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Quelle est cette nuit dans le jour?
Quel est dans le bruit ce silence?
Mon jour est parti pour toujours,
Ma voix ne charme que l'absence,
Tu ne me diras pas bonjour (...)
Mon temps ne fut qu'une saison.
Adieu saison vite passee.
Ma langueur et ma deraison
Entre mes mains sont bien placees
Comme l'amour en sa maison.
Adieu plaisirs de ces matins
Ou l'heure aux heures enlacee
Veillait un feu jamais eteint.
Adieu. Je ne suis pas lassee
De ce que je n 'ai pas atteint.
Louise de Vilmorin,
L'Alphabet des aveux.,
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BONJOUR, L'ETE
Francoise Sagan a ete l'enfant prodige du post-existentialisme. L'enfant
prodigue aussi. Car, si ses romans baignent dans un climat d'"ennui",
directement herite de "La Nausee" et de "L'Etranger", elle y a rompu avec la
morale militante et engagee de ses predecesseurs. Elle a prone la facilite, le
plaisir, le desengagement en somme et cela au moment ou commencait a se
desserrer, en France et en Europe, l'etau de fer qui, depuis la guerre, etouffait
peuples et gens. C'est peut-etre cette conjonction qui explique le foudroyant
succes remporte d'emblee par son premier ouvrage, un bref recit de 170 pages.
L'auteur n'avait que dix-neuf ans et racontait une mince histoire de vacances
que certains Jugerent scandaleuse. Mais c'est le succes remporte par l'?uvre
qui scandalisa le plus.
Mon pere avait loue, sur la Mediterranee, une grande villa blanche,
isolee, ravissante, dont nous revions depuis les premieres chaleurs de juin.
Elle etait batie sur un promontoire, dominant la mer, cachee de la route par
un bois de pins; un chemin de chevres descendait a une petite crique doree,
bordee de rochers roux ou se balancait la mer.
Les premiers jours furent eblouissants. Nous passions des heures sur la
plage, ecrases de chaleur, prenant peu a peu une couleur saine et doree, a
l'exception d'Eisa qui rougissait et pelait dans d'affreuses souffrances. Mon
pere executait des mouvements de jambes compliques pour faire
disparaitre un debut d'estomac incompatible avec ses dispositions de don
Juan. Des l'aube, j'etais dans l'eau, une eau fraiche et transparente ou je
m'enfouissais, ou je m'epuisais en des mouvements desordonnes pour me
laver de toutes les ombres, de toutes les poussieres de Paris. Je
m'allongeais dans le sable, en prenais une poignee dans ma main, la laissais
s'enfuir de mes doigts en un jet jaunatre et doux; je me disais qu'il
s'enfuyait comme le temps, que c'etait une idee facile et qu'il etait agreable
d'avoir des idees faciles. C'etait l'ete.
Le sixieme jour, je vis Cyril pour la premiere fois. Il longeait la cote sur
un petit bateau a voile et chavira devant notre crique. Je l'aidai a recuperer
ses affaires et, au milieu de nos rires, j'appris qu'il s'appelait Cyril, qu'il
etait etudiant en droit et passait ses vacances avec sa mere, dans une villa
voisine. Il avait un visage de Latin, tres brun, tres ouvert, avec quelque
chose d'equilibre, de protecteur, qui me plut. Pourtant je fuyais ces
etudiants de l'Universite, brutaux, preoccupes d'eux-memes, de leur
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jeunesse surtout, y trouvant le sujet d'un drame ou un pretexte a leur ennui.
Je n'aimais pas la jeunesse. Je leur preferais de beaucoup les amis de mon
pere, des hommes de quarante ans qui me parlaient avec courtoisie et
attendrissement, me temoignaient une douceur de pere et d'amant. Mais
Cyril me plut. Il etait grand et parfois beau, d'une beaute qui donnait
confiance. Sans partager avec mon pere cette aversion pour la laideur qui
nous faisait souvent frequenter des gens stupides, j'eprouvais en face des
gens denues de tout charme physique une sorte de gene, d'absence; leur
resignation a ne pas plaire me semblait une infirmite indecente. Car, que
cherchions-nous, sinon plaire? Je ne sais pas encore aujourd'hui si ce gout
de conquete cache une surabondance de vitalite, un gout d'emprise ou le
besoin furtif, inavoue, d'etre rassure sur soi-meme, soutenu.
