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СОДЕРЖАНИЕ

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Pareille au Point-du-Jour pour la melancolie
40

Plus de reves aux doigts que le marchand de sable.12
Annoncant le plaisir comme un marchand d'oublies.
Une chanson vulgaire et douee ou la voix baisse
Comme un amour d'un soir doutant du lendemain
Une chanson qui prend les femmes par la main
Une chanson qu'on dit sous le metro Barbes
Et qui change a l'Etoile et descend a Jasmin.
Le vent murmurera mes vers aux terrains vagues
II frolera les bancs ou nul ne s'est assis
On l'entendra pleurer sur le quai de Passy
Et les ponts repetant la promesse des bagues.
S'en iront fiances aux rimes que voici.
Comme on laisse a l'enfant pour qu'il reste tranquille
Des objets sans valeur trainant sur le parquet
Peut-etre devinant quel alcool me manquait
Le hasard m'a jete des photos de ma ville
Les arbres de Paris ses boulevards ses quais**.
ARAGON. En etrange -pays dans mon -pays lui-meme (1945).
Примечания:
1. Новый мост, построенный при Генрихе IV. 2. Восьмиугольная юла. Здесь, оче-
видно, Ses tragiques totons означают водовороты около моста. 3. Фестоны - волнооб-
разные гирлянды из листьев и цветов. 4. Конная статуя короля Генриха IV. 5. Аор-
та - артерия, отводящая кровь от сердца. 6. Из давних времен. 7. Час атаки (в войне
1914 - 1918 гг.). 8. Жаргонное название Парижа. Имеется в виду популярная солдат-
ская песенка времен Первой мировой войны. 9. Города, через которые проходил
фронт в 1918 г. 10. Парафраз известных слов английской королевы Марии Тюдор
(1516 - 1558); умирая, она произнесла: "Если вскроют мое сердце, то увидят там имя
Кале". Кале - последний французский город, остававшийся во владении англичан до
1558 г., когда он был отвоеван французами. 11. Ариадна, дочь критского царя Мино-
са. Когда на Крит прибыл Тезей, обреченный на съедение чудовищу Минотавру, оби-
тавшему в Лабиринте, Ариадна дала ему клубок ниток, с помощью которого он, убив
Минотавра, сумел выйти из Лабиринта. Тезей увез с собой Ариадну, но потом бросил
ее на острове Наксос. 12. Продавец песка - сказочный персонаж, который сыплет
детям в глаза песок, чтобы они закрылись, и дарит им приятные сны. Les oublies -
вафельные трубочки с кремом, очень популярное лакомство в первой половине наше-
го века. У них есть еще одно название: les plaisirs. 13. Обручальные кольца.
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Вопросы:
* Est-il besoin de dire que les annotations des poemes contemporains reproduits dans
ce livre ne pretendent pas en donner toujours une. interpretation definitive?
** On ne peut dire qu'il s'agisse ici d'un poeme purement surrealiste Montrez cependant
ce qui le separe d'une piece purement classique.
EN LONGEANT LES QUAIS
DE LA SEINE
Anatole France (1844-1924) est ne quai Malaquais, a quelques -pas de
l'Institut de France et du Pont-Neuf, sur la rive qui fait face au palais du
Louvre et a l'eglise Saint-Germain-l'Auxerrois. C'est un vrai Parisien, fils de
Parisiens etablis libraires.
Dans la boutique de son pere, il a, des l'enfance, respire l'odeur des vieux
livres dont les bouquinistes offraient tant d'autres exemplaires au flaneur
erudit. Mais surtout, il a eu sous les yeux le spectacle, unique au monde, des
quais de la Seine. Il y a senti fremir l'ame meme de Paris.
Si j'ai jamais goute l'eclatante douceur d'etre ne dans la ville des
pensees genereuses, c'est en me promenant sur ces quais ou, du Palais-
Bourbon a Notre-Dame, on entend les pierres conter une des plus belles
aventures humaines, l'histoire de la France ancienne et de la France
moderne. On y voit le Louvre, cisele comme un joyau; le Pont-Neuf, qui
porta sur son robuste dos trois siecles, et plus, de Parisiens musant aux
bateleurs' en revenant de leur travail, criant: "Vive le roi!" au passage des
carrosses dores, poussant des canons en acclamant la liberte aux jours
revolutionnaires, ou s'engageant en volontaires, a servir, sans souliers,
sous le drapeau tricolore, la patrie en danger. Toute l'ame de la France a
passe sur ces arches venerables, ou des mascarons3, les uns souriants, les
autres grimacants, semblent exprimer les miseres et les gloires, les terreurs
et les esperances, les haines et les amours dont ils ont ete temoins durant
des siecles. On y voit la place Dauphine avec ses maisons de brique (...).
On y voit le vieux Palais de justice, la fleche retablie de la Sainte-Chapelle,
l'Hotel-de-Ville et les tours de Notre-Dame. C'est la qu'on sent, mieux
qu'ailleurs, les travaux des generations, le progres des ages, la continuite
d'un peuple, la saintete du travail accompli par les aieux a qui nous devons
la liberte et les studieux loisirs. C'est la que je sens pour mon pays le plus
tendre et plus ingenieux amour. C'est la qu'il m'apparait clairement que la
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mission de Paris est d'enseigner le monde. De ces paves de Paris, qui se
sont tant de fois souleves4 pour la justice et la liberte*, ont jailli les verites
qui consolent et delivrent. Et je retrouve ici, parmi ces pierres eloquentes,
le sentiment que Paris ne manquera j amais a sa vocation5.
ANATOLE FRANCE. Pierre Noziere (1899).
Примечания:
1. Праздно проводящих время перед ярмарочными комедиантами. 2. Много-
численные пункты вербовки добровольцев в армию в 1792 г. находились на площади
Дофины рядом с Новым мостом. 3. Маскарон - декоративная маска на стенах, окнах,
фонтанах и т.п. 4. Аллюзия на баррикады, которые строили из камней мостовых.
5. То есть всегда останется верным своему призванию - учить свободе.
Вопросы:
* Cherchez, par des exemples precis, a quels soulevements populaires l'ecrivain fait ici
allusion.
SAINT-GERMAIN-DES-PRES,
CARREFOUR DES LETTRES
ET DES ARTS
Apres la derniere guerre, Saint-Germain-des-Pres devint comme le point de
ralliement de l'existentialisme. Les assises de la nouvelle litterature se tenaient
au Cafe de Flore (ou a celui des Deux-Magots), tandis que les adeptes des
danses a la mode emplissaient les caves du Tabou, rue Bonaparte. Quel
changement ce fut pour un quartier jusqu'alors si calme, et quasi provincial!
Mais, d'ores et deja, toute cette agitation s'est bien apaisee, et le "village" cher
a LEO LARGUIER a retrouve en grande partie sa physionomie d'autrefois.
Les locataires du VF arrondissement refletent d'autres images que ceux
de la Villette1 et les gosses qui ont joue au Luxembourg ne ressemblent
pas a ceux des Buttes-Chaumont2 ou du parc Monceau2.
Notre quartier a des souvenirs et des lettres de noblesse qui remontent
haut. Il est historique et familier, seigneurial et bonhomme, illustre et
provincial*.
A nommer seulement Saint-Germain-des-Pres, on imagine une ville de
la vieille France, un joli patelin du Loir-et-Cher ou de Seine-et-Marne,
avec les ruines d'une abbaye fameuse, des prairies de beaux arbres et des
eaux vives.
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M. le Maire est un gros proprietaire du pays et conseiller general; les
vignes donnent quelques barriques d'un vin repute4; les pates en croute de
la Mule-Noire ou du Lion-d'Or5 sont fort apprecies des gastronomes. Les
filles y sont jolies et le climat tempere. Pas de commerces insolents, pas
d'usines importantes, mais beaucoup de petites boutiques charmantes, des
encadreurs et des libraires, des antiquaires et des relieurs.
Il y eut pas mal d'hommes celebres dans l'endroit. Certains y naquirent,
d'autres y moururent apres avoir voulu y vivre: ecrivains, peintres, grands
medecins, humanistes, leurs statues ou leurs bustes ornent les squares et les
boulevards.
Il y a des arrondissements ou les immeubles neufs n'ont meme pas l'age
du plus jeune de leurs locataires. Ils sont fiers de leurs palaces, de leurs
immenses magasins, de leurs bars etincelants de nickels et de glaces qui ne
depareraient point une avenue de Chicago ou de Philadelphie.
Ici, a chaque pas, se leve une image gracieuse ou glorieuse. Le vrai
Paris est la, et quelquefois le present y est a peine plus reel que le passe, et
ceux qui vecurent sont meles a ceux qui vivent comme les dieux de
l'Antiquite et les saints du Moyen Age l'etaient a l'existence quotidienne
qu'ils transfiguraient.
Autour de Saint-Germain-des-Pres, je dois connaitre une a une toutes les
maisons et le petit monde, le bon monde des rez-de-chaussee et des boutiques.
Je compte parmi eux beaucoup d'amis. Certains ont succede a leur pere.
En voici un autre qui ne pourrait se plaire ailleurs. Tous ses souvenirs sont
ici. En sortant de l'ecole, il a joue sur ce trottoir; au coin de l'a rue Jacques-
Callot, on a demoli une bicoque6 ou il connut sa fiancee, la fille d'une
merciere. Il n'a presque jamais mange que le pain du boulanger voisin;
l'horloger qui repare de loin en loin sa montre est un ami; il n'achete son
tabac qu'au debit qui est pres de sa boutique et si on le transplantait avenue
Hoche7 par exemple, il ne respirerait pas**!..
C'est cela qui est joli dans notre endroit: la bonhomie des m?urs .
presque villageoises, avec, un peu partout, le grand prestige de l'Histoire et
le charme fane du Passe.
LEO LARGUIER. Saint-Germain-des-Pres, carrefour des Lettres et des Arts.
Примечания:
1. Квартал на севере Парижа. 2. Парк в Париже. 3. Деревня, деревушка. Имеет
также значение: место, откуда ты родом, малая родина. 4. Знаменитого, прослав-
ленного вина. 5.Черная Мулица, Золотой Лев - распространенные названия сельских
ресторанчиков и гостиниц. 6 Небольшой ломик, хибарка. 6. В XVI округе Парижа.
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Вопросы:
* Expliquer chacune de ces epithetes et la justifier par le contexte. 45
** Qu'y a-t-il de gracieux dans ce petit tableau?
MONTPARNASSE
VU PAR JULES ROMAINS
Parmi tant de quartiers chers aux etrangers, Montparnasse et Montmartre,
chacun a l'extremite de l'axe nord-sud de la ville, sont sans doute les plus
familiers a leur souvenir; surtout si ces visiteurs ont eu quelque ambition
d'artistes, s'ils sont venus chercher a Paris l'etincelle qui enflamme, l'appro-
bation qui consacre.
A la facon d'un dessinateur, JULES ROMAINS a croque, d'un crayon precis,
elegant, et parfois legerement irreverencieux, la clientele cosmopolite des cafes
"du Montparnasse".
Un morceau de boulevard, a premiere vue comme bien d'autres.
Quelques centaines de metres, a peine; sur une bonne largeur. Pas de
pittoresque. Des maisons plutot bourgeoises, d'un age indecis et plutot
recent. Quelques immeubles a moitie cossus, dans le style des Ternes ou
des Batignolles.' Des arbres, comme ailleurs. Un ciel de Paris, de l'avant-
printemps. Tout un fond constitue par un Paris banal, mais bien
reconnaissable. Posee la-dessus la vegetation etonnante de cette demi-
douzaine de cafes. Chacun avec son public un peu distinct: ici et la les
memes elements se retrouvent, mais les dosages different; peut-etre aussi la
qualite individuelle des molecules. Au total, un lieu du monde sans pareil.
Un moment du monde sans pareil. Aucun port n'a jamais vu a lafois, sur
ses quais, marins de tant de pays, n'a jamais vu flotter, en haut des mats,
tant d'oriflammes etrangers. Qu'est-ce, a cote de cela, que le New York de
Greenwich Village ou de la 52e Rue; que le Londres de Soho et de
Chelsea;quele Berlinde Gedachtnisskirche et du Kurfurstendam2?
Ce qu'il y a de moins provincial au monde, et de moins en retard sur
