas seulement de
nous avoir donne d'immortels chefs-d'?uvre, c'est d'avoir fait, sculpteur, de
la sculpture, c'est-a-dire d'avoir retrouve un art admirable et qu'on ne
connaissait plus.
Et ce qu'il y a de poignant dans les figures de Rodin, ce par quoi, en
dehors meme et peut-etre a cause de leur propre beaute sculpturale, elles
432

nous touchent si violemment, c'est que nous nous reconnaissons en elles, et
qu'elles sont, comme le disait Stephane Mallarme, "nos douloureux
camarades*".
OCTAVE MIRBEAU. Des Artistes.
Примечания:
1. Эдуарду III (1312 - 1377). Осада Кале происходила во время Столетней войны.
2 Деталь, конкретно определяющая социальное положение, профессию и т.п.
Вопросы:
* Appreciez la justesse de cette page d'Octave Mirbeau, par comparaison avec la photo
de la page precedente. - Connaissez-vous d'autres ?uvres de Rodin, ou la -puissance ne
s'exprime plus d'une facon aussi litteralement descriptive?
NOTES SUR ANTOINE BOURDELLE
(1861-1929)
BOURDELLE n'a pas ete seulement un des -plus grands sculpteurs de notre
temps. Comme un Leonard de Vinci ou un Michel-Ange, c'etait aussi un
createur capable de s'exprimer de multiples facons: en peinture, en poesie, en
musique, par exemple.
CLAUDE AVELINE, qui, tout jeune, eut la chance de se compter parmi les intimes
de l'artiste approchant de la fin de sa vie, n'a pas manque d'etre frappe par la
prodigieuse vitalite qu'il manifestait toujours et qui lui faisait regretter de
n'avoir pas "trois cents annees" devant lui pour donner forme a toutes les
puissances de son genie.
C'etait a Saint-Cloud, il y a quelques annees, dans la belle maison du
docteur Couchoud. M. France1 etait son hote et vivait la tranquille, loin des
importuns, au milieu de vieux livres et de pierres anciennes. Il me permit
de le venir voir, un matin.
Je fus recu dans la grande salle claire qui surplombe la ville et la
campagne. On devinait a l'horizon Paris, couvert de fumees et de brumes
melees. Dehors, les premiers froids d'automne. Ici, une chaleur apaisante et
legere. Sur un socle, un buste de terre, par Bourdelle: M. France, la tete un
peu penchee, les epaules nues, songeur. Il dominait la piece et paraissait
l'emplir. 11 attirait le regard, le fixait, l'enchantait.

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Or, un bruit de savates me fit tourner les yeux. Je vis M. France lui-
meme, souriant. Je regardai de nouveau le buste, grave. Mes yeux allerent
plusieurs fois de cette gravite a ce sourire. Et M. France me dit: "Vous
vous demandez lequel est le vrai?" Aujourd'hui, c'est le France de
Bourdelle qui est le vrai. Le visage de notre maitre ne vit plus que par cette
effigie.
* * *
M. France disait (et l'on a reproduit ce jugement): "Bourdelle est le plus
grand artiste de notre temps, le plus grand, le plus haut, le plus fort. Y a-t-il
eu, dans l'histoire des arts, un genie createur plus fecond et plus puissant?
Je ne lui connais qu'un defaut, qui est de concevoir quelquefois au-dela du
possible. C'est un noble defaut*."
* * *
"Helas, m'a dit Bourdelle, pourquoi vieillir si vite? Quand on
commence a apprendre son metier, il faut disparaitre. Si quelque magicien
venait me proposer de prolonger ma vie, s'il m'etait donne d'exister trois
cents ans, j'accepterais aussitot. Les souffrances, les tristesses, les
angoisses ne sont rien devant le travail, la joie du travail.' Ce ne serait pas
trop de ces trois cents annees pour realiser toutes les maquettes2 qui
m'entourent. L'homme n'existe seulement que lorsqu'il va s'eteindre.
* * *
Dans ses vetements de maitre-ouvrier, voici Bourdelle, petit, trapu,
immense front denude, barbe drue de marin aux reflets bleus, nez puissant,
levres charnues, regard aimable, rieur, et tout a coup dur et percant lorsqu'il
veut observer. Au cours d'un recit, une ride creuse parfois ses traits et leur
donne un aspect tragique. Mais de sa main un peu grasse, aux doigts qui
vont s'effilant, il calmait son visage et lui rendait son harmonie.
Antoine Bourdelle se leve a quatre heures du matin. Il peint, dessine,
ecrit, jusqu'a l'heure ou les hommes s'eveillent. Il gagne alors ses ateliers,
devient sculpteur jusqu'a la tombee du jour. Il se repose d'un labeur dans un
autre labeur, guide ses eleves et, tout en travaillant, leur prodigue les
tresors tumultueux de sa pensee. Le soir, il reprend sous la lampe les
papiers qu'il avait abandonnes le matin. Les tiroirs sont pleins de
compositions de toutes sortes, de manuscrits, de projets. Non, sans doute,
ce ne serait pas trop de ces trois cents annees...
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Visages! visages synthetiques des dieux, visages multiples des hommes.
Visage hautain et meprisant d'Ingres, triste du docteur Koeberle'1, calme
d'Anatole France, massif de Rodin, soucieux de Beethoven, reflechi de
Rembrandt, pensif de Frazer4 digne et juvenile* d'Edouard5 et Tristan
Cortiiere6. Douceur et beaute des visages de femmes.
* * *
"Ce n'est pas du dehors, a declare Antoine Bourdelle, qu'il faut modeler
un buste. C'est du dedans. L'architecture osseuse, habitacle de la pensee,
d'abord. Ensuite, le vetement de chair, eclaire par l'esprit et anime par le
conflit des passions et de la volonte. Encore n'est-ce pas suffisant. Il faut,
en sus, la communion intellectuelle et sensible de l'artiste et de son modele.
Cela, c'est le mystere de l'art, qui ne souffre pas l'arbitraire."
CLAUDE AVELINE. Les Muses melees (1926).
Примечания:
l. Анатоль Франс, автор "Красной лилии", "Острова пингвинов". "Восстания ан-
гелов" и др. 2. Эскизы скульптур. 3. Знаменитый французский хирург (1828 - 1915).
4. Шотландский фольклорист (1854 - 1941). 5. Эдуард Корбьер (1793 - 1875). просла-
вился как моряк и романист. 6. Тристан Корбьер (1845 - 1875), сын Эдуарда Корбьера,
поэт, принадлежавший к группе т.н. "проклятых поэтов", автор стихотворного сбор-
ника "Желтые любови".
Вопросы:
* On cherchera, dans l'?uvre de Bourdelle, des exemples illustrant ce "noble defaut".
** On examinera la precision de chacune de ces epithetes.
WATTEAU (1684-1721)
IL est le Mozart de la peinture francaise, et peut-etre de la peinture tout court.
Comme l'auteur des Noces de Figaro, il eut une vie maladive et une destinee
trop breve; comme lui, il sut pourtant cacher son mal sous un sourire d'une
grace presque irreelle; comme lui, il peupla notre univers de creatures
imponderables et l'orna de sa fantaisie ailee; comme lui, il fit de la "fete
galante" le divertissement supreme de l'ame; avec lui, et avec Marivaux peut-
etre, il fut l'incarnation la plus pure du plus raffine de tous les siecles.
435
%

Watteau, peintre ideal de la Fete jolie,
Ton art leger fut tendre et doux comme un soupir,
Et tu donnas une ame inconnue au Desir
En l'asseyant aux pieds de la Melancolie1
Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt;
Tes bergeres, non sans quelques facons hautaines,
Promenaient, sous l'ombrage ou chantaient les fontaines,
Leurs robes qu'effilait2 derriere un grand pli droit...
Dans l'air bleuatre et tiede agonisaient les roses;
Les c?urs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaise"
Et les levres, prenant aux levres le baiser,
Fiancaient l'amour triste4 a la douceur des choses.
Les Pelerins s'en vont au Pays ideal5...
La galere doree abandonne la rive;
Et l'amante, a la proue, ecoute au loin, pensive,
Une flute mourir, dans le soir de cristal...
Oh! partir avec eux par un soir de mystere,
О maitre6, vivre un soir dans ton reve enchante!
La mer est rose... Il souffle une brise d'ete,
Et, quand la nef7 aborde au rivage argente,
La lune doucement se leve sur Cythere*.
ALBERT SAMAIN. Le Chariot d'Or (1901)..
Примечания:
1. Уже Верлен отметил в "Галантных праздненствах" (особенно в "Лунном Све-
те") тесную связь наслаждения и печали, которую он считал одной из характерных
особенностей французского XVIII в. 2. Автор несомненно хочет сказать, что большая
прямая складка сзади на платье создает ощущение тонкой талии и придает фигуре
изящество. 3. В саду, успокоившемся в тишине ночи. 4. См.прим. 1. 5. На сей раз на-
мек на знаменитую картину Ватто "Отплытие на остров Киферу", которая называется
также "Отплытие на остров любви" 6. Поэт обращается к Ватто. 7. Корабль (поэт.).
Вопросы:
* On montrera que cette piece vaut, en particulier, par l'harmonie des vers.
436

MELANCOLIE DE DELACROIX
(1799-1863)
ON connait le vers de BAUDELAIRE:
"Delacroix, lac de sang hante de mauvais anges."
// ne dit pas seulement l'admiration du poete pour le peintre. Il explique aussi
la raison secrete de cette admiration: la parente d'ames entre les deux artistes,
cette "melancolie" incurable qui rongeait leur c?ur a tous deux...
Il me reste, pour completer cette analyse, a noter une derniere qualite
chez Delacroix, la plus remarquable de toutes, et qui fait de lui le vrai
peintre du xixe siecle: c'est cette melancolie singuliere et opiniatre qui
s'exhale de toutes ses ?uvres, et qui s'exprime et par le choix des sujets, et
par l'expression des figures, et par le geste, et par le style de la couleur.
Delacroix affectionne Dante et Shakespeare, deux autres grands peintres de
la douleur humaine; il les connait a fond, et il sait les traduire librement.
En contemplant la serie de ses tableaux, on dirait qu'on assiste a la
celebration de quelque mystere douloureux: Dante et Virgile, le Massacre
de Scio, le Sardana-pale, le Christ aux Oliviers, le Saint Sebastien, la
Medee, les Naufrages, et l'Hamlet si raille et si peu compris. Dans
plusieurs on trouve, par je ne sais quel constant hasard, une figure plus
desolee: plus affaissee que les autres, en qui se resument toutes les
douleurs envirohnantes; ainsi la femme agenouillee, a la chevelure
pendante, sur le premier plan des Croises a Constantinople; la vieille, si
morne et si ridee, dans le Massacre de Scio. Cette melancolie respire
jusque dans les Femmes d'Alger, son tableau le plus coquet et le plus fleuri.
Ce petit poeme d'interieur, plein de repos et de silence, encombre de riches
etoffes et de brimborions de toilette, exhale je ne sais quel haut parfum de
mauvais lieu qui nous guide assez vile vers les limbes insondes de la
tristesse. En general, il ne peint pas de jolies femmes, au point de vue des
gens du monde toutefois. Presque toutes sont malades, et resplendissent
d'une certaine beaute interieure. Il n'exprime point la force par la grosseur
des muscles, mais par la tension des nerfs. C'est non seulement la douleur
qu'il sait le mieux exprimer, mais surtout - prodigieux mystere de sa
peinture - la douleur morale! Cette haute et serieuse melancolie brille
d'un eclat morne, meme dans sa couleur, large, simple, abondante en
masses harmoniques comme celle de tous les grands coloristes, mais
plaintive et profonde comme une melodie de Weber*.
CHARLES BAUDELAIRE. L'Art romantique: Salon de I84b.
437