Quand Cyril me quitta, il m'offrit de m'apprendre la navigation a voile.
Je rentrai diner, tres absorbee par sa pensee et ne participai pas, ou peu,
a la conversation; c'est a peine si je remarquai la nervosite de mon pere.
Apres diner, nous nous allongeames dans des fauteuils, sur la terrasse,
comme tous les soirs. Le ciel etait eclabousse d'etoiles. Je les regardai,
esperant vaguement qu'elles seraient en avance et commenceraient
a sillonner le ciel de leur chute. Mais nous n'etions qu'au debut de juillet,
elles ne bougeaient pas. Dans les graviers de la terrasse, les cigales
chantaient. Elles devaient etre des milliers, ivres de chaleur et de lune,
a lancer ainsi ce drole de cri des nuits entieres. On m'avait explique qu'elles
ne faisaient que frotter l'un contre l'autre leurs elytres, mais je preferais
croire a ce chant de gorge guttural, instinctif comme celui des chats en leur
saison. Nous etions bien, des petits grains de sable entre ma peau et mon
chemisier me defendaient seuls des tendres assauts du sommeil. C'est alors
que mon pere toussota et se redressa sur sa chaise longue:
"J'ai une arrivee a vous annoncer", dit-il. Je fermai les yeux avec
desespoir. Nous etions trop tranquilles, cela ne pouvait durer!
Francoise Sagan, Bonjour tristesse
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BONJOUR TRISTESSE
Le titre de son premier roman, c'est a un poeme de
Paul Eluard que Francoise Sagan l'a emprunte. (Elle
en empruntera d'autres: "Dans un mois, dans un an"
a Racine, "Les Merveilleux nuage " a Baudelaire).
"Bonjour tristesse" est tire de "La Vie immediate"
(1932), recueil ecrit deux annees apres la separation
d'avec Gala, la premiere inspiratrice de l'auteur. D'ou
peut-etre son titre et la melancolie qui s'en degage.
Adieu tristesse
Bonjour tristesse
Tu es inscrite dans les lignes du plafond
Tu es inscrite dans les yeux que j'aime
Tu n 'es pas tout a fait la misere
Car les levres les plus pauvres te denoncent
Par un sourire
Bonjour tristesse
Amour des corps aimables
Puissance de l'amour
Dont l'amabilite surgit
Comme un monstre sans corps
Tete desappointee
Tristesse beau visage
Paul Eluard, La Vie immediate.
)

POUR PREPARER UN ?UF DUR
Eugene Ionesco, apres avoir suscite les sarcasmes de la critique parisienne,
est devenu un des auteurs les plus joues et les plus representatifs de son temps.
Aujourd'hui ou il est membre de l'Academie francaise, on a peine a croire qu'il
a ete le champion attitre de l'"anti-theatre". Pourtant, son ?uvre est la, pour
temoigner qu'il a ete et qu'il reste un ecrivain contestataire. Dans le morceau
qu'on va lire et dont il existe une version pour la scene, il s'amuse a plagier une
recette de cuisine et a montrer que la litterature peut fort bien se nourrir d'anti-
litterature.
Demandez un ?uf dur a votre cremier. Dites-lui de le mirer pour en
controler la fraicheur. Le plus souvent ce sera un ?uf de poule. On peut
employer aussi l'?uf de cane, qui est plus gros, d'habitude d'une couleur
legerement verdatre et qui se trouve moins facilement. Vous rentrez chez
vous en essayant de conserver l'?uf intact. Il est preferable de preparer
l'?uf dur dans la cuisine, sur une cuisiniere. Attention! on ne met pas l'?uf
directement sur la cuisiniere, mais dans une casserole. Vous mettez de l'eau
au prealable dans la casserole en quantite suffisante pour recouvrir l'?uf.
Par exemple, pour une casserole cylindrique, d'un diametre de 20 centi-
metres, d'une hauteur de 15 centimetres, il ne faut qu'un demi-litre d'eau.