l'instant. Car l'instant se decroche ici3. L'horloge du meridien О4 est ici. La
principale occupation de beaucoup de gens est de regler leur montre. Cette
fille est une Scandinave. Ces deux autres sont des Americaines (l'Ameri-
caine se presente par paires, volontiers). L'homme bien vetu est peut-etre
un journaliste anglais, comme Bartiett!5 Cet autre, qui n'est pas tres bien
mis, et qui a l'air Russe, est peut-etre Russe. Il fait peut-etre du courtage de
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tableaux, en seconde, ou troisieme main. Il est peut-etre agent subalterne
des Soviets; peut-etre Russe blanc refugie, travaillant controles Soviets:
peut-etre les deux. Il donne peut-etre des lecons de francais a des
boursieres d'art d'une universite de l'illinois. Mille particularites, projetees
de plus ou moins loin par le vaste monde, s'abattent ici, et du point
d'impact6 cessent d'etre particulieres. Une moirare des cheveux; un bleu
des prunelles; la louche couleur, le duvete d'une etoffe, l'accent d'une voix,
le flottement d'une phrase, l'inflexion d'un corps assis, un tournoiement de
la main et de l'avant-bras; le timbre d'un rire....
JULES ROMAINS. Les Hommes de Bonne Volonte. Comparutions (1944).
Примечания:
1. Кварталы, выстроенные в эклектическом архитектурном стиле на северо-западе
Парижа в период Второй империи. 2. Тон здесь несколько иронический. 3. То есть все
начинается здесь. Отсюда и две следующие фразы, имеющие фигуральный смысл.
4. Нулевой. 5. Персонаж "Людей доброй воли". 6. В точке падения: увиденные в точке
падения.
Вопросы:
* D'apres cette page, justifiez ce propos de Jules Romains: "Je n'ai jamais pense que la
grandeur d'un ensemble, l'ampleur d'une synthese pussent dispenser de la vue aigue et
infiniment particuliere du detail."
MONTMARTRE
MONTMARTRE a bien change de-puis le temps ou Gerard de Nerval en vantait
les "tonnelles", "les jardins touffus", les "sources filtrant dans la glaise", et ou
la "Boheme", chere a Henri Murger, venait y cacher ses amours et sa misere.
Il n'est meme plus ce joyeux Montmartre icoo, dont Carco, Dorgeles, Mac
Orlan et tant d'autres ont garde la .wstalgie. Il a cede le pas a Montparnasse,
qui lui-meme s'est vu deserte au profit de Saint-Germain-des-Pres, qui bientot
a son tour...
Mais s'il n'est plus le refuge des " rapins " et des chansonniers, il a, jusqu'en
son decor vieillot, sa vegetation anemique, son pittoresque desordre, garde on
ne sait quel air de fete et aussi de gentillesse populaire qu'ANDRE MAUROIS va
souligner.
Si le prestige de Montparnasse est plus recent, celui de Montmartre
demeure intact. Sans doute il y a un Montmartre pour provinciaux, dont le
decor est assez perime. Mais que de coins du vieux Montmartre restent
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inimitables! La Butte est couverte de petites maisons a un etage, au balcon
fleuri, devant lesquelles survit un jardinet plante d'arbustes. A chaque
tournant, vous decouvrirez un Utrillo ou un Quizet2 Les rues escarpees sont
bordees de voitures chargees de legumes, de coucous, de jacinthes.
Achetez un bouquet ou un artichaut. "Voila, ma belle", vous dira la
marchande, "voila ma cherie, voila ma jolie."
Car Montmartre est familier. Savez-vous qu'il existe une Republique de
Montmartre? Un maire de Montmartre? Et, le dimanche, un defile de
pompiers que precede le garde champetre? Explorez cette republique. Au
fond d'une impasse etroite, vous decouvrirez soudain un vieil hotel au
fronton sculpte. Au sommet de la rue de l'Elysee-des-Beaux-Arts, un beau
batiment ancien forme le fond du tableau. Et regardez cette rue, toute en
escaliers, que coupe en deux, suivant l'axe median, une vieille rampe de
fer, polie par les milliers de mains qui l'ont empoignee. Une autre est
barree par un grand arbre, qui a pousse la comme en pleine foret. Aucun
..plan.
Tout cela est "fichu comme quat'sous" . Les places n'ont pas de forme.
Les rues tournent sur elles-memes et vous ramenent au point de depart. Les
murs sont lepreux; les platres noirs s'ecaillent. Des vignes inattendues
dressent leurs ceps etiques au sommet de la Butte. Tout est desordonne, fou
et charmant*. C'est Montmartre.
ANDRE MAUROIS. Paris /1951).
Примечания:
1. "Montmartre", comme le "Montparnasse", est bati sur une butte, un petit "mont".
Mais on dit la Butte tout court pour designer Montmartre. 2. Фрагмент улицы - город-
ской пейзаж из тех, что любили писать выдающиеся художники Утрилло и Кизе.
3. Разговорное выражение "одетый как придется, черт-re как". Четыре су -
крайне ничтожная сумма.
Вопросы:
* On cherchera quels details du texte permettent de justifier ces trois epithetes.
AU JARDIN DES TUILERIES
Il appartenait a MARCEL PROUST, Parisien de Paris s'il en fut, et chantre
emerveille de ces bosquets des Champs-Elysees ou lui apparurent les premieres
"Jeunes filles en fleurs", de celebrer un autre, lieu d'election, dont il sut, des
l'enfance, apprecier et penetrer la poesie: ce jardin des Tuileries, qui joint le
Louvre a la Concorde comme un trait d'union entre la France d'autrefois et
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celle d'aujourd'hui... Ici, monuments et bassins, arbres et parterres, allees ei
kiosques s'unissent en une symphonie qui atteint son plein epanouissement lors
de la floraison printaniere...
Au jardin des Tuileries, ce matin, le soleil s'est endormi tour a tour sur
toutes les marches de pierre comme un adolescent blond dont le passage
d'une ombre interrompt aussitot le somme leger. Contre le vieux palais
verdissent de jeunes pousses. Le souffle du vent charme1 mele au parfum
du passe la fraiche odeur des lilas. Les statues qui sur nos places publiques
effrayent comme des folles, revent ici dans les charmilles comme des sages
sous la verdure lumineuse qui protege leur blancheur. Les bassins au fond
desquels se prelasse le ciel bleu luisent comme des regards. De la terrasse
du bord de l'eau, on apercoit, sortant du vieux quartier du quai d'Orsay, sur
l'autre rive et comme dans un autre siecle, un hussard qui passe. Les
liberons debordent follement des vases couronnes de geraniums. Ardent de
soleil, l'heliotrope brule ses parfums. Devant le Louvre s'elancent des roses
tremieres, legeres comme des mats, nobles et gracieuses comme des
colonnes, rougissantes comme des jeunes ulles. Irises de soleil et
soupirants d'amour, les jets d'eau montent vers le ciel. Au bout de la
terrasse, un cavalier de pierre lance sans changer de place dans un galop
fou, les levres collees a une trompette joyeuse, incarne toute l'ardeur du
Printemps.
Mais le ciel s'est assombri, il va pleuvoir. Les bassins, ou nul azur ne
brille plus, semblent des yeux vides de regards ou des vases pleins de
larmes. L'absurde jet d'eau, fouette par la brise, eleve de plus en plus vite
vers le ciel son hymne maiatenant derisoire. L'inutile douceur des lilas est
d'une tristesse infinie. Et la-bas, la bride abattue, ses pieds de marbre
excitant d'un mouvement immobile et furieux le galop vertigineux de son
cheval, l'inconscient cavalier trompette sans fin sur le ciel*.
MARCEL PROUST. Les Plaisirs et les feux (1896).
Примечания:
1. Он несет в себе, словно бы некое волшебство, аромат прошлого и свежее благо-
ухание сирени.
Вопросы:
* Montrez, en particulier, l'originalite du deuxieme paragraphe et la valeur de: absurde,
derisoire, inutile, tristesse, inconscient.
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A BELLEVILLE
Paris, la Ville Lumiere, est aussi la ville de beaucoup de miseres. A cote des
"beaux quartiers", a cote (le la lumiere, qui ruisselle le long des Champs-
Elysees ou qui detache dans la nuit l'Opera, le Louvre, l'Arc (le Triomphe, il y
a tout un Paris populaire, aux rues etroites, aux maisons pouilleuses, un Paris
d'ou ont debouche quelques-unes des plus fameuses emeutes de la Revolution...
Il faut, comme eugene dabit, avoir ete un de ces gamins eleves entre des murs
sordides, dans des ruelles crasseuses, pour savoir qu'il existe un autre Paris
que le "Gay Paris" • ce Paris de Belle-ville , par exemple, ou le "bistrot" est a
peu pres le seul Paradis...
A Belleville, on trouve peu de fonctionnaires, peu d'employes. Des
qu'ils le peuvent, singeant' leurs chefs, ils vont s'installer a l'ouest de Paris.
Dans le quartier des Carrieres d'Amerique, de petits bourgeois habitent des
villas. Ailleurs, vegete une population qui vote rouge2; ni les preches des
"equipes sociales"3 ni les promesses officielles ne la detourneront de son
vrai destin.
On emigre chaque matin pour gagner son pain. On ne connait pas la joie '
des departs, les longues vacances, les provinces lointaines, encore moins
les pays etrangers. C'est ici qu'on nait, vit, et meurt; qu'on travaille et qu'on
aime, sur sa terre natale. Rares sont les attaches avec un village. Dans les
faubourgs du sud-ouest on trouve des Bretons; dans ceux du centre, des
provinciaux forment des associations amicales. A Belleville, on n'a de
racines que parisiennes, des souvenirs qui remontent au temps de la
Commune, et des camarades ouvriers (...). Une malediction pese sur ces
faubourgs du nord-est, les noms en sont prononces avec crainte. La legende
de la revolution les enveloppe. Les couleurs de la misere ne sont pas
riantes pour qui roule en auto aux Champs-Elysees. Il faut avoir habite
Belleville pour ne plus se griser de symboles, d'idees, d'art; comprendre
que les malheureux ne connaissent aucun de ces mirages.
En attendant l'heure desesperee qui les poussera vers d'autres territoires,
comme des vengeurs ou des barbares, ils ont construit un monde ou ils ont
leurs joies, leurs amours, leurs biens.
Le premier bistrot venu aide a s'accommoder de cette vie de chien. Des
inconnus vous saluent comme un frere; on respire une bonne odeur
de tabac, de biere, d'aperitifs. La menthe a la couleur des prairies,
l'absinthe la couleur des reves, et les hommes plus legers imaginent des
departs, pensent saisir un jour la fortune.
Arrivent des copains4 qui fuient leur famille, ou leurs chefs ou une
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maitresse, ensemble on fabrique une societe meilleure. Affale sur la
banquette de moleskine" ou sur la chaise a clous dores, les bras sur le
marbre graisseux d'une table, une main serrant le verre, on regarde les
flacons scintillants, les murs ornes de glaces, tandis que dans la rue les
passants se hatent, les voitures roulent. Les usages, les lois, le bien, le mal,
ne comptent plus; le vieux besoin qu'a l'homme du merveilleux s'epanouit.
L'heure de la soupe, celle du sommeil, peuvent sonner. On a quitte terre.
Jusqu'au moment, helas! fatal aux songes, ou le patron crie: "On ferme!"
On s'enfonce alors dans la nuit, en marmonnant: une journee, une dure
journee encore, avant de pouvoir gouter le meme bonheur. On reprend vite
ses pensees moutonnieres, on retombe dans son trou, a son poste*....
EUGENE DABIT. Parisiens de Belleville.
Примечания:
1. Подражая, обезьянничая. 2. За красных депутатов (социалистов и коммунистов).
3.Католической ориентации. 4. Приятели, дружки (разг.). 5. Молескин, "чертова ко-
жа", плотная блестящая ткань, имитирующая кожу.
Вопросы:
* Relevez les traits de satire sociale contenus dans ce texte. - Quelle sympathie l'auteur
eprouve-t-il four ce quartier, a certains egards si rebutant?