Примечания:
1. Преддверие рая, куда теологи помешают младенцев, умерших до крещения.
2. Обладающая способностью вибрации, которая сливается с основным тоном.
Вопросы:
* Quelles sont, d'apres cette page, les oualites de Baudelaire, critique d'art?
DAUMIER (1808-1879)
Au pays de la satire et de l'ironie, de Montesquieu et de Voltaire, dans cette
France ou, dit-on, "le ridicule tue", on n'est pas etonne de voir une foule de
peintres et de dessinateurs mettre leur talent au service de la caricature ou de
la charge.
Daumier est, assurement, le plus grand de tous.
Parler de Gavarni et de Forain1 a propos de Daumier, c'est tout
confondre. Gavarni, tout aimable, feru d'elegance, spirituel, est le crayon
meme du Boulevard, sous le regne d'Orsay et de Morny2; mais il a' peu de
caractere, ayant peu de force. Forain a du caractere et beaucoup de trait;
mais jusque dans son dessin, on sent quel peintre mediocre il a toujours
ete: Forain est homme de lettres autant que personne.
Ni Forain ni Gavarni n'ont rien de ce qui fait la superiorite premiere de
Daumier: la grandeur et la generosite. Je ne cesse d'observer la racine
commune de la generosite et du genie. Encore Gavarni est-il sans aretes et
sans fiel; Forain au contraire est mechant a l'exces; le meme homme que
Chamfort, avec un cerveau moins solide. Pour plaindre le Apauvre, il faut
qu'il assassine le riche. Il n'aimerait pas Jesus, s'il n'avait d'abord Judas
a hair. A mes yeux, il les meconnait ou les meprise ensemble. Il est celui
qui mord toujours. Les neuf dixiemes de ses legendes sont les empreintes
d'une dent cariee. Il parait ne pour la haine, la meme ou il n'est pas
haineux. L'affreux mot de rosserie3, tout grele4 de rancune et muscle de
ruades, a ete fait pour lui. Peut-etre, ne trouverait-on pas dans l'?uvre
immense de Daumier une seule sortie, un seul hennissement de la rosse''.
- Daumier, comme il est grand, est bon sur toute chose. Nulle secheresse, en
lui; tout est large, tout est chaud; tout est don*. D'ailleurs, Daumier a l'?il
terrible du sculpteur: il va saisir le fond de l'homme; sa main puissante et
,juple le ramene et l'incorpore a la glaise. Les bustes de Daumier sont
438

l'horreur du reel est sauvee par la majeste du style. Et l'homme y semble
contraint de se confesser
"Tel qu'en lui-meme enfin sa -passion le change ."
ANDRE SUARES. Marsiho.
.Примечания:
1. Знаменитые французские графики и карикатуристы XIX в. 2. Т.е в период Вто-
рой империи. 3. Остроумное, но язвительное и обидное слово. 4 Букв, щербатое, изъ-
еденное 5 Клячи (но как прилагательное rosse означает "едкий, язвительный").
6. Строка из стихотворения Малларме "Могила Эдгара По".
Вопросы:
* En quoi consiste, selon Andre Suares, la generosite de Daumier?
SUR UN PORTRAIT DE BERTHE
MORISOT PAR EDOUARD MANET
(1832-1883)
EDOUARD MANET est le premier des tres grands artistes modernes. Le
premier en date, au moins, car, dans le refus de l'academisme, certains, apres
lui, sont alles plus loin encore. Mais c'est lui qui avait donne le signal: et, a cet
egard, il reste le Maitre par excellence.
Je ne mets rien, dans l'?uvre de Manet, au-dessus d'un certain portrait
de Berthe Morisot1, date de 1872.
Sur le fond neutre et clair d'un rideau gris, cette figure est peinte: un peu
plus petite que nature.
Avant toute chose, le Noir, le noir absolu, le noir d'un chapeau de deuil
et les brides de ce petit chapeau melees de meches de cheveux chatains a
reflets roses, le noir qui n'appartient qu'a Manet, m'a saisi.
Il s'y rattache un enrubannement large et noir, qui deborde l'oreille
gauche, entoure et engonce le cou; et le noir mantelet qui couvre les
epaules, laisse paraitre un peu de claire chair, dans l'echancrure d'un col de
linge blanc.
Ces places eclatantes de noir intense encadrent et proposent un visage
aux trop grands yeux noirs, d'expression distraite et comme lointaine. La
439

peinture en est fluide, et venue, facile, et obeissante a la souplesse de la
brosse; et les ombres de ce visage sont si transparentes, les lumieres si
delicates que je songe a la substance tendre et precieuse de cette tete de
jeune femme par Vermeer, qui est au musee de La Haye.
Mais ici l'execution semble plus prompte, plus libre, plus immediate. Le
moderne va vite et veut agir avant la mort de l'impression*.
La toute-puissance de ces noirs, la froideur simple du fond, les clartes
pales ou rosees de la chair, la bizarre silhouette du chapeau qui fut a la
derniere mode et " jeune "; le desordre des meches, des brides, du ruban,
qui encombrent les abords du visage; ce visage aux grands yeux, dont la
fixite vague est d'une distraction profonde et offre en quelque sorte, une
presence d'absence - tout ceci se concerte et m'impose une sensation
singuliere... de poesie -, mot qu'il faut aussitot que je m'explique.
Mainte toile admirable ne se rapporte' necessairement a la poesie. Bien
des maitres firent des chefs-d'?uvre sans resonance.
Meme, il arrive que le poete naisse tard dans un homme qui jusque-la
n'etait qu'un grand peintre. Tel Rembrandt, qui, de la perfection atteinte des
ses premiers ouvrages, s'eleve enfin au degre sublime, au point ou l'art
meme s'oublie, se rend imperceptible, car son objet supreme etant saisi
comme sans intermediaire, ce ravissement absorbe, derobe ou consume le
sentiment de la merveille et des moyens. Ainsi se produit-il parfois que
l'enchantement d'une musique fasse oublier l'existence meme des sons.
Je puis dire a present que le portrait dont je parle est poeme. Par
l'harmonie etrange des couleurs, par la dissonance de leurs forces, par
l'opposition du detail futile et ephemere d'une coiffure de jadis avec je ne
sais quoi d'assez tragique de l'expression de la figure, Manet fait resonner
son ?uvre, compose4 du mystere a la fermete de son art. Il combine a la
ressemblance physique du modele, l'accord unique qui convient a une
personne singuliere, et fixe fortement le charme distinct et abstrait de
Berthe Morisot**.
PAUL VALERY. Pieces sur l'Art (1934)..
Примечания:
1. Берта Моризо (1841 - 1895) - французская художница-импрессионистка 2. Ко-
роткая накидка, которую носили в ту эпоху женщины. 3. Не соотносится, не созвучно.
4. Combine = associe etroiteinent.
440