Vous pouvez egalement obtenir l'eau en tournant le robinet place, dans la
majorite des cas, au-dessus de l'evier; c'est la casserole, contenant l'eau
dans laquelle est plonge l'?uf, que vous posez sur le feu. Si l'eau est froide
vous pouvez la faire chauffer apres avoir allume le feu sur la cuisiniere. On
allume a l'aide d'une allumette tiree d'une petite boite, que vous frottez sur
un des deux cotes, enduits de phosphore rouge. Puis vous tenez l'allumette
au-dessus des orifices du bruleur, apres avoir tourne les boutons permettant
au gaz de passer par les tuyaux et d'arriver aux orifices par lesquels il jaillit
sous l'aspect de petites flammes. On peut aussi, a la place de l'allumette,
utiliser soit un briquet, soit un allumoir avec pierre au ferrocerium ou
electrique a frottoir. Vous attendez que l'eau soit en ebullition. Ensuite,
vous y plongez l'?uf.
Vous pouvez le retirer au bout de dix minutes avec une cuiller afin
d'eviter de vous bruler les doigts. Passez l'?uf sous l'eau froide pour la
meme raison. Vous enlevez la coquille: pour ce faire, vous percutez tres
legerement celle-ci a l'aide d'un couteau ou d'une cuiller a cafe propre. Une
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fois la petite cassure obtenue, vous deposez l'objet contondant et vous
detachez la coquille en vous aidant delicatement, simplement de vos doigts.
Vous jetez les debris de la coquille, qui n'est pas comestible, dans une boite
a ordures ou dans l'evier-vidoir, puis vous mettez l'?uf sur une assiette de
preference plate. Vous pouvez le couper en deux tranches dans le sens de
la longueur en utilisant un couteau. Vous y mettez du sel et, si vous voulez,
du beurre chaud ou de l'huile. On peut aussi le decouper dans le sens de la
largeur en tranches plus minces et le mettre dans la salade. On peut aussi
manger l'?uf sans le couper en tranches. Dans ce cas, on le porte avec la
main a la bouche sans l'intermediaire de la fourchette et on le croque
comme une pomme apres y avoir enfonce les incisives et les canines pour
en detacher ce qu'on appelle une bouchee (de bouche), puis une deuxieme,
une troisieme. Normalement, trois a six bouchees suffisent pour le
consommer entierement.
On peut eventuellement manger l'?uf sans sel, sans beurre et sans huile.
Si on veut avoir deux ou trois ?ufs, on double ou on triple tout
naturellement la dose. Cela n'influe pas sur le temps de la cuisson a
condition de les mettre ensemble. Si vous faites bouillir un liquide ou si
vous faites cuire un produit alimentaire (pot-au-feu, puree de pois, etc.),
vous pouvez constater que le temps de cuisson varie selon la quantite ou
l'epaisseur des aliments soumis a l'action du feu. Les ?ufs, a condition
qu'on les fasse cuire dans leur coquille, font exception a la regle. Si on les
met ensemble, leur nombre n'influe pas sur la duree de la cuisson. Cette
particularite n'est pas a dedaigner.
Si, malgre toutes les precautions prises, l'?uf est pourri, jetez-le. L'?uf
pourri se reconnait a son odeur nauseabonde, due a la decomposition
chimique qui provoque le degagement d'acide sulfhydrique H2S. Vous
pouvez porter plainte dans ce cas, soit directement a votre commercant,
soit aux Instituts d'hygiene et de controle alimentaire dont vous avez les
adresses dans les annuaires que vous trouvez chez toutes les personnes
abonnees au telephone, ou dans les cafes et les bureaux de poste.
L'?uf dur se distingue de l'?uf cru ou mollet ou "a la coque" par sa
consistance due a la deshydratation resultant de la cuisson. Dans l'?uf dit
"a la coque" le jaune reste liquide; dans l'?uf dur, le jaune et le blanc sont
pris.
Au cours de la cuisson, des accidents legers peuvent se produire. Ainsi
la coquille peut se fendre et une partie du contenu se repandre dans l'eau;
beaucoup plus rarement que le contenu dans sa totalite. Ne vous inquietez
pas, celui-ci continue de cuire hors de la coquille. Vous pouvez prendre
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avec un cuiller a la fin de la cuisson ces morceaux solidifies. Vous pouvez
aussi mettre un autre ?uf dans la casserole, c'est-a-dire recommencer
l'operation.