III. Французская нация
Двухтысячелетнюю историю не так-то просто резюмировать не-
сколькими словами. Но во всяком случае можно назвать кое-какие
даты и факты, которые позволят отметить ее главные этапы.
Во времена, когда Цезарь предпринял завоевание Галлии (58-52 гг.
до н.э.) эта страна была разделена между тремя многочисленными на-
родами - кельтами, аквитанами и белгами. Подобное разделение
несомненно благоприятствовало планам римлян; после же поражения
национального восстания против римлян, возглавлявшегося Верцин-
готориксом, тяжелая рука императора навязала фактическое единство
нашей стране.
Наши романизированные предки, которые долгое время называ-
лись галло-римлянами, в середине V века подвергались многим наше-
ствиям и позволили поселиться на своей земле германскому племени
франков. Им пришлось дождаться 843 г., когда в результате Верден-
ского договора было создано под властью Карла Лысого королевство
Франция, которое и дало стране ее нынешнее имя и первичное нацио-
нальное единство.
В продолжение целой эпохи, особенно после восшествия на трон
династии Капетингов (987 г.) монархия постоянно предпринимала
усилия, дабы подчинить своей власти строптивых и мятежных феода-
лов. Филипп Август, Людовик Святой, Филипп Красивый, Людовик
XI - вот те короли, которые в средние века наиболее преуспели в
этом. Впоследствии Генрих IV, положивший конец религиозным вой-
нам, Ришелье и Мазарини, подавившие оппозицию принцев, и Людо-
вик XIV, являвший собой воплощение королевского величия, завер-
шили политическое сплочение французской нации.
С другой стороны, после изгнания в результате Столетней войны из
Франции англичан, короли старались присоединить к короне как можно
большее число провинций. Постепенно Эльзас (1648), Артуа (1659),
Руссильон (1659), Франш-Конте (1678), Лотарингия (1766), Корсика
(1768) были включены в территорию государства, которое накануне
Революции имело очертания и площадь примерно такие, как сейчас.
51