Вопросы:
* Par quels procedes l'ecrivain rend-il sensible le jeu des clairs-obscurs chez Manet?
** Comparez le texte de Valery au portrait qui l'a inspire.
LES NYMPHEAS1 OU LES SURPRISES
D'UNE AUBE D'ETE
CLAUDE МОНЕТ (1840-1926) avait, des 1898, commence la serie des fameux
Nympheas. Or, l'ensemble decoratif qu'on -peut admirer sous ce nom au musee
de l'Orangerie, dans le jardin des Tuileries, le -peintre n'en fit don a l'Etat
qu'en 1923. C'est assez dire que ce theme ne cessa d'occuper (et meme
d'obseder) toute la derniere partie de la vie de l'artiste.
Des deux salles ou sont exposes les Nympheas, ANDRE MASSON a pu ecrire
qu'elles constituaient "la Sixtine de l'Impressionnisme". On ne saurait situer
avec plus de force l'importance du chef-d'?uvre de Monet.
"Il n'y a point de Polype , ni de Cameleon, qui fuisse changer de couleur aussi souvent
que l'eau."
(JEAN-ALBERT FABRICIUS, Theologie de l'Eau, trad. /747, P. 98.)
Les nympheas sont les fleurs de l'ete. Elles marquent l'ete qui ne trahira
plus. Quand la fleur apparait sur l'etang, les jardiniers prudents sortent les
orangers de la serre. Et si des septembre le nenuphar defleurit, c'est le signe
d'un dur et long hiver. Il faut se lever tot et travailler vite pour faire,
comme Claude Monet, bonne provision de beaute aquatique, pour dire la
courte et ardente histoire des fleurs de la riviere.
Voici donc notre Claude parti de bon matin. Songe-t-il en cheminant
vers l'anse des nympheas que Mallarme, le grand Stephane, a pris, en
symbole de quelque Leda" amoureusement poursuivie, le nenuphar blanc?
Se redit-il la page ou le poete prend la belle fleur "comme un noble ?uf de
cygne... qui ne se gonfle d'autre chose sinon de la vacance exquise de
soi4"... Oui, deja tout a la joie d'aller fleurir sa toile, le peintre se demande,
plaisantant avec "le modele" dans les champs comme en son atelier:
Quel ?uf le nenuphar a-t-il fondu la nuit?
Il sourit d'avance de la surprise qui l'attend. Il hate le pas. Mais:
Deja la blanche fleur est sur son coquetier.
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Et tout l'etang sent la fleur fraiche, la fleur jeune, la fleur rajeunie par la
nuit. Quand le soir vient - Monet l'a vu mille fois - la jeune fleur s'en va
passer la nuit sous l'onde. Ne conte-t-on pas que son pedoncule5 la rappelle,
en se retractant, jusqu'au fond tenebreux du limon? Ainsi, a chaque aurore,
apres le bon sommeil d'une nuit d'ete, la fleur du nymphea, immense
sensitive des eaux, renait avec la lumiere, fleur ainsi toujours jeune, fille
immaculee de l'eau et du soleil.
Tant de jeunesse retrouvee, une si fidele soumission au rythme du jour
et de la nuit, une telle ponctualite a dire l'instant d'aurore, voila ce qui fait
du nymphea la fleur meme de l'impressionnisme*. Le nymphea est un
instant du monde. Il est un matin des yeux. Il est la fleur surprenante d'une
aube d'ete (...).
Le monde veut etre vu: avant qu'il y eut des yeux pour voir, l'?il de
l'eau, le grand ?il des eaux tranquilles regardait les fleurs s'epanouir. Et
c'est dans ce reflet - qui dira le contraire? - que le monde a pris la
premiere conscience de sa beaute. De meme, depuis que Claude Monet
a regarde les nympheas, -les nympheas de l'Ile-de-France sont plus beaux,
plus grands**. Ils flottent sur nos rivieres avec plus de feuilles, plus
tranquillement, sages comme des images de Lotus-enfants. J'ai lu, je ne sais
plus ou, que dans les jardins d'Orient, pour que les fleurs fussent plus
belles, pour qu'elles fleurissent plus vite, plus posement, avec une claire
confiance en leur beaute, on avait assez de soin et d'amour pour mettre
devant une tige vigoureuse portant la promesse d'une jeune fleur deux
lampes et un miroir. Alors la fleur peut se mirer la nuit. Elle a ainsi sans fin
la jouissance de sa splendeur.
Claude Monet aurait compris cette immense charite du beau, cet
encouragement donne par l'homme a tout ce qui tend au beau, lui qui toute
sa vie a su augmenter la beaute de tout ce qui tombait sous son regard. Il
eut a Giverny quand il fut riche - si tard! -, des jardiniers d'eau pour
laver de toute souillure les larges feuilles des nenuphars en fleurs, pour
animer les justes courants qui stimulent les racines, pour ployer un peu
plus la branche du saule pleureur qui agace sous le vent le miroir des eaux.
Bref, dans tous les actes de sa vie, dans tous les efforts de son art,
Claude Monet fut un serviteur et un guide des forces de beaute qui menent
le monde.
GASTON BACHELARD. Revue Verve. №' 27 et 28.
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Примечания:
\. Нимфеи или ненюфары - белые водяные лилии. 2. Разновидность моллюсков,
отличающаяся разнообразием форм. 3. Чтобы овладеть Ледой. Зевс превратился
в лебедя. 4. Утонченным сознанием собственной пустоты. 5. Цветоножка, черешок.
6. Небольшая деревня близ Вернона (департамент Эвр), где Моне жил с 1883 г. и до
самой смерти.
Вопросы:
* Essayez, a votre tour, de justifier cette heureuse formule.
** En quel sens un peintre feut-il ajouter a la beaute de la nature?- On songera a
cette definition que la scolastique donnait de l'art: "Homo additus naturae" (L'homme
ajoute a la nature).
GEORGES BRAQUE (ne en 1882)
Bien qu'il soit ne a Argenteuil, un des lieux qui ont le plus heureusement
inspire Claude Monet, GEORGES BRAQUE sera l'un de ceux qui rompront de la
facon la plus complete et la plus brutale avec les diaprures et les papillo-
tements de l'impressionnisme. S'il est, en effet, possible de distinguer dans sa
longue carriere des periodes jalonnant l'evolution de son art. Braque demeure,
avant tout, comme l'un des initiateurs du cubisme, c'est-a-dire du retour a la
"regle " et a la composition.
PROPOS DE GEORGES BRAQUE
La seule chose qui compte, qui soit Valable a un moment donne, c'est le
rapport qui s'etablit entre l'artiste et la realite. Le tableau nait du rapport
entre l'artiste et le motif, et il se trouve quelquefois que le tableau
ressemble plus au motif qu'a l'artiste, comme un enfant ressemble plus a sa
mere qu'a son pere ou inversement. Pour moi les choses ne prennent leur
valeur que par rapport a moi, que lorsqu'elles se presentent a moi. Une
pierre est sur la route: je l'utilise pour caler une roue de ma voiture; elle
n'existait pas, je lui ai donne la vie en la faisant cale. En la quittant je la
restitue a son neant. Ces rapports varient a l'infini. Ils creent la diversite a
l'infini de la peinture.
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* * *
II ne faut pas croire que nous voyons un Raphael comme le voyaient les
contemporains de Raphael; les rapports ne sont pas les memes*. 11 y a
cependant une certaine permanence des rapports: le commun qui
personnifie l'humain. C'est pourquoi une peinture de Raphael nous touche.
L'?uvre d'art est un foyer qui repand une chaleur: chacun en prend ce qu'il
peut en recevoir. Il ne faut pas confondre commun et semblable. Entre
Raphael et Corot, il y a du commun; mais entre Corot et Trouillebert2, il n'y
a pas de commun, il y a du semblable.
A propos des peintures des premiers Cubistes, on a prononce lp mot
"abstrait". Il y avait une sorte d'algebre, parce que les objets etaient
remplaces par des formes abstraites. Maintenant certains jeunes se disent
non figuratifs, mais ce sont les plus figuratifs des peintres. Ils prennent des
figures geometriques, un cercle par exemple, mais en peignant de rouge
l'interieur de ce cercle, ils en font un disque. La chose la plus abstraite et la
plus figurative en meme temps, c'est un profil dessine d'un seul trait.
Exprimer tous les volumes et obtenir une ressemblance avec un trait, cela
correspond a tous les moyens d'expression et un profil n'est pas un
symbole. La peinture non figurative nous est comprehensible grace a la
complicite des choses que nous connaissons deja. Une peinture avec des
plans ronds nous est sensible parce que nous connaissons Cezanne: un
rond, pour nous, c'est une pomme. Certains ne s'apercoivent pas qu'ils font
de l'Impressionnisme, et que meme leur touche n'est que de
l'Impressionnisme masque. L'Impressionnisme est francais**. Un portrait
d'Ingres a un cote atmospherique que l'on retrouve dans presque tous les
tableaux francais. Chez Cranach, rien de semblable: il est expressionniste
(...).
Quand on est jeune, le premier souci qu'on ait, est de se mesurer avec ce
qui est pres de soi, sans choix. Quand j'etais a l'Academie3 je n'avais qu'une
idee, c'etait de faire aussi bien ou mieux que ceux qui etaient a cote de moi.
Quand l'age de la reflexion est venu, j'ai commence a choisir un peu,
a avoir des preferences pour certains artistes. Il y a une evolution; en
travaillant, on a la propre revelation de soi-meme; alors il n'y a plus qu'une
ressource, faire de ses defauts ses qualites.
Vous avez le desir de faire un tableau, ce desir se precise et devient une
idee. Mais souvent la toile n'accepte pas votre idee; il y a lutte. Vous
travaillez, vous finissez sans etre entierement satisfait, il y a quelque chose
qui ne va pas. De guerre lasse, vous retournez la toile; deux mois apres,
vous la regardez, par hasard, et vous decouvrez qu'au fond elle vous plait,
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qu'elle s'est faite toute seule. Il s'est passe simplement ceci: que vous avez
perdu l'idee qui vous obnubilait, que vous vous etes libere d'elle et vous
vous trouvez en presence du tableau termine. L'idee, c'est le ber4 du
tableau, l'echafaudage qui sert a construire et a lancer le navire.
Avec la nature morte, il s'agit d'un espace tactile, et meme manuel, que
l'on peut opposer a l'espace du paysage, espace visuel. La nature morte fait
participer le sens tactile dans la conception du tableau. Elle cesse d'etre
nature morte des qu'elle n'est plus a la portee de la main. Dans l'espace
tactile, vous mesurez la distance qui vous separe de l'objet tandis que dans
l'espace visuel, vous mesurez la distance qui separe les choses entre elles.
C'est ce qui m'a amene, autrefois, du paysage a la nature morte.
Arrive a un certain age, on n'est plus domine par aucune preoccupation
de demonstration quelconque. Il ne s'agit plus d'acquerir, il s'agit de
s'accomplir***. On est aussi disponible qu'a vingt ans: c'est le moment de '
regarder librement la nature.
J'ai trouve mes reflexions, apres coup, en regardant ce que j'avais fait.
{Ces propos ont ete notes au cours de conversations pendant le printemps 1952 )
Revue Verve. №s 27 et 28
Примечания:
1. "J'aime la regle qui corrige l'emotion" (G. Braque). 2. Французский пейзажист,
подражавший стилю Коро. 3. В Академии Художеств. 4. Салазки, с помощью которых
производится спуск корабля на воду.
Вопросы:
* Cherchez des exemples de cette relativite du gout.
** Que signifie cette formule de G. Braque?
*** Montrez que la carriere du peintre justifie magnifiquement cette affirmation.
HECTOR BERLIOZ (1803 1869)
BERLIOZ rappelle Beethoven et, en meme temps, annonce Wagner. Beethoven
par sa Symphonie fantastique, et de grands morceaux d'orchestre tels que
Romeo et Juliette ou l'ouverture du Carnaval romain. Wagner par ses operas:
La Damnation de Faust et Les Troyens a Carthage...
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A une epoque ou la musique francaise s'enlisait dans l'art le plus
conventionnel, il a su montrer qu'elle pouvait cependant inspirer un genie,
capable d'exprimer toutes les nuances du sentiment humain, depuis les
suavites de L'Enfance du Christ jusqu'aux tonnerres d'outre-tombe du
Requiem...
UNE TOURNEE DE BERLIOZ EN EUROPE CENTRALE
Depuis le sejour de Bonn1, Berlioz est repris d'une fringale de voyages
et il tente d'organiser en hate de futurs concerts en Autriche, en Hongrie, en
Boheme. Paris l'ennuie et le devore. Il s'y use en de petites besognes
extenuantes. Aussi lorsqu'il peut reprendre son vol, vers la fin d'octobre
(1845), a-t-il le sentiment d'une delivrance. Et cette humeur joyeuse se
maintient jusqu'a Vienne, malgre la longueur d'un trajet qu'il faut
accomplir par eau ou sur des chemins de fer encore tout a fait primitifs.
"Oh! monsieur Berlioz, que vous est-il donc arrive? s'ecrie le douanier
autrichien a sa descente du bateau, depuis huit jours nous vous attendions
et nous etions fort inquiets de ne pas vous voir." Cela ne donne-t-il pas la
mesure de la passion qu'ont les Viennois pour la musique? Est-ce qu'a Paris
un modeste fonctionnaire?.. Allons voila qui est d'un heureux augure. Et la
serie des concerts commence aussitot dans ces salles illustres: le theatre de
Karntner Thor; la salle du manege Imperial; le theatre An der Wien, ou
chante Jenny Lind; la grande salle des Redoutes ou Beethoven, trente ans
auparavant, "faisait entendre ses chefs-d'?uvre adores maintenant de toute
l'Europe et accueillis alors des Viennois avec le plus monstrueux dedain2".
Enthousiasme de Berlioz, respect, devotion. Lorsqu'il monte au pupitre
(celui-la meme qui servait a Beethoven pour diriger ses Symphonies), ses
jambes se derobent sous lui. Voici l'emplacement du piano sur lequel
Beethoven improvisait; l'escalier par lequel il descendait de l'estrade, les
chaises du foyer ou il demeurait assis au milieu de l'indifference generale.
К SOus combien de Ponce Pilate ce Christ a-t-il ainsi ete crucifie *!"
Et dans cette meme salle des Redoutes, Berlioz assiste aux grands bals
de la Saison, regarde tourbillonner les valseurs sous la baguette de Johann
Strauss. Il loue ces rythmes contraires, ces divisions de la mesure et ces
accentuations syncopees de la melodie dans une forme constamment
reguliere et identique. Il fait la connaissance de tous les musiciens viennois
de renom et recoit d'eux un baton de mesure en vermeil, portant les noms
d'Artaria, de Becher, du prince Czartoriski, de Czerny, de Diabelli, d'Ernst,
de Hasiinger, etc. "Puisse ce baton de mesure rappeler a votre souvenir la
ville ou Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven ont vecu et les amis de l'art
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musical qui s'unissent a moi pour crier: vive Berlioz!" Ainsi s'exprime le
baron de Lannoy au nom des donateurs. Et tout cela est du presque
entierement "a notre pauvre Fantastique*; la Scene aux Champs et la
Marche au Supplice ont retourne les entrailles autrichiennes; quant au Car-
naval et a la Marche des Pelerins5, ce sont des morceaux populaires. On
fait maintenant ici jusqu'a des pates qui portent mon nom6". Ce qui, au
surplus, n'empeche nullement les critiques des specialistes. Mais Berlioz
finit par en prendre l'habitude (bien qu'aucun artiste ne s'y resigne jamais
sans une certaine aigreur). Toutefois, si certains le traitent de toque7, de
maniaque, d'excentrique, d'autres ne disent-ils pas: "Berlioz est une sorte
de levain spirituel qui met en fermentation tous les esprits... Berlioz est un
tremblement de terre musical!" Et cela compense tout le reste.
L'Empereur en personne assiste a l'un de ses concerts et lui fait remettre
un present accompagne de ce compliment: "Dites a Berlioz que je me suis
bien amuse." Mais le personnage qu'il voudrait voir surtout est le prince de
Metternich8, ce patron de la politique europeenne, le manieur le plus habile
de la grande seche aux yeux louches et au c?ur dur9. Or, pour cela, il s'agit
de mobiliser un officier " lie avec un conseiller, qui parlerait a un membre
de la Chancellerie de la Cour assez puissant pour l'introduire aupres d'un
secretaire d'ambassade, qui obtiendrait de l'ambassadeur qu'il voulut bien
parler a un ministre" afin qu'il presentat Berlioz. Coupant net a ce circuit et
bravant l'etiquette, le musicien s'achemine vers le palais du prince,
s'explique avec un officier de garde, presente sa carte, est recu de la facon
la plus affable.
"Ah! c'est donc vous, monsieur, qui composez de la musique pour cinq
cents musiciens?"
Et l'impertinent de repondre:
"Pas toujours, monseigneur; j'en fais quelquefois pour quatre cent
cinquante."
A Budapest, succes "ebouriffant" grace a l'adjonction au programme de
la Marche hongroise (Rakoczy-marche). Un amateur viennois lui avait
donne le conseil d'orchestrer ce theme national hongrois, et, a la veille de
son depart pour Pest, Berlioz l'ecrivit dans la nuit. Est-ce scrupuleusement
vrai? Peut-etre. En tout cas le conseil etait bon. Ecrit de verve, et
pressentant le retentissement qu'un tel morceau aurait sur le public
hongrois, si sensible, si ardemment national, il le placa a la fin du concert.
Bien lui en prit10. Car apres une sonnerie de trompettes annoncant le theme
execute piano par les flutes et les clarinettes, l'auditoire fut aussitot comme
parcouru d'un frissonnement d'attente. Mais quand, sur un long crescendo,
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des fragments fugues" du theme reparurent, entrecoupes de notes sourdes
de la grosse caisse simulant des coups de canon lointains, la salle se mit
a fermenter et, au moment ou l'orchestre dechaine dans une melee furieuse
lanca son fortissimo si longtemps contenu, des cris, des trepignements
ebranlerent la salle du haut en bas: "La fureur concentree de toutes ces
ames bouillonnantes fit explosion avec des accents qui me donnerent le
frisson de la terreur; il me sembla sentir mes cheveux se herisser et a partir
de cette fatale mesure je dus dire adieu a la peroraison de mon morceau, la
tempete de l'orchestre etant incapable de lutter contre l'eruption de ce
volcan dont rien ne pouvait arreter les violences12." Il fallut le bisser
aussitot, le trisser meme. Puis on se precipita de partout pour embrasser
l'auteur, l'etouffer. Un homme se jeta sur lui en balbutiant: "Ah! monsieur,
monsieur! Moi Hongrois... pauvre diable..., pas parler francais... un poco
l'italiano... pardonnez... Ah! ai compris votre canon... Oui, oui la grande
bataille..." (...) Et se frappant la poitrine a grands coups de poing: "Dans le
c?ur, moi... je vous porte... Ah! Francais... revolutionnaires... savoir faire
la musique des revolutions."... Lis/t lui-meme connut-il dans son pays
natal pareil triomphe**?
GUY DE POURTALES. Berlioz et l'Europe romantique (1930).
Примечания:
1. Летом 1845 г. 2. Эти строки принадлежат Берлиозу. 3. Берлиоз упоминает здесь
"Фантастическую симфонию". "Сцена на полях" и "Шествие на казнь" являются наи-
более известными эпизодами из нее. 4. "Римского карнавала". 5. Из "Гарольда в Ита-
лии". 6. См. прим. 2. 7. Чудаком, тронутым (разг.). 8. Австрийский министр иностран-
ных дел, инициатор создания Священного союза 9. Меттерних был создателем кон-
цепции т.н. европейской политики. 10. Результаты этой идеи оказались весьма удачны
для него. 11. Трактованные, как фуга: различные партии на одну тему следуют друг за
другом и чередуются. 12. См. прим. 2.
Вопросы:
* Essayez defaire un rapprochement entre la musique de Berlioz et celle de Beethoven.
** Pourquoi l'auteur de La Damnation de Faust peut-il etre regarde comme une grande
figure romantique?
QEORQES BIZET (1838 1875)
QUAND, en 1875, Georges Bizet fit representer Carmen a l'Opera-Comique, les
critiques lui reprocherent d'avoir cede a la mode du "wagnerisme". Ceux
d'aujourd'hui risqueraient plutot d'etre offusques par l'excessive popularite de
l'ouvrage.
448