Certains auteurs preferent et recommandent que l'on immerge l'?uf
dans l'eau froide; dans ce cas, la coquille risque moins de se briser, car elle
s'echauffe et se dilate graduellement. Une dilatation brusque est difficile
a prevoir, car son processus n'est pas perceptible a l'?il nu.
Si vous mettez l'?uf dans l'eau froide pour le faire cuire en meme temps
que l'eau bout, la duree totale de la preparation necessaire au durcissement
est moins longue. Se renseigner sur la duree exacte.
La cuisiniere a gaz n'est pas absolument indispensable pour la
preparation de l'?uf dit dur. On peut employer le feu de cheminee, le gril,
le rechaud a bois, electrique ou a alcool, etc., et meme le sable chaud
(difference de duree de cuisson dont on doit tenir compte).
L'?uf est un aliment nourrissant et sain. Pourtant, il est interdit ou peu
recommande dans certains cas. Se conformer a l'avis du medecin traitant.
Eugene Ionesco Theatre tome IV
LE VOYAGE DE MERCIER ET CAMIER
De l'Irlandais Samuel Beckett, Maurice Nadeau disait, il y a vingt ans, qu'il
etait "l'un des ecrivains francais qui comptent le plus, pour beaucoup le plus
grand ". L'auteur de "Murphy" (1947), de "Molloy" (1951), d'"En attendant
Godnt" (1953), de "L'Innommable" (1953) a traduit, avec une insistance
implacable, le vide, le rien de la vie, theme qu'avaient deja illustre les
existentialistes, mais d'une facon qui respectait encore les lois du roman ou du
theatre. Avec Beckett, au contraire, on assiste au triomphe de l'anti-litterature
pure, car le sentiment de negation qui l'anime ne s'applique pas seulement
a tourner en derision l'espoir humain: il touche, il condamne, il frappe a mort
la forme litteraire elle-meme.
Le voyage de Mercier et Camier, je peux le raconter si je veux, car
j'etais avec eux tout le temps.
Ce fut un voyage materiellement assez facile, sans mers ni frontieres
a franchir, a travers des regions peu accidentees, quoique desertiques par
endroits. Ils resterent chez eux, Mercier et Camier, ils eurent cette chance
inestimable. Ils n'eurent pas a affronter, avec plus ou moins de bonheur,
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des m?urs etrangeres, une langue, un code, un climat et une cuisine
bizarres, dans un decor n'ayant que peu de rapport, au point de vue de la
ressemblance, avec celui auquel l'age tendre d'abord, ensuite l'age mur, les
avaient endurcis. Le temps, quoique souvent inclement (mais ils en avaient
l'habitude), ne sortit jamais des limites du tempere, c'est-a-dire de ce que
peut supporter, sans danger sinon sans desagrement, un homme de chez
eux convenablement vetu et chausse. Quant a l'argent, s'ils n'en avaient pas
assez pour voyager en premiere classe et pour descendre dans les palaces,
ils en avaient assez pour aller et venir, sans tendre la main. On peut donc
affirmer qu'a ce point de vue les conditions, leur etaient favorables,
moderement. Ils eurent a lutter, mais moins que beaucoup de gens, moins
peut-etre que la plupart des gens qui s'en vont, pousses par un besoin tantot
clair, tantot obscur.
Ils s'etaient longuement consultes avant d'entreprendre ce voyage,
pesant avec tout le calme dont ils etaient capables les avantages et
desavantages qui pouvaient en resulter, pour eux. Le noir, le rose, ils les
soutenaient a tour de role. La seule certitude qu'ils tiraient de ces debats
etait celle de ne pas se lancer a la legere dans l'aventure.