Крайне любопытно, но Революция, уничтожив абсолютизм, пр0-
должала двойной труд, начатый монархией: внутри страны она
"соблюдала и укрепляла административную централизацию"; в пла-
не внешнем, войны, которые она вела против коалиции европейских
государств, усиливали патриотическое воодушевление граждан. Им-
перия же, прежде чем рухнуть после Ватерлоо (1815), сумела дать
стране административный аппарат, успешно действовавший больше
столетия, и одержала достаточно много славных побед, чтобы \
Франции появилось сознание того, что она является великой державой.
Само собой разумеется, при последующих режимах - Реставра-
ции, июльской монархии, Второй империи - было не так уж много
столь же славных дат. Более того, капитуляция Франции при Седане
(4 сентября 1871 г.), приведшая к потере Эльзаса и Лотарингии, была
воспринята как национальная трагедия. Но Третья республика сумела
расширить французское влияние в мире, а в 1919 г. вернуть обе про-
винции, утраченные в 1871 г.; она также укрепила целостность тер-
ритории и заставила уважать Францию во всех уголках Земли.
Однако вторая мировая война стала для нее крахом; поражение
1940 г. (частично, скажем так, сглаженное в 1944 г.) ослабило матери-
альную мощь страны. Но все указывает на то, что она сможет возро-
диться, как уже неоднократно бывало с нею на протяжении ее долгой
истории.