C'est pour repondre a ce grief injuste que FRANCOIS MAURIAC, d'une plume
vibrante, a pris la "defense de Carmen".
DEFENSE DE CARMEN
Comme il existe une fausse delicatesse, il existe une fausse vulgarite.
Carmen est le type meme de l'?uvre faussement vulgaire. C'est un piege
pour les esprits qui se croient distingues, un piege que tous les musiciens
eventent: je n'en connais aucun qui n'assigne a Carmen sa vraie place.
Mais il n'existe pas de chef-d'?uvre plus maltraite. Au Grand Theatre
de Bordeaux, quand j'etais etudiant, a cause de l'accent terrible des "brunes
cigarieres1" et des "petits soldats'", je croyais assister a des representati
ons ridicules. Apres tant d ' annees, je decouvre que Carmen etait jouee la
comme elle doit l'etre, dans une ivresse joyeuse, dans une odeur de jasmin
et d'abattoir, devant un peuple dresse, les dimanches d'ete, a acclamer les
matadors etincelants lorsqu'ils roulaient vers les arenes, dans de vieilles
victorias2. Au deuxieme acte, une toute jeune danseuse, ReginaBadet,
tournait sur une table de la "posada3", excitee par les claquements de
mains des figurants et du public.
Carmen nous etait familiere: avec ses accroche-c?urs4 luisants et ses
?illets, elle vendait des royans5 d'Arcachon, rue Sainte-Catherine6,
escortee de voyous freles et redoutables. La scene prolongeait la rue:
Escamillo7, pour nous, s'appelait Guerita, Mazzantini, Reverte, Algabeno,
Fucutes, Bombita8, tous les diestros9 que nous adorions pendant la
"temporada ".
Et la gitane" avait bien le visage de cette passion contre laquelle nos
pieux maitres nous avaient mis en garde au college: la mauvaise femme, la
fille damnee pour qui les soldats desertent et deviennent assassins, le
predicateur de la retraite de fin d'etudes nous en avait fait une peinture
veridique:
Vous -pouvez m'arreter
C'est moi qui l'ai tuee,
Carmen, ma Carmen adoree l2!
A la sortie, je revais un instant sous le peristyle. Le vent d'Espagne
soulevait tristement la poussiere des allees de Tourny; de larges gouttes
s'ecrasaient sur les paves.
Plein de ces souvenirs, j'avais dit a mes enfants: "II faut que vous
entendiez Carmen!" Nous partimes donc, un samedi soir, pour l'Opera-
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Comique. D'avance, je me faisais une fete de leur joie. Je leur avais decrit
ce premier acte fourmillant, cette place espagnole rongee de soleil, le corps
de garde avec les soldats a califourchon sur des chaises, la manufacture de
tabac, la garde montante et les gamins qui defilaient en chantant, et les
cigarieres qui se crepent le chignon13, et Carmen depoitraillee, la chemise
dechiree, avec du sang sur son epaule de camelia14 Je leur predisais
l'enthousiasme de la foule, tous les airs bisses par le poulailler15 en delire.
Quelle stupeur! Nous accablons la pauvre Comedie-Francaise, parce
que tout de meme il nous arrive d'y aller quelquefois. Mais qui donc
a jamais eu l'idee de louer, un samedi soir, une loge a l'Opera-Comique,
pour voir jouer Carmen? Un public inclassable; des Polytechniciens, aux
yeux aveugles derriere leurs binocles, des Saint-Cyriens16 sortant de l'?uf!
Aussi la troupe "ne s'en fait pas", comme on dit. L'ouverture est jouee au
petit bonheur, avec une morne resignation, comme dans un cafe de second
ordre. Le rideau se leve sur la place ou personne ne passe'7 sur un plateau
lugubre, occupe par des fonctionnaires resolus a "en mettre le moins
possible" et qui, sans aucune bonne grace, debitent leurs airs derriere la
grille d'un bureau de poste*.
Et pourtant, le vieux chef-d'?uvre, a la fin, demeurait le plus fort, galva-
nisait peu a peu ces employes somnolents. Le don Jose ventru qui avait
gueule: "La fleur que tu m'avais jetee " retrouvait au dernier acte une
espece de style.
En depit des interpretes, l'enchantement renaissait enfin. Sublime
dernier acte de Carmen! Et d'abord, la musique sauvage, haletante, eveillait
dans mon sang cette fievre que nous connaissions tous, d'avant la corrida,
l'attente d'un triste bonheur... Carmen, sous sa mantille neigeuse, au milieu
d'une palpitation d'eventails, avancait suspendue au bras d'Escamillo, et le
cou gonfle, chantait avec un roucoulement rauque: "Oui, je t'aime,
Escamillo." Et tout a coup, dans la rumeur de cette fete, dans la poussiere
doree de ce beau jour, passait comme un souffle avant-coureur de la
foudre, la voix angoissee d'une amie: "Carmen, ne reste pas ici; il est la,
don Jose... il se cache... Prends garde!"
La musique de la "plaza19" se dissipe. L'homme se detache de la
muraille. Alors eclate la plainte eternelle: "Je ne menace pas, j'implore, je
supplie..." Et tout ce qui s'est toujours dit, dans tous les pays du monde,
sous tous les ciels, a ce tournant d'une passion: "J'oublie tout... Nous
recommencerons une autre vie..." Et cet avertissement monotone sans
cesse repris, cette petite vague desesperee qui bat, en vain, le c?ur petrifie
de la femme: "Carmen, il est temps encore... ", et qui nous donne la
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sensation presque intolerable de la fatalite, et enfin ce sanglot: "Tu ne
m'aimes donc plus! " avec cette phrase dechirante des violons... Et toute la
suite, jusqu'au cri supreme de don Jose: il nous atteint au plus secret de
notre c?ur, parce qu'il decouvre brutalement une verite insupportable,
connue de tous pourtant, mais qu'il faut tenir cachee, si on veut supporter
de vivre: "L'amour, dont la guerre est le moyen, ecrit Nietzsche a propos de
Carmen, dont la haine mortelle des sexes est la base**..."
FRANCOIS MAURIAC. Journal, tome II (1937).
Примечания:
1. Персонажи оперы. 2. Крытые экипажи, которые ввела в моду королева Викто-
рия. 3. Харчевня (исп.). 4. Завитки на висках и на лбу. 5. Разновидность сардин.
6. Торговая улица в Бордо. 7. Имя тореадора, соперника Хозе. 8. Имена знаменитых
матадоров. 9. Мастера тавромахии (исп.). 10. Коррида (исп.). II. Кармен. 12. Слова
Хозе в финале оперы. 13. Таскают друг друга за волосы (рак.) 14. Белого, как каме-
лия, цвета 15. Галерка (букв, курятник, а также нашест, на котором спят куры).
16. Политехническая школа и Сен-Сир - главные высшие военные учебные заведе-
ния во Франции. 17. Ироническое истолкование постановки и исполнения оперы.
18. Знаменитая ария. - Gueuler: кричать во все горло, вопить. 19. Площадь, арена,
где происходит коррида.
Вопросы:
* Eludiea l'art de la satire et meme de la charge dans ce paragraphe.
** Pourquoi Nietzsche aimait-il tellement la musique de Georges Bizet? - Pourquoi le
romancier Mauriac s'interesse-t-il ainsi a la passion de don Jose?
CLAUDE DEBUSSY (1862-1918)
On sait l'epitaphe que souhaitait et qu'a obtenue l'auteur de Pelleas et
Me'lisande: "Claude Debussy, musicien francais". Et certes, il y a un peu de
provocation dans cette formule: il s'agit, jusqu'au tombeau, de faire piece a la
tyrannie wagnerienne.
Mais l'?uvre de Debussy est assez originale pour n'avoir besoin de s'opposer
a celle de personne. Ses vrais titres de gloire, elle les trouve dans les
harmonies si neuves qui evoquent les caprices bondissants du Faune dans le
fameux Prelude, ou les jeux aeriens du soleil et du vent sur La Mer, ou les
formes elastiques et changeantes des Nuages dans le ciel. Et puis, et surtout, il
y a l'enchantement subtil et tragique de Pelleas...
451