Camier arriva le premier au rendez-vous. C'est-a-dire qu'a son arrivee
Mercier n'y etait pas. En realite, Mercier l'avait devance de dix bonnes
minutes. Ce fut donc Mercier, et non Camier, qui arriva le premier au
rendez-vous. Ayant patiente pendant cinq minutes, en scrutant les diverses
voies d'acces que pouvait emprunter son ami, Mercier partit faire un tour
qui devait durer un quart d'heure. Camier a son tour, ne voyant pas Mercier
venir, partit au bout de cinq minutes faire un petit tour. Revenu au rendez-
vous un quart d'heure plus tard, ce fut en vain qu'il chercha Mercier des
yeux. Et cela se comprend. Car Mercier, ayant patiente encore cinq
minutes a l'endroit convenu, etait reparti se derouiller les jambes, pour
employer une expression qui lui etait chere. Camier donc, apres cinq
minutes d'une attente hebetee, s'en alla de nouveau, en se disant: peut-etre
tomberai-je sur lui dans les rues avoisinantes. C'est a cet instant que
Mercier, de retour de sa petite promenade, qui cette fois-ci ne s'etait pas
prolongee au-dela de dix minutes, vit s'eloigner une silhouette qui dans les
brumes du matin ressemblait vaguement a celle de Camier, et qui l'etait en
effet. Malheureusement elle disparut, comme engloutie par le pave, et
Mercier reprit sa station. Mais apres les cinq minutes en voie apparemment
de devenir reglementaires il l'abandonna, ayant besoin de mouvement. Leur
joie fut donc pendant un instant extreme, celle de Mercier et celle de Ca-
mier, lorsque apres cinq et dix minutes respectivement d'inquiete
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rnusardise, debouchant simultanement sur la place, ils se trouverent face
a face, pour la premiere fois depuis la veille au soir. Il etait neuf heures
cinquante.
Soit:
Arr. Dep. AIT. Dep. Arr. Dep. Arr.
Mercier 9.05 9.10 9.25 9.30 9.40 9.45 9.50
Camier 9.15 9.20 9.35 9.40 9.50.
Samuel Bcckctt, Mercier et Camier
CONVERSATION
Avant d'etre l'auteur de pieces breves, de " comedies-eclairs ", faisant
ressortir la derision de la vie et utilisant les jeux du langage (" Theatre de
Chambre ", 1955), Jean Tardieu a ete un poete original qui s'est plu a parodier
les platitudes de la conversation et du meme coup a ridiculiser les lieux
communs.
(Sur le pas de la porte, avec bonhomie.)
Comment ca va sur la terre?
- Ca va ca va, ca va bien.
Les petits chiens sont-ils prosperes?
- Mon Dieu oui merci bien.
Et les nuages?
- Ca flotte.
Et les volcans?
- Ca mijote.
Et les fleuves?
- Ca s'ecoule.
Et le temps?
- Ca se deroule.
Et votre ame?
- Elle est malade
le printemps etait trop vert
elle a mange trop de salade.
*
Jean Tardieu, Le Fleuve cache.
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LES RENDEZ-VOUS ROMAINS
De tous les ecrivains qu'on rattache a l'ecole du "Nouveau Roman", Michel
Butor est sans cloute le plus complet. Car, s'il s'est illustre d'abord comme
romancier ("Passage de Milan", "L'Emploi du temps", "La Modification"), il
s'est peu a peu oriente vers d'autres aspects de la creation litteraire pour produire
une ?uvre multiforme, comportant des essais ("Repertoire"), des relations de
voyage ("Le Genie du lieu", "Mobile", "Reseau aerien"), des etudes ou l'esprit
critique et l'imagination s'associent heureusement ("6180 000 litres d'eau par
seconde", "La Rose des vents", "Intervalle"). De tous ses ecrits, "La
Modification", prix Renaudot 1957, est le plus populaire, du moins celui qui a
reuni le plus de lecteurs. C'est une sorte de roman, racontant l'histoire d'un
homme de quarante-cinq ans, marie et pere de quatre enfants, que son metier
conduit a faire de frequents voyages a Rome: il y a connu une jeune veuve,
Cecile, et il concoit le projet de quitter son foyer pour vivre avec elle.
Au voyage suivant, vous l'aviez prevenue de votre arrivee par la
premiere lettre que vous lui eussiez ecrite, bien differente de celles
d'aujourd'hui, le style etant passe de "Chere Madame", a "Chere Cecile",
puis aux petits surnoms d'amants, le vous ayant fait place au tu, les
formules de politesse aux envois de baisers.