VERCINGETORIX
(52 avant J.- С.)
Inutile de nier ou de regretter ce que la Gaule doit a la conquete romaine.
Pourtant, comment ne pas admirer sa resistance acharnee et ce chef mal-
heureux, qui, dans des conditions impossibles, a tente de realiser l'unite de la
nation ?
Si donc, aux yeux des doctes. Cesar est le fondateur involontaire de l'Unite
francaise, Vercingetorix est cher aux enfants de France, comme notre premier
patriote, notre premier resistant.
Devant le camp, a l'interieur des lignes de defense, avait ete dressee
l'estrade du proconsul1, isolee et precedee de marches, semblable a un
sanctuaire. Au-devant, sur le siege imperial. Cesar se tenait assis, revetu du
manteau de pourpre. Autour de lui, les aigles des legions2 et les enseignes
soldat gaulois mourant, des cohortes , signes visibles des divinites protec-
trices de 1 armee romaine. En face de lui, la montagne que couronnaient les
remparts d'Alesia3 avec ses flancs couverts de cadavres (...). Comme
spectateurs, quarante mille legionnaires debout sur les terrasses et les tours,
entourant Cesar d'une couronne armee. A l'horizon enfin, l'immense
encadrement des collines, derriere lesquelles les Gaulois fuyaient au loin.
Dans Alesia, les chefs et les convois d'armes se preparaient: Cesar allait
recevoir, aux yeux de tous, la preuve palpable de la defaite et de la
soumission de la Gaule.
Vercingetorix sortit le premier des portes de la ville, seul et a cheval.
Aucun heraut ne preceda et n'annonca sa venue. Il descendit les sentiers de
la montagne, et il apparut a l'improviste devant Cesar.
Il montait un cheval de bataille, harnache comme pour une fete. Il
portait ses plus belles armes; les phaleres4 d'or brillaient sur sa poitrine. Il
redressait sa haute taille, et il s'approchait avec la fiere attitude d'un
vainqueur qui va vers le triomphe.
Les Romains qui entouraient Cesar eurent un moment de stupeur et
presque de crainte, quand ils virent chevaucher vers eux l'homme qui les
avait si souvent forces a trembler pour leur vie. L'air farouche, la stature
superbe, le corps etin-celant d'or, d'argent et d'email, il dut paraitre plus
grand qu'un etre humain, auguste comme un heros: tel se montra Decius,
lorsque, se devouant aux dieux pour sauver ses legions, il s'etait precipite
a cheval au travers des rangs ennemis.
53

C'etait bien, en effet, un acte de devotion religieuse, de devouement
sacre, qu'accomplissait Vercirigetorix. Il s'offrit a Cesar et aux dieux
suivant le rite mysterieux des expiations volontaires.
Il arrivait, pare comme une hostie. Il fit a cheval le tour du tribunal,
tracant rapidement autour de Cesar un cercle continu, ainsi qu'une victime
qu'on promene et presente le long d'une enceinte sacree. Puis il s'arreta
levant le proconsul, sauta a bas de son cheval, arracha ses armes et ses
phaleres, les jeta aux pieds du vainqueur: venu dans l'appareil du soldat, il
se depouillait d'un geste symbolique, pour se transformer en vaincu et se
montrer en captif. Enfin il s'avanca, s'agenouilla, et, sans prononcer une
parole, tendit les deux mains en avant vers Cesar, dans le mouvement de
l'homme qui supplie une divinite.
Les spectateurs de cette etrange scene demeuraient silencieux. L'eton-
nement faisait place a la pitie. Le roi de la Gaule s'etait desarme lui-meme,
avouant et declarant sa defaite aux hommes et aux dieux. Les Romains se
sentirent emus, et le dernier instant que Vercingetorix demeura libre sous
le ciel de son pays lui valut une victoire morale d'une rare grandeur.
Elle s'accrut encore par l'attitude de Cesar: le proconsul montra trop
qu'il etait le maitre, et qu'il l'etait par la force. Il ne put toujours, dans sa
vie, supporter la bonne fortune avec la meme fermete que la mauvaise.
Vercingetorix se taisait: son rival eut le tort de parler, et de le faire, non
pas avec la dignite d'un vainqueur, mais avec la colere d'un ennemi. Il
reprocha a l'adversaire desarme et immobile d'avoir trahi l'ancien pacte
d alliance, et il se laissa aller a la faiblesse des rancunes banales.
Puis il agrea sa victime, et donna ordre aux soldats de l'enfermer, en
attendant l'heure du sacrifice*.
CAMILLE JULLIAN. Vercingetorix (1901 ).
Примечания:
1. То есть Цезаря. 2. Войсковая единица в римской армии. 3. Крепость недалеко от
Дижона, в которой засел с галльским войском Верцингеторикс и которую осаждал
Цезарь. 4. Металлические украшения в форме пластинок или блях, служившие знака-
ми воинского отличия в римской армии.
Вопросы:'
* On etudiera, dans ce recit, les elements gui en constituent le pittoresque et le
pathetique.
54