PRESTIGES DE PELLEAS...
Toute la fin de Pelleas est un continu chef-d'?uvre. Quoi de plus beau
que les merveilleux accords, ou se suivent les yeux innocents de Melisande
jusque dans le plus sombre delire de son bourreau, ces doubles quintes ou
passent on ne sait quels anges du ciel? Seul Parsifal a cette profondeur de
musique et ce sens du mystere; il faut toujours juger d'une musique sur le
philtre qu'elle nous verse et sur le genie qu'elle a d'exprimer l'inexprimable.
La musique n'illustre pas un texte: elle le transpose dans un autre ordre:
elle le prend a l'intelligence pour l'elever a la connaissance amoureuse de
l'emotion. Et comme la poesie ne pretend pas moins faire avec les moyens
qui lui sont propres, telle est la guerre du grand poete et du grand musicien
au theatre: un grand poeme se suffit, la musique le gate*. Pour le grand
musicien, le seul poeme qui lui convienne est celui ou la musique peut
mettre la grande poesie qui n'y est point.
Quand les pauvres amants osent enfin s'avouer leur amour, au seuil de
la mort, repondant a l'ivresse de Pelleas, le murmure de Melisande, presque
imperceptible, presque morne, sur une seule note, forme un aveu sublime.
Et l'adorable sourire de la melodie: Je suis heureux, mais je suis triste, est
a la fois d'une profondeur et d'une delicatesse qu'on n'a jamais trouvees
ensemble ni jamais egalees. Presque partout, la simplicite des moyens le
dispute au raffinement. Il n'est musique pres de celle-la qui ne semble ou
un peu vide ou au contraire trop grossiere.
Le charme de l'expression sonore, la beaute d'un orchestre ou le genie
des timbres fait regner une incomparable unite, la perfection de la phrase
vocale, tout concourt a masquer la puissance. L'?uvre parait simple et
facile a force d'art. Parce qu'elle est sans clameur et sans cri, parce qu'elle
ne fait jamais de bruit, on pourrait la croire sans baleine. Enfin elle semble
se jouer dans la demi-teinte, parce qu'elle possede la maitrise des valeurs et
du clair-obscur. Rien n'est si faux. Il est necessaire, au theatre ou dans la
chambre' sur le clavier ou a l'orchestre, d'exprimer avec un soin jaloux
toutes les nuances de cette musique: on s'etonne alors de tout ce qu'elle
recele: on percoit, a la juste echelle de l'ensemble, la puissance des eclats,
du tragique et de la passion, comme on sent deja le charme extreme de la
tendresse et les seductions de la melancolie. Le dedain de Debussy pour
l'effet est sans parallele2. Pour moi, eut-il commis des crimes, Debussy est
par la d'une sainte vertu: depuis la Renaissance, il n'y a que Bach pour la
partager avec lui3. Il finit presque toutes les scenes et tous les actes de son
drame dans une sorte de silence inimitable, qui est precisement la
452

palpitation profonde de l'emotion: elle prend fin, a la lettre, comme on
meurt, comme on s'evanouit, soit de douleur, soit de plaisir. Pres de ce
soupir, tout cri est faible. Toute explosion manque de force et d'echo pres
de ce fremissement. Et on ne comprend rien a Debussy, tant qu'on ne l'a
pas saisi dans cet ebranlement secret de l'ardeur la plus intime**.
ANDRE SUARES. Debussy (1922).
Примечания:
1. Имеется в виду камерная музыка. 2. Единственным в своем роде. 3. "Et, pour etre
juste, assez souvent Moussorgski." (Note de l'auteur.)
\
Вопросы:
* "Un grand poeme se suffit, la musique le gate." - Etes-vous de cet avis? Connaissez-
vous dt grands poetes qui ont accepte ou meme souhaite de voir ta musique ilhistier leurs
csuwes)
** L'auteur n'a-t-il pas cherche un style souvent proche de celui du musicien?
LE GROUPE DES SIX
DE meme que l'auteur de Pelleas et Melisande avait moins reagi contre
Wagner que contre le wagnerisme, les musiciens de la generation suivante
furent moins les adversaires de Debussy que du debussysme. Aussi fut-ce
surtout far une reaction bien naturelle et -pour souligner leur independance
que les plus marquants d'entre eux furent amenes a se reunir pour former ce
qu'on a appele depuis "le Groupe des Six".
ENTRETIEN AVEC FRANCIS POULENC (ne en 1899)
On trouvera ici un extrait des Entretiens qu'en 1952 le critique musical Claude Rostand
eut, a la Radio, avec le compositeur Francis Poulenc.
CLAUDE ROSTAND. - Comment avez-vous connu vos camarades du
Groupe des Six?
FRANCIS POULENC. - Avec une rare logique, j'ai connu d'abord celui
qui est devenu depuis mon frere spirituel: j'ai nomme Georges Auric. Nous
avons exactement le meme age, je suis son aine d'a peine un mois, mais,
intellectuellement, je me suis toujours senti son cadet.
453