Vous avez trouve sa reponse en arrivant a l'Albergo Quirinale comme
vous le lui aviez demande, vous priant de venir l'attendre a la sortie du
Palais Farnese, pour qu'elle put vous mener, si cela vous amusait, dans un
petit restaurant qu'elle connaissait au Trastevere.
Le pli etait pris; chaque fois vous l'aviez revue; bientot ce fut l'automne,
puis l'hiver; vous aviez parle de musique, elle vous a procure des places de
concert; elle s'est mise a etudier pour vous les programmes des cinemas,
a organiser vos loisirs a Rome.
Sans qu'elle s'en rendit compte alors, sans l'avoir cherche (vous l'avez
appris tous les deux ensemble en etudiant votre Rome l'un pour l'autre),
elle avait mis votre premiere promenade commune sous le signe de
Borromini; depuis, vous avez eu bien d'autres guides et patrons; ainsi,
comme vous aviez longuement feuillete un jour dans une petite ibrairie
d'occasions precieuses, pres du palais Borghese, - celle-la meme ou
Cecile vous a achete peu de temps apres pour votre fete la Construction et
la Prison qui ornent votre salon, quinze place du Pantheon - un volume
de Piranese consacre aux ruines, les memes sujets a peu pres que ceux les
toiles imaginaires rassemblees dans le tableau de Pannini, dans l'hiver vous
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etes alles considerer, interroger l'un apres l'autre tous ces amas de briques
et de pierres.
Un soir enfin - vous etiez alles sur la via Appia, vous y aviez eu fort
froid a cause du vent, vous y aviez ete surpris par le coucher du soleil pres du
tombeau de Cecilia Metella; on apercevait la ville et ses remparts dans une
brume pourpre poussiereuse -, elle vous a propose ce que vous attendiez
depuis plusieurs mois, de venir prendre le the dans sa maison, et vous avez
franchi le seuil du cinquante-six Via Monte delia Farina, vous avez monte
ces quatre hauts etages, vous avez penetre dans l'appartement de la famille da
Ponte avec ses buffets noirs, ses fauteuils recouverts de housses en macrame,
ses calendriers publicitaires dont un de la maison Scabelli et ses images
pieuses, vous etes entre dans sa chambre si fraichement, si differemment
arrangee avec sa bibliotheque de livres francais et italiens, ses photographies
de Paris, son couvre-lit a rayures de couleurs.
Il y avait une grosse reserve de bois fendu a cote de la cheminee et vous
lui avez dit que vous vous chargiez d'allumer le feu, mais c'est une chose
dont vous aviez perdu l'habitude depuis la fin de la guerre; il vous a fallu
longtemps.
Il faisait chaud maintenant; enfonce dans un des fauteuils, vous avez
commence a boire son the qui vous reconfortait merveilleusement; vous vous
sentiez tout envahi d'une delicieuse fatigue; vous regardiez les flammes
claires et leurs reflets sur les pots de verre et de faience, dans les yeux tout
proches des votres de Cecile qui avait enleve ses souliers et s'etait allongee
sur le divan, beurrant, appuyee sur un coude, une tranche de pain grille.
Vous entendiez le bruit du couteau sur la mie durcie, le ronflement dans
le foyer; il y avait cette fine odeur de deux fumees a la fois; de nouveau vous
aviez toute votre timidite dejeune homme; le baiser vous apparaissait comme
une fatalite a laquelle il vous etait impossible de vous soustraire, vous vous
etes leve brusquement et elle vous a demande: "Qu'est-ce qu'il y a?"
La regardant sans lui repondre, sans plus pouvoir detacher vos yeux des
siens, vous vous etes approche d'elle doucement avec l'impression de tirer
un immense poids derriere vous; assis pres d'elle sur le divan, votre bouche
a eu encore quelques terribles centimetres a franchir, votre c?ur etait serre
comme un linge humide qu'on essore.
Elle a lache le couteau qu'elle tenait d'une main, le pain qu'elle tenait de
l'autre, et vous avez fait ce que font ensemble les amoureux.
Michel Butor, La Modification.

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