SAINT LOUIS (1215-1270) REND
LA JUSTICE AU BOIS DE VINCENNES
Saint Louis est le seul roi de France qui ait ete canonise. C'est assez dire les
services eclatants qu'il rendit a la Chretiente, tant par sa participation aux
deux dernieres croisades que par son amour de la justice et de la paix. N'est-
ce pas lui qui soutenait, contre son entourage: "Je veux ceder ce territoire au
roi d'Angleterre, pour mettre amour entre mes enfants et les siens"?
Peu d'hommes ont su mieux evoquer cette noble figure que le sire de JO1N-
VILLE, qui fut longtemps le compagnon du souverain et, en 1305, ecrivit
l'histoire du saint roi.
Souvent* en ete il allait s'asseoir au bois de Vincennes apres la messe,
s'adossait a un chene et nous faisait asseoir autour de lui. Tous ceux qui
avaient une affaire venaient lui parler sans etre empeches par un huissier ni
personne d'autre. Et alors il demandait de sa propre bouche: "Y a-t-il
quelqu'un ici qui ait un litige1?" Ceux qui avaient un litige se levaient; et il
disait: "Taisez-vous tous, et l'on vous jugera les uns apres les autres." Et
alors il appelait monseigneur Pierre de Fontaine et monseigneur Geoffroy
de Villete et disait a l'un d'eux: " Jugez-moi ce litige."
Et quand il voyait quelque chose a amender dans les paroles de ceux qui
parlaient pour lui ou dans les paroles de ceux qui parlaient pour autrui, il
l'amendait lui-meme de sa propre bouche. Je l'ai vu quelquefois, en ete,
venir pour juger son monde, au Jardin de Paris2, vetu d'une cotte de
camelot3 avec une tunique en tiretaine sans manches, une echarpe de
cendal4 noir autour du cou, tres bien peigne et sans coiffe5 et un chapeau de
plumes de paon blanc sur la tete. Il faisait etendre un tapis pour nous
asseoir autour de lui; et tous les gens qui avaient affaire a lui etaient debout
autour de lui; et alors il les faisait juger comme je vous ai dit a propos du
bois de Vincennes*. (Texte mis en francais moderne).
JOINVILLE. Histoire de Saint Louis.
Примечания:
1. Имеются в виду жалобы на королевских чиновников, что подтверждается и нача-
лом следующего абзаца. 2. На острове Сите. 3. La cotte - род кафтана, иногда без рука-
вов. Le camelot - шерстяная ткань, камлот. Le tiretain - грубое сукно. 4. Шелковая
ткань. 5. Род камилавки, круглой шапочки без полей, надевавшейся иногда под шляпу.
Вопросы:
*Quc'ls details font; ressortir la simplicite du roi?
55

JEANNE D'ARC, OU LE REFUS
D'ABDIQUER (1412-1431)
Defoules les figures de l'histoire de France, il n'en faut pas chercher de pi их
touchante ni de plus populaire que celle de Jeanne d'Arc. Et son epopee,
depuis les voix entendues par la petite bergere de Domremy, jusqu 'au supplice
final, est inscrite dans tous les esprits et dans tous les c?urs, et bien au-dela
des frontieres de France.
Entre tant d'episodes emouvants, il en est un qui, a tres juste titre, a retenu
.l'attention et inspire le beau talent de THIERRY MAULNIER: celui ou la jeune
fille, apres avoir abjure de force devant le tribunal, reprend peu .a peu
conscience d'elle -meme et retourne a cette irresistible vocation ou l'appelle
"l'autre Jeanne", la Jeanne qui n'a 'point trahi, la Jeanne qui refuse
d'abdiquer....
Dans le cachot, Jeanne, ayant abjure, entend la voix de sa conscience qui parle et
qui la rappelle a son devoir. D'au ces personnages: Jeanne et l'Autre Jeanne.
L'AUTRE JEANNE. - Regarde-moi. Je suis celle qui a trouve la France
sur sa croix et qui l'a declouee, et par qui est venu pour elle le jour de la
Resurrection. Je suis celle que tu es.
JEANNE. - Celle-la, je l'ai reniee par desarroi, par fatigue et par peur du
feu. Tout est fini.
L'AUTRE JEANNE. - Je suis celle que tu es dans des millions d'yeux qui
te contemplent. Je t'appelle a moi et je te soutiendrai dans tout ce qui te
reste a faire. Ta verite, c'est la legende*. Ta legende te reclame pour te
garder jusqu'a la fin des temps. Le moment est venu de ressembler a celle
que tu es dans le c?ur des hommes. Le moment est venu de me ressembler.
Debout!
JEANNE. - Mes Francais m'accueillaient a genoux dans les villes et
m'acclamaient apres les batailles, et remerciaient Dieu de ce que je leur
avais ete envoyee. Maintenant, ils m'injurient dans les rues de Rouen,
quand j'y passe avec ceux qui me gardent, et disent que si j'ai fait
soumission, c'est que je ne venais pas de la part de Dieu.
L'AUTRE JEANNE. - Dans les bourgs et dans les campagnes on croit qu'une
fausse Jeanne a ete prise a Compiegne et jugee a Rouen, car tu ne peux ni faillir
ni faiblir, car tu es invincible1 etant.guidee par les Anges: et l'on prie pour toi et
l'on t'attend. Que dira la France quand elle saura que tu t'es reniee?
56

JEANNE. - Je croyais que mon roi viendrait jusqu'a Rouen avec son
armee pour me delivrer par force, ou qu'il offrirait rancon pour moi. De
mon roi aussi je suis abandonnee.
L'AUTRE JEANNE. - Ton roi n'est roi que parce que tu l'as mene au
sacre. Ton roi n'est roi que si tes voix ont dit vrai. Que dira ton roi quand il
saura que tu t'es reniee?
JEANNE. - Les voix qui me venaient de Dieu ont fait silence et m'ont
delaissee. Ah! Si l'univers m'abandonne, j'ai du moins besoin de Dieu.
L'AUTRE JEANNE. - Dieu a besoin de toi.
JEANNE. - Besoin de moi?
L'AUTRE JEANNE. - Quand cesseras-tu de gemir et de chercher partout
une aide? Personne ne viendra a ton secours: tu n'as rien a attendre. C'est
toi que l'on attend. Considere non ce qui te soutient, mais ce qui repose sur
toi. Considere tout ce qui tombe si tu tombes. C'est par la charge qu'il porte
que l'homme se tient debout.
JEANNE. - Tant de malheur est sur moi....
L'AUTRE JEANNE. - Fais-t'en plus forte2.
JEANNE. - Tant de fatigue.
L'AUTRE JEANNE. - Fais-t'en plus forte.
JEANNE. - TAnt de honte.
L'AUTRE JEANNE. - Fais-t'en plus forte. (Elle va a die pour la mettre :
debout. Jeanne tente une faible resistance.) Pretendrais-tu me resister?
Telle que je te vois, meurtrie, defaite, les yeux battus, les joues salees de
larmes, pauvre chose humaine livree a la fatigue, au sommeil, a la peur.
Va, tu ne lutteras pas avec moi comme Jacob avec l'Ange , car tu sais bien
maintenant que tu serais terrassee.
JEANNE. - Que pretends-tu de moi?
L'AUTRE JEANNE. - Tu es allee droit a ton roi qui ne savait plus qu'il
etait roi, et tu l'as reconnu pour qu'il se reconnut lui-meme. Je suis venue
vers toi qui ne savais plus que tu etais Jeanne et deja tu t'es reconnue.
JEANNE. - Je te dis donc ce que m'a dit mon roi: "Que faut-il que je
fasse?"