La precocite d'Auric etait telle, dans tous les domaines, qu'a quatorze
ans on le jouait a la Societe Nationale de Musique. A quinze, il discutait
sociologie avec Leon Bloy, theologie avec Maritain, et a dix-sept ans,
Apollinaire lui lisait les Mamelles de Tiresias1 en lui demandant son avis.
Vines", avec son intelligence d'insecte, comprit tout de suite que nous
etions faits l'un pour l'autre, et il y avait tout juste deux mois que je prenais
mes lecons de piano avec lui, qu'il me presenta a Georges Aude. Ceci se
passait en 1916, si j'ai bonne memoire.
Auric habitait alors a Montmartre, derriere le Sacre-C?ur, rue Lamarck.
Je revois avec emotion les moindres details de sa chambre. Sur un
piano, rarement accorde, au toucher capricieux, une montagne de musique
s'accumulait, qui temoignait d'un parfait eclectisme, allant des
polyphonistes du XVIe siecle aux operettes de Messager, en passant par le
Pierrot lunaire d'Arnold Schonberg et l'Allegro Barbara de Bartok...
Tout dans la vie a contribue a nous faire vivre parallelement, Auric et
moi: nous avons cree les Noces de Strawinsky ensemble. Nous avons fait
partie tous deux de l'equipe de Diaghiiew3, nous nous sommes partage
l'affection d'un Paul Eluard, et que sais-je encore!..
CLAUDE ROSTAND. - En effet, ce que vous dites est tres frappant. Du
moins, j'ai toujours ete frappe, en assistant a une conversation entre Auric
et vous, par cette sorte de complicite secrete qui existe entre vous deux, et
dans laquelle il semble impossible de s'introduire... Mais apres Auric?..
FRANCIS POULENC. - Le second des Su; que j'ai connu, c'est Arthur
Honegger, en 1917, chez Jeanne Bathori...
Chere grande Jeanne Bathori, que n'a-t-elle pas fait pour la musique
moderne! Premiere interprete de Debussy, Ravel, Faure, Roussel, Satie,
Milhaud, et de tant d'autres, elle reunissait dans son atelier du boulevard
Pereire les jeunes musiciens desireux de se rencontrer ou de se connaitre.
Andre Caplet4, recemment revenu du front, dirigeait parfois, chez elle,
une etrange chorale ou l'on voyait, parmi les basses, mes deux maitres,
Ricardo Vines et Charles K?chlin5, et, dans je ne sais plus quel emploi:
Honegger et moi-meme. Il s'agissait de chanter les Trois Chansons
a capella6 de Ravel, encore inedites.
Le resultat n'etait pas. brillant, mais la bonne volonte y etait.
Les premieres fois, Honegger m'intimida malgre ce bon sourire
d'accueil si jovial qu'il a toujours garde, mais je ne tardai pas a me
familiariser avec lui et tout alla au mieux lorsque je le vis dans Le Jeu de
Rotin et de Marion, monte par Bathori au Vieux-Colombier7, deguise en
tambourinaire par son ami le peintre Ochse. Une douee jeune fille au
454

visage preraphaelique l'accompagnait toujours. Cette douce jeune fille, si
modestement savante, est devenue, depuis lors, son epouse. J'ai toujours
conserve pour elle une tendre affection...
CLAUDE ROSTAND. - Et ensuite?
FRANCIS POULENC. - A la meme epoque, j'ai connu Germaine
Tailleferre et Louis Durey. Qu'elle etait ravissante en 7977 notre Germaine,
avec son cartable d'ecoliere plein de tous les premiers prix du
Conservatoire8! Qu'elle etait gentille et douee! Elle l'est toujours, mais je
regrette un peu que, par exces de modestie, elle n'ait pas sorti d'elle-meme
tout ce qu'une Marie Laurencin9 par exemple a su tirer de son genie
feminin...
Louis Durey, le loyal Durey, qui, par je ne sais quel scrupule, se separa
de nous au moment ou Les Maries de la Tour Eiffel 'Consacraient, d'une
facon ephemere, notre groupe arbitraire, Louis Durey, le silencieux Durey,
est l'image meme de la modestie et de la noblesse. Je lui dediai mes
premieres melodies. Le Bestiaire ", que j'avais compose, sans le savoir, en
meme temps que le sien. J'aimerais qu'on voie, dans ce sensible hommage,
la tendre estime dans laquelle je l'ai toujours tenu.
CLAUDE ROSTAND. - Et Milhaud, notre Darius, qu'attendez-vous pour
en parler?
FRANCIS POULENC. - Soyez patient: j'ai adopte l'ordre chronologique,
et n'oubliez pas qu'au debut, Milhaud ne faisait que virtuellement partie de
notre groupe puisque, en 1917, il etait encore au Bresil avec Paul Claudel...
Lorsqu'il en revint, j'eus litteralement le coup de foudre, ce qui est aussi
valable en amitie qu'en amour. Qu'il etait seduisant, ce robuste
Mediterraneen, appuye sur une fine canne de rhinoceros, habille de gris
clair, avec des cravates fraise et citron! Qu'il etait amusant avec ses
histoires des tropiques, et que c'etait delicieux de l'entendre jouer, avec ce
toucher adorablement negligent, ses albums de voyage: Saudades do Brazil
ou Le B?uf sur le Toit!..
Avec les annees, j'admire de plus en plus l'?uvre de Milhaud. Qu'il est
loin le temps ou j'ecrivais a Sauguet une lettre injuste et sotte sur La
Creation du Monde, lettre que le cher Darius eut l'indiscretion de lire, un
jour ou elle tramait sur la table de Sauguet1 !
En reentendant, l'hiver passe. La Creation, j'en admirais, au contraire, la
beaute sans rides, sans tics d'epoque.
CLAUDE ROSTAND. - Maintenant que vous avez nomme les "Six",
parlez-nous donc du Groupe des Six.
FRANCIS POULENC. - Six musiciens ayant ete plusieurs fois reunis, par
455

la grace de Jeanne Bathori au Vieux-Colombier et de Felix Delgrange
a Lyre et Palette, Henri Collet, critique de Com?dia", nous baptisa les six
Francais, a l'instar des cinq Russes fameux14. Le slogan etait facile mais, la
jeunesse etant friande de publicite, nous acceptames une etiquette qui, au
fond, ne signifiait pas grand-chose. La diversite de nos musiques, de nos
gouts et degouts, dementait une esthetique commune. Quoi de plus oppose
que les musiques d'Honegger et d'Auric? Milhaud admirait Magnard'15 moi
pas; nous n'aimions ni l'un ni l'autre Florent Schmitt16 qu'Honeggei
respectait; Arthur, par contre, meprisait, au fond de lui-meme, Satie17,
qu'Auric, Milhaud et moi adorions... On voit du coup que le Groupe des
Six n'etait pas un groupe esthetique, mais une simple association amicale*.
FRANCIS POULENC. Entretiens avec Claude Rostand (1952).
Примечания:
1. Положенные на музыку Эриком Сати. 2. Рикардо Виньес, знаменитый испан-
ский пианист, большой друг Дебюсси. 3. Сергея Дягилева, прославленного руководи-
теля русского балета. 4. Автор, в частности, "Зеркала Иисуса". 5. Композитор и теоре-
• тик музыки. 6. То есть без музыкального сопровождения. 7. Театр в Париже, основан
в 1913 г. Жаком Копо. 8. Высшая школа музыки и декламации. 9. Знаменитая худож-
ница (1885 -1956). 10. Текст Жана Кокто. 11. На стихи Аполлинера. 12. Анри Соге.
один из самых популярных композиторов той эпохи. 13. Газета, посвященная искус-
ству. 14. Римский-Корсаков, Мусоргский, Балакирев, Бородин и Цезарь Кюи
15. Автора "Геркёра". 16. Автора "Трагедии о Саломее" 17. Эрика Сати, автора, в
частности, "Парада", "реалистического балета" на сюжет Жана Кокто.
Вопросы:
* Qu'est-ce qui fait ^interet principal de ce texte?
UN CINEASTE FRANCAIS; RENE CLAIR
(ne en 1898) ...
... On peut meme dire: tres - ou trop -francais...
Lorsqu'on pense a lui, un adjectif surgit: impeccable. Impeccables les
pointes dures du faux col, la raie qui separe ses cheveux chatains
soigneusement lisses, sa courtoisie, l'ordre qui regne sur son bureau, la
forme des vingt-trois films qui constituent son ?uvre. Il ecrit le cinema
456

comme La Fontaine ecrit le francais, en phrases impitoyables, claires,
droles et... impeccables.
Il fait aussi penser a ces plaques de verre dont on recouvre les bureaux.
On pose la main et on sursaute: c'est glace. On renverse de l'encre: elle
glisse. On laisse tomber son stylo: il s'epointe1 On veut soulever ce verre
transparent: il est trop lourd.
Rene Clair est inhumain et gai comme un poisson rouge qui vous ferait
de temps en temps un clin d'?il du fond de son aquarium pour vous dire:
"Et si j'etais un leopard qui s'est fait la tete d'un poisson rouge pour
vous mystifier?"
Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, procede d'une intelligence feroce
toujours en alerte, d'une habilete ou il a atteint l'art supreme: celui de la
camoufler.
Il est l'unique "cinecrivain" francais qui ait fait ?uvre humoristique.
Ses personnages se debattent dans des situations tragi-comiques ou
interviennent toujours leur esprit, parfois leur c?ur, jamais le reste.
Rene Clair est le seul auteur qui, s'inspirant de la vieille legende de
Faust pour realiser La Beaute du Diable, a pratiquement supprime
Marguerite.
"Voyons, disait-il un jour a Clouzot2 pendant qu'il preparait le film,
Faust est un homme intelligent, mur... C'est un savant, un cerveau remarqu-
able... Et vous vous figurez qu'il vendrait son ame au diable pour l'amour
d'une femme?" Allez, allez, Marguerite, rejoindre, dans l'ombre discrete ou
toujours il les confina, les heroines gracieuses et vides de Rene Clair,
l'homme qui domine toutes les contingences" y compris celle autour de
laquelle on fait curieusement tant de bruit s les femmes (...).
Jeune premier execrable, moustachu et affame, roulant ses "grandes
mirettes4" pour trois mille francs par mois, au coin de.s ecrans muets de
1922, en ces temps heroiques qu'il a retraces dans Le Silence est d'or, il
devient un jour assistant de Jacques de Baroncelli5.
"Tiens, tiens, se dit-il, de ce cote-ci de la camera6 c'est beaucoup plus
amusant."
D'amuse il devient possede, et, pour tourner son premier petit film, il
choisit la vedette qu'il connaissait le mieux, celle dont il a si tendrement et
si souvent eclaire le visage: Paris.
"Tu es ne a Belleville? Banlieusard!., dit-il a Maurice Chevalier, parce
que lui, il est ne aux Halles."
Paris qui dort... quelques centaines de metres de pellicule tournes au
temps merveilleux ou le cinema, metier d'artisan illumine, se nourrissait de
457

foi plus que de millions Lorsqu'il commenca son deuxieme film, Entracte,
il etait inconnu Ses amis, tout aussi inconnus, s'appelaient Henri Jeanson,
Marcel Achard Le' lendemain du soir ou Entracte fut projete, Pans
connaissait Rene Clair
Le film lui avait ete commande par un mecene suedois, Rolf de Mare,
qui engloutissait royalement des millions au theatre des Champs-Elysees
pour y monter des ballets Le peintre Francis Picabia et le compositeur Erik
Satie eurent l'idee revolutionnaire de faire projeter, pendant l'entracte de
leur ballet Relache, un petit film Rene Clair en fut charge
Lorsqu'on vit, en 1924, sur un ecran, un corbillard7 charge de couronnes
de pain traine par un chameau, Achard8, Jeanson9 et Pierre Seize9 tenant les
cordons du poele10, le chameau se mettant soudain a galoper, suivi au pas
de course par le cortege funebre, il y eut un moment de stupeur indignee
On cria au scandale C'est souvent ainsi que l'on crie au genie Ce vieux
monsieur en chapeau melon et col dur qui traverse depuis tous ses films et
qui fut toujours interprete par son vieil ami Paul Oilivier, c'est le souvenir
d'Erik Satie, dont l'esprit etait fait pour l'enchanter Satie declarait, par
exemple "Rien ne sert de refuser la Legion d'honneur (il faisait allusion
a Maurice Ravel) Encore faut-il ne pas l'avoir meritee " ( )
Les Clair, toujours accompagnes d'un caniche adore, "Bijou", et
rarement de leur grand fils Jean-Francois, photographe, font aujourd'hui
partie des cinq cents personnes qui se rencontrent a New York, se donnent
rendez-vous le lendemain a Pans, telephonent a Hollywood, sont a Rome
quand on les cherche a Londres ( )
A Pans, ils habitent un grand appartement impeccable Lui
y rapporte parfois l'objet etonnant qu'il a trouve au marche aux puces" ou
il se rend tous les samedis avec son ami le compositeur Georges Van Parys
( )
Ce n'est ni un improvisateur ni un hesitant Au debut du parlant12, le
micro etait une sorte d'animal sacre avec lequel l'ingenieur du son
terrorisait les techniciens Resolu a se defaire de cette tyrannie, Rene Clair
placa un jour le micro la ou il lui semblait bon, sans prevenir l'ingenieur
On tourna
"Le son est bon7 demanda-t-il
- Excellent
- Bien Alors, a partir de maintenant, vous ne m'ennuierez plus"
Le montage des bandes sonores devenait affaire de specialistes Rene
Clair fit tourner un petit film a son assistant Georges Lacombe et s'attela
lui-meme a en executer le montage Pour comprendre, pour eliminer la
458

aussi la tyrannie du specialiste
C'est un homme dont on ne se moque pas, dont on ne sourit pas
L'ironie, c'est lui qui l'exerce aux depens des autres, et on l'imagine mal
tolerant la moindre plaisanterie a son sujet
On le sent toujours conscient de lui-meme, de son propre corps maigre
comme de son role dans la societe, prompt a se blesser Qui sait ou les
complexes d'inferiorite vont parfois se cacher9
Avec ou sans collaborateui - il fait toujours le contraire de ce que ses
collaboiateuis lui pioposent - il a ecrit le scenano de tous ses films II
affirme que la mise en scene proprement dite s'apprend aisement et que sui
deux cents personnes choisies au hasard dans la rue, il se tait fort de
trouvei' et de former deux metteurs en scene Mais, selon lui, on ne forme
pas un scenariste, on n'enseigne pas a avoir des idees On peut seulement
apprendre ce qu'il ne faut pas fane et loisqu'on ecrit par exemple "Elle
attendait tous les sons sous le reverbere ", c'est une vue de l'esprit14 mais
pas une prise de vue
Inutile de lui envoyer des scenarios, il ne les lit pas, a moins qu'ils ne
soient rediges sur une page
II ne dit jamais de mal de ses confreres, au contraire, et se plait a penser
qu'ils font preuve de la meme tenue En quoi il a raison d'ailleurs il existe
entre les grands du cinema francais un climat de cordiale admiration
reciproque volontiers exprimee Au fond de soi, chacun pense natuielle-
ment qu'il est le meilleur
Mais quand Rene Clan parle de ses tilms, il dit "Cette scene-la' Oui
C'etait gentil "
Intelligent, trop intelligent pour tomber dans le piege de la vanite
Tellement intelligent'1'
FRANCOISE GIROUD vous presente le Tout Patit, (1952)
Примечания
1 Кончик пера сломался 2 Французский кинематографист 3 Над всеми случай-
ностями 4 Ьольшие глаза гляделки (жаргонное выражение] 5 Французский ки-
нематографист 6 Со стороны оператора а не актера 7 Катафалк 8 Комедиограф
9 Журналист 10 Гробового покрова 11 Блошиный рынок на котором торгуют
подержанными вещами, барахолка 12 Те звуковое кино 13 Способен наши
14 Умозрительная идея не соотносящаяся с реальностью
Вопросы
* Superiorite et insuffisances de ce genie de talent Pouvez vous oppose) a un Rene
Clan tel cineaste de votre сhois?
459

"FLUCTUAT NEC MEROITUR"
ESPRIT d'une curiosite universelle, traducteur de Shakespeare, de Goethe, de
Joseph Conrad, de Rabindranath Tagore, auteur d'une •penetrante etude sur
Dostoiewski, ANDRE GIDE ne peut etre taxe de nationalisme etroit ou aveugle.
On n'en est que plus a l'aise pour lui confier le soin d'apporter, par un eloge
equitable de la culture francaise, la note finale a cet ouvrage.
La grandeur, la valeur, le bienfait de notre culture francaise, c'est qu'elle
n'est pas, si je puis dire, d'interet local. Les methodes de pensee, les verites
qu'elle nous enseigne, ne sont pas particulierement lorraines1 et ne risquent
point, par consequent, de se retourner contre nous lorsqu'adoptees2 par un
peuple voisin. Elles sont generales, humaines, susceptibles de toucher les
peuples les plus divers; et comme, en elles, tout humain peut apprendre
a se connaitre, peut se reconnaitre et communier, elles travaillent non a la
division et a l'opposition, mais a la conciliation et. a l'entente.
Je me hate d'ajouter ceci, qui me parait d'une primordiale importance: la
litterature francaise, prise dans son ensemble, n'abonde point dans un seul
sens... (je songe au mot exquis de Mme de Sevigne, qui disait d'elle-meme:
"Je suis loin d'abonder dans mon sens", indiquant ainsi qu'elle gardait sur
elle-meme et sur les entrainements de sa sensibilite un jugement critique
sans complaisance). La pensee francaise, en tout temps de son developpe-
ment, de son histoire, presente a notre attention un dialogue*; un dialogue
pathetique et sans cesse repris, un dialogue digne entre tous d'occuper (car
en l'ecoutant, l'on y participe) et notre esprit et notre c?ur - et j'estime
que le jeune esprit soucieux de notre culture et desireux de se laisser
instruire par elle, j'estime que cet esprit serait fausse, s'il n'ecoutait, ou
qu'on ne lui laissat entendre, que l'une des deux voix du dialogue: un
dialogue non point entre une droite et une gauche politiques, mais bien
plus profond et vital, entre la tradition seculaire, la soumission aux
autorites reconnues, et la libre pensee, l'esprit de doute, d'examen, qui
travaille a la lente et progressive emancipation de l'individu. Nous le
voyons se dessiner deja dans la lutte entre Abelard3 et l'Eglise - laquelle,
il va sans dire, triomphe toujours, mais en reculant et reedifiant chaque fois
ses positions fort en deca de ses lignes premieres. Le dialogue reprend avec
Pascal contre Montaigne. Il n'y a pas d'echange de propos entre eux,
puisque Montaigne est mort lorsque Pascal commence a parler; mais c'est
pourtant a lui qu'il s'adresse - et pas seulement dans l'illustre entretien
avec M. de Sacy. C'est aux Essais de Montaigne que le livre des Pensees
s'oppose, et contre lequel, pourrait-on dire, il s'appuie. "Le sot projet qu'il
eut de se peindre", dit-il de Montaigne, sans pressentir que les passages des
Pensees ou lui-meme, Pascal, se peint et se livre, avec son angoisse et ses
460

doutes, nous touchent aujourd'hui bien plus que l'expose de sa
dogmatique4. Et de meme ce que nous admirons en Bossuet, ce n'est pas le
theologien desuet, c'est l'art parfait de sa langue admirable, qui en fait un
des plus magnifiques ecrivains de notre litterature: l'art sans lequel on ne le
lirait plus guere aujourd'hui. Cette forme, que lui-meme estimait profane,
c'est cette forme grace a laquelle il survit.
Dialogue sans cesse repris a travers les ages et plus ou moins dissimule
du cote de la libre pensee, par prudence, cette "prudence des serpents",
comme dit l'Ecriture, car le demon tentateur et emancipateur de l'esprit
parle de preference a demi-voix; il insinue, tandis que le croyant proclame,
et Descartes prend pour devise larvatiis prodeo, "je m'avance masque" -
ou mieux, c'est sous un masque que j'avance.
Et parfois l'une des deux voix l'emporte: au XVIIIe siecle, c'est celle de
la libre pensee, plus masquee5 du tout. Elle l'emporte au point d'entrainer,
comme necessairement, un desolant tarissement du lyrisme. Mais
l'equilibre du dialogue, en France, n'est jamais bien longtemps rompu.
Avec Chateaubriand et Lamartine, le sentiment religieux, source du
lyrisme, resurgit magnifiquement. C'est le grand flot du romantisme. Et, si
Michelet et Hugo s'elevent contre l'Eglise et les Eglises, c'est encore avec
un profond sentiment religieux.
Roulant de l'un a l'autre bord, le vaisseau de la culture francaise
s'avance et poursuit sa route hardie, fluctuai nee mergilur 6 - il vogue et
ne sera pas submerge. 11 risquerait de l'etre, il le serait, du jour ou l'un des
deux interlocuteurs du dialogue l'emporterait definitivement sur l'autre et le
reduirait au silence, du jour ou le navire verserait ou s'inclinerait tout d'un
cote. De nos jours, nous assistons a une prodigieuse eclosion d'ecrivains
catholiques: apres Huysmans et Leon Bloy7 Jammes, Peguy, Claudel,
Mauriac, Gabriel Marcel8, Bernanos, Maritain9... Mais sans parler d'un
Proust ou d'un Suares, le massif et inebranlable Paul Valery suffirait a les
balancer. Jamais l'esprit critique ne s'etait plus magistralement exerce sur
les problemes les plus divers et n'avait mieux su se prouver createur. Or, je
me souviens du mot d'Oscar Wilde: "L'imagination imite; c'est l'esprit
critique qui cree", mot qui pourrait etre de Baudelaire et que chaque artiste
aurait profit a mediter. (Il ne s'agit pas, il va sans dire, de la critique
d'autrui, mais de soi-meme.) Car, parmi les multiples phantasmes10 que
l'imagination desordonnement1 ' nous propose, l'esprit critique doit choisir.
Tout dessin implique un choix - et c'est une ecole de dessin que j'admire
surtout en la France*...
ANDRE GIDE. I-'euillets d'Automne (1949)
461