57

L'AUTRE JEANNE. -Tu as conduit ton roi a Reims pour qu'il y fut sacre
C'est a ton sacre que je te conduis. Comme il le recoit a Reims, tu le
recevras a Rouen.
JEANNE. - Quel sacre peut-il y avoir pour la pauvre fille que je suis?
L'AUTRE JEANNE. - Un sacre plus brillant que le plus beau sacre royal.
Quelles hautes flammes l'eclairent! Tu seras reine, Jeanne, aupres des
Saintes Martyres. Reine pour tous ceux qui, comme toi, comparaitront
devant des juges de politique et de vengeance, dans la solitude et le
desarroi, et sauront que tu es pres d'eux. Reine de tous ceux que l'on tue
injustement aux quatre coins du monde. Reine des peuples qu'on opprime,
reine des vaincus qu'on baillonne, reine des prisons et des supplices, reine
de la foule des libertes qui n'en finissent pas d'etre tuees et de renaitre,
reine de l'espoir intraitable. Reine4 voici le j our du sacre. Voici la foule
rassemblee. Voici sur toi les yeux du monde. Voici le pretre avec son livre.
Voici l'ampoule5 et la couronne.
JEANNE. - Voici la mort. Je n'ai que dix-neuf ans.
L'AUTRE JEANNE. - Jeanne, je t'appelle a ton dernier combat. Reprends
l'habit qui convient au combat. Reprends l'habit d'homme.
JEANNE. - Je leur6 ai fait serment....
L'AUTRE JEANNE. - Nul serment ne vaut s'il est fait par contrainte.
Reprends ton courage, reprends ta verite, reprends la bataille. Reprends ton
habit d'homme! Es-tu prete?
JEANNE. - Je suis prete**.
THIERRY MAULNIER. Jeanne et les Juges (1949).
Примечания:
1. Ты непобедима, потому что тебя ведут (направляют) ангелы. 2. Стань сильней его.
3. Имеется в виду эпизод из Библии (Бытие, 32) о борьбе Иакова с ангелом, послан-
ным испытать его после прихода в землю Ханаанскую. В этой борьбе Иаков вышел
победителем. 4. Здесь: обращение. 5. Аллюзия на la Sainte Ampoule, сосуд с миром
(маслом), используемый при коронации французских королей. 6. Моим тюремщикам.
Вопросы:
* Quel est le passage de cette scene qui vous para t le plus eloquent et le plus
emouvant?
58

HENRI IV, LE ROI TOLERANT
(1553-1610)
Lorsqu'il voulut glorifier l'esprit de tolerance en un vaste poeme epique,
Voltaire choisit de celebrer Henri IV. On voit 'powquoi: ce roi fut l'ennemi du
fanatisme, et, pour mettre fin aux guerres religieuses, ne craignit pas d'abjurer
le protestantisme pour se faire catholique.
En decrivant, dans sa minutie pittoresque, le detail de la derniere journee
d'Henri IV, LES FRERES THARAUD ont su rendre hommage au moins a deux
qualites foncieres du souverain: sa preoccupation constante de son royal
metier, et son courage a defier les complots du fanatisme.
Jamais le Roi n'apparut plus present a toutes choses, et en meme temps
plus mysterieux, plus lointain, plus different de tous ceux qui l'entouraient,
que dans ce jour du vendredi, quatorzieme de mai, qui fut le dernier de sa
vie. Il s'eveilla de bon matin, se fit porter ses Heures1 dans son lit, car il
avait toutes les facons d'un excellent catholique, allait tous les jours a la
messe, et meme avait fonde un ordre de chevalerie religieuse, l'ordre de la
Vierge du Mont Carmel, dont les membres devaient s'abstenir de manger
de la chair le mercredi et reciter chaque matin l'office de la Vierge Marie,
ou tout au moins le chapelet.
Son fils Vendome2 vint l'avertir que l'horoscope de ce jour ne lui etait
pas favorable et qu'il devait se bien garder. "Qui vous a dit cela? fit le
Roi.- Le medecin La Brosse." Sa Majeste, qui connaissait La Brosse,
repliqua: "C'est un vieux fou; et vous en etes un jeune."
On doit ajouter toutefois que l'anecdote est incertaine, encore qu'il n'y eut
guere de jour ou l'on ne vint porter au Roi quelque presage de la sorte. Il n'y
avait d'ailleurs pas d'occasion qu'il ne saisit pour se moquer de ces vains
pronostics "La vie, avec telles craintes, serait pire que la mort, disait-il
insouciamment je suis dans la main de Dieu, et ce qu'il garde est bien garde."
Et a ce propos, il racontait qu'un devin lui avait predit qu'il serait enterre huit
jours apres son cousin Henri Ш, lequel etait mort depuis vingt ans.
Toute la matinee, il s'entretint des negociations en cours, de la guerre
qui se preparait3 des reconnaissances qu'on avait faites pour le passage de
ses troupes en Flandre, de l'etat de son armee, des equipages, de l'artillerie;
d s'informa aupres des marechaux des logis des dispositions prises dans la
rue Saint-Denis sur le parcours du cortege qui devait se derouler le
dimanche, jour de l'entree solennelle de la Reine a Paris; il s'enquit des
Personnages qui avaient retenu des fenetres et ou se trouvait le logis d'ou
59

lui-meme il verrait passer sa femme; puis il se rendit a Saint-Roch4 pour y
entendre l'office. Au meme moment, Ravaillac entendait aussi la messe. Il
etait agenouille dans l'eglise Saint-Benoit5. Qui dira les sentiments, les
pensees qui occupaient a cette heure la victime et le bourreau, le Bearnais
incredule qui reve de sa maitresse, et le sombre Angoumoisin qui ecoute
dans l'extase les derniers ordres de Dieu...?
On etait un vendredi, jour pareil aux autres jours pour l'homme qui suit
l'office a Saint-Roch; jour terrible, jour non pareil pour l'homme qui prie
a Saint-Benoit, jour de tristesse ou l'Eglise pleure sur les morts, et fait
trembler les vivants, (...) jour du plus grand sacrifice, ou Jesus s'offre en
holocauste pour racheter les peches des hommes... Pour racheter ce pauvre
royaume, ne pouvait-on sacrifier une miserable vie? Un doute pourtant, un
dernier doute fait hesiter Ravaillac. Il sait qu'il va frapper un homme en
etat de peche mortel et que c'est sa vie eternelle qu'il va prendre avec sa
vie. Doit-il envoyer une ame a la damnation eternelle? Mais quoi! est-ce
encore une ame. l'esprit d'ou Dieu s'est retire*?..
Il sortit de Saint-Benoit, regagna les Cinq-Croissants6, y dejeuna avec
l'hote7 et un nomme Colletet, marchand. .
De son cote, Sa Majeste remonta dans son carrosse, et rencontrant en
chemin messieurs de Guise et Bassompierre8 il fit descendre une dame qui
se trouvait dans le berceau9 pour prendre avec lui ses gentilshommes.
La conversation s'engagea sur un sujet assez plaisant, et soudain le Roi,
touche par cette main de glace qui depuis quelques semaines s'abattait sur
son epaule, et le jetait aux pensees graves, exprima une idee qui
aujourd'hui lui etait familiere, mais qui parut surprenante aux courtisans
qui l'ecoutaient:
"Vous ne me connaissez pas maintenant; mais je mourrai un de ces
jours, et quand vous m'aurez perdu, vous reconnaitrez la difference qu'il
y a de moi aux autres hommes**."
Monsieur de Bassompierre dit alors:
"Sire, ne cesserez-vous donc jamais de nous troubler en nous disant que
vous mourrez bientot? Vous vivrez, s'il plait a Dieu, bonnes et longues
annees. Vous n'etes qu'en la fleur de votre age, en une parfaite sante et
force de corps, plein d'honneurs plus qu'aucun mortel, jouissant en toute
tranquillite du plus florissant royaume du monde, aime et adore de vos
sujets. Belle femme, belles maitresses, beaux enfants qui deviennent
grands, que vous faut-il de plus et qu'avez-vous a desirer davantage?"
Le Roi se mit a soupirer et repondit simplement: "Mon ami, il faut
quitter tout cela."
60

Quel etrange mot mysterieux! Quel sentiment divinatoire, que de regret
dans ce soupir! Mais la main glacee l'abandonne, l'avenir se ferme a ses
yeux; et l'on s'etonne qu'ayant jete un tel regard sur son destin, les soucis
journaliers et les plaisirs communs puissent l'occuper encore.
JEROME et JEAN THARAJJD. La Tragedie de Ravaillac (19J3).
Примечания:
1. Часослов, молитвенник. 2. Герцог Вандомский, Сезар (1594 - 1653) - побочный
сын Генриха IV, его матерью была Габриель д'Эстре. 3. С Австрийской монархией.
4. Церковь в нескольких сотнях метров от Лувра. Сохранилась до наших дней
5. На углу улиц Сен-Жак и Эколь - не сохранилась. 6. Трактир. 7. Фамилия трактир-
щика. 8. Придворные. 9. Букв, колыбель. Сидение в передней часги кареты, накрытое
пологом, подобно колыбели.
Вопросы:
* Montrer l'effort accompli par les auteurs de cette page pour humaniser la psychologie
du futur regicide.
** Quelle etait cette difference?
RICHELIEU (1585-1642)
ET "LES ENNEMIS DE L'ETAT"
En une phrase, lapidaire, prononcee peu de temps avant sa mort, Richelieu
s'est juge lui-meme avec lucidite: "Je n'ai jamais eu d'autres ennemis que ceux
de l'Etat." Quand on songe que ces ennemis n'etaient ni moins nombreux, ni
moins puissants аи-dedans quau-dehors, et que tous, pourtant, furent
finalement reduits, on mesure du meme coup l'?uvre du Cardinal: c'est a lui
qu'il faut rapporter le merite d'avoir assis definitivement l'unite francaise.
Mais l'aristocratie qu'il mit au pas trouvera un defenseur dans Alfred de Vigny.
Associant des prejuges de classe et ses convictions personnelles, celui-ci a
traduit sous une forme melodramatique la domination morale exercee par
Richelieu sur le faible Louis XIII, notamment lors de la repression du complot
de trahison ourdi par Cinq-Mars et De Thou.
"Laissez-moi", dit le Roi d'un ton d'humeur. Le secretaire d'Etat sortit
lentement. Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier et s'effraya du
neant qu'il trouvait en lui-meme. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de
papiers qui l'entourait, passant de l'un a l'autre, trouvant partout des
dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les ressources
memes qu'il inventait. II se leva et, changeant de place, se courba ou plutot
61

se jeta sur une carte geographique de l'Europe; il y trouva toutes ses
terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son royaume; les
revolutions lui apparaissaient comme des Eumenides1; sous chaque
contree, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre les cris de
detresse des rois qui l'appelaient et les cris de fureur des peuples; il crut
sentir la terre de France craquer et se fendre sous ses pieds; sa vue faible et
fatiguee se troubla, sa tete malade fut saisie d'un vertige qui refoula le sang
vers son c?ur.
"Richelieu! cria-t-il d'une voix etouffee en agitant une sonnette; qu'on
appelle le Cardinal!"
Et il tomba evanoui dans un fauteuil.
Lorsque le Roi ouvrit les yeux, ranime par les odeurs fortes et les sels
qu'on lui mit sur les levres et les tempes, il vit un instant des pages, qui se
retirerent sitot qu'il eut entrouvert ses paupieres, et se retrouva seul avec le
Cardinal. L'impassible ministre avait fait poser sa chaise longue contre le
fauteuil du Roi, comme le siege d'un medecin pres du lit de son malade, et
uxait ses yeux etince-lants et scrutateurs sur le visage pale de Louis. Sitot
qu'il put l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue: "Vous
m'avez appele, dit-il, que me voulez-vous?"
Louis, renverse sur l'oreiller, entrouvrit les yeux et le regarda, puis se
hata de les refermer. Cette tete decharnee, ornee de deux yeux flamboyants
et terminee par une barbe aigue et blanchatre, cette calotte et ces vetements
de la couleur du sang et des flammes, tout lui representait un esprit
infernal. "Regnez, dit-il d'une voix faible.
- Mais... me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implac-
able ministre en s'approchant pour lire dans les yeux eteints du prince,
comme un avide heritier poursuit jusque dans la tombe les dernieres lueurs
de la volonte d'un mourant.
- Regnez, repeta le Roi en detournant la tete.
- Signez donc, reprit Richelieu; ce papier porte: "Ceci est ma volonte
de les prendre morts ou vifs˜. "
Louis, toujours la tete renversee sur le dossier du fauteuil, laissa tomber
sa main sur le papier fatal et signa. "Laissez-moi, par pitie! Je meurs! dit-il.
- Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand
politique; je ne suis pas sur de vous; il me faut dorenavant des garanties et
des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte:
"Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne quitteront
pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses gardes partageront
le poste avec ceux de Sa Majeste. "
62

De plus:
"