Примечания:
\. Намек на Мориса Барреса, писателя, по происхождению лотарингца, востор-
женно прославлявшего Лотарингию. 2. Lorsqu'elles sont adoptees. 3. Французский тео-
лог (1079 -1142), известный своей любовью к Элоизе. Его идеи были сочтены слиш-
ком дерзкими и осуждены церковью. 4. Раздел теологии, изучающий догмы. 5. Qui
n'est plus masquee. 6.Девиз Парижа: "Качается (па волнах), но не гонет" (лат.) 1. Ка-
толический писатель, автор многочисленных романов и памфлетов. 8 Современный
философ и драматург, один из главнейших представителей христианского экзистен-
циализма. 9. Современный философ-томист. 10. Видения, порождаемые воображени-
ем при некоторых психических заболеваниях. 11. Expression vieillie = d'une facon
desordonnee.
Вопросы:
* Illustrez, a {'aide d'exemples tires (lu chapitre iig. Pensee francaise, ce terme d'Andre
Gide.
* Expliquez cette expression un peu curieuse critique tres penetrant? Celte page ne
revile-t-elle pai, en Gide, un critique tres penetrant?

XVIII. Новые голоса

LA FEMME ROMPUE
Feministe convaincue, auteur de l'inoubliable "Deuxieme Sexe", Simone de
Beauvoir n'a cesse de militer pour que les femmes aient une vie independante,
personnelle, exercent un metier au lieu de se vouer entierement aux taches
conjugales et familiales. Autrement, gare a la catastrophe si, l'age venant, le
mari a tendance a chercher une compagne plus jeune, ou si les enfants quittent
la maison. C'est la pitoyable aventure dont va etre victime l'heroine de "La
Femme rompue". Epouse depuis vingt-deux ans d'un medecin avec qui elle
forme un couple tres uni, mere de deux filles dont l'une est mariee et l'autre en
Amerique, elle souffre de voir son mari consacrer de plus en plus de temps
a ses travaux de recherche et s'eloigner d'elle peu a peu. Une nuit ou il est
rentre a une heure tres tardive, elle le presse de questions.
J'ai demande doucement:
"Dis-moi pourquoi tu rentres si tard?" Il n'a rien repondu.
"Vous avez bu? Joue au poker? Vous etes sortis? Tu as oublie l'heure?"
Il continuait a se taire, avec une espece d'insistance, en faisant tourner
son verre entre ses doigts. J'ai jete au hasard des mots absurdes pour le
faire sortir de ses gonds et lui arracher une explication:
"Qu'est-ce qui se passe? Il y a une femme dans ta vie?" Sans me quitter
des yeux, il a dit:
"Oui, Monique, il y a une femme dans ma vie" . (Tout etait bleu au-
dessus de notre tete et sous nos pieds; on apercevait a travers le detroit la
cote africaine. Il me serrait contre lui. "Si tu me trompais, je me tuerais.
- Si tu me trompais, je n'aurais pas besoin de me tuer. Je mourrais de
chagrin". Il y a quinze ans. Deja? Qu'est-ce que quinze ans? Deux et deux
font quatre. Je t'aime, je n'aime que toi. La verite est indestructible, le
temps n'y change rien.)
"Qui est-ce?
- Noellie Guerard.
- Noellie! Pourquoi?"
Il a hausse les epaules. Evidemment. Je connaissais la reponse: jolie,
brillante, aguicheuse. Le type de l'aventure sans consequence et qui flatte
une homme. Avait-il besoin d'etre flatte?
Il m'a souri:
"Je suis content que tu m'aies interroge. Je detestais te mentir.
464

- Depuis quand me mens-tu?"
Il a a peine hesite:
"Je t'ai menti a Mougins. Et depuis mon retour". Ca faisait cinq
semaines. Pensait-il a elle a Mougins?
"Tu as couche avec elle quand tu es reste seul a Paris?
- Oui.
- Tu la vois souvent?
- Oh! non! Tu sais bien que je travaille..."
J'ai demande des precisions. Deux soirees et un apres-midi depuis son
retour, je trouve que c'est souvent.
"Pourquoi ne m'as-tu pas prevenue tout de suite?" Il m'a regardee
timidement et il m'a dit, avec du regret dans la voix: "Tu disais que tu
mourrais de chagrin...
- On dit ca.
J'ai eu envie de pleurer soudain: je n'en mourrais pas, c'etait ca le plus
triste. A travers des vapeurs bleues nous regardions l'Afrique, au loin, et les
mots que nous prononcions n'etaient que des mots. Je me suis rejetee en
arriere. Le coup m'avait assommee. La stupeur me vidait la tete. Il me
fallait un delai pour comprendre ce qui m'arrivait.
"Dormons", ai-je dit.
La colere m'a reveillee de bonne heure. Comme il avait l'air innocent,
les cheveux embroussailles au-dessus du front rajeuni par le sommeil! (Au
mois d'aout, pendant mon absence, elle s'est reveillee a cote de lui: je
n'arrive pas a y croire! Pourquoi ai-je accompagne Colette a la montagne?
Elle n'y tenait meme pas tellement, c'est moi qui ai insiste. Pendant cinq
semaines, il m'a menti! Ce soir nous avons fait un serieux pas en avant). Et
il revenait de chez Noellie. J'ai eu envie de le secouer, de l'insulter, de
crier. Je me suis dominee. J'ai laisse un mot sur mon oreiller: "A ce soir",
certaine que mon absence l'atteindrait plus qu'aucun reproche; a l'absence,
on ne peut rien repondre. J'ai marche au hasard dans les rues, obsedee par
ces mots: "Il m'a menti". Des images me traversaient: le regard, le sourire
de Maurice poses sur Noellie. Je les chassais. Il ne la regarde pas comme il
me regarde. Je ne voulais pas souffrir, je ne souffrais pas, mais la rancune
me suffoquait: "II m'a menti!" Je disais: "Je mourrais de chagrin"; oui,
mais il me le faisait dire. Il avait mis plus d'ardeur que moi a conclure notre
pacte: pas de compromis, pas de licence. Nous roulions sur la petite route
de Saint-Bertrand-de-Comminges et il me pressait: "Je te suffirai
toujours?" Il s'est emporte parce que je ne repondais pas avec assez de feu
(mais quelle reconciliation dans la chambre de la vieille auberge avec
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l'odeur des chevrefeuilles qui entrait par la fenetre! IL y a vingt ans: c'etait
hier). Il m'a suffi, je n'ai vecu que pour lui. Et lui, pour un caprice, il a trahi
nos serments! Je me disais: " J'exigerai qu'il rompe, tout de suite..." J'ai ete
chez Colette; toute la journee, je me suis occupee d'elle, mais interieu-
rement je bouillonnais. Je suis revenue a la maison, epuisee. "Je vais exiger
qu'il rompe". Mais que signifie le mot "exigence" apres toute une vie
d'amour et d'entente? Je n'ai jamais rien demande pour moi que je ne
veuille aussi pour lui.
Il m'a prise dans ses bras d'un air un peu egare. Il avait telephone
plusieurs fois chez Colette et personne n'avait repondu (pour qu'elle ne soit
pas derangee j'avais bloque la sonnerie). Il etait fou d'inquietude.
"Tu n'imaginais tout de meme pas que j'allais me descendre?
- J'ai tout imagine".
Son anxiete m'a ete au c?ur et je l'ai ecoute sans hostilite. Bien sur, il a
eu tort de rne mentir, mais il faut que je comprenne; la premiere hesitation
fait boule de neige: on n'ose plus avouer, parce qu'il faut avouer aussi qu'on
a menti. L'obstacle est encore plus infranchissable pour des gens qui
comme nous mettent si haut la sincerite. (Je le reconnais: avec quel
acharnement j'aurais menti pour dissimuler un mensonge.) Je n'ai jamais
fait sa part au mensonge. Les premiers mensonges de Lucienne et de
Colette i m'ont scie bras et jambes. J'ai eu du mal a admettre que tous les
enfants mentent a leur mere. Pas a moi ! Je ne suis pas une mere a qui on
ment; pas une femme a qui on ment. Orgueil imbecile. Toutes les femmes
se pensent differentes; toutes pensent que certaines choses ne peuvent pas
leur arriver, et elles se trompent toutes.
Simone de Beauvoir, La femme rompue
PLUS JAMAIS
Louise de Vilmorin (1902-1969), avant d'etre, dans les dernieres annees de sa vie,
l'amie d'Andre Malraux, fut un delicat poete ("L'Alphabet des aveux") et une
romanciere contant avec gtace des intrigues sentimentales ('--Sainte une fois
Madame de..."). Elle evoque ici avec melancolie le renoncement a l'amour.
Plus jamais de chambre pour nous,
Ni de baisers a perdre haleine
Et plus jamais de rendez-vous
Ni de saison, d'une heure a peine,
Ou reposer a tes genoux.

Pourquoi le temps des souvenirs
Doit-il me causer tant de peine
Et pourquoi le temps du plaisir
M'apporte-t-il si lourdes chaines
Que je ne puis les soutenir?
Rivage, oh! rivage ou j'aimais
Aborder le bleu de ton ombre
Rives de novembre et de mai
Ou l'amour faisait sa penombre
Je ne vous verrai plus jamais.
Plus jamais, c'est dit. C'est fini.
Plus de pas unis, plus de nombre,
Plus de toit secret, plus de nid,
Plus de levre ou fleurit et sombre
L'instant que l'amour a beni.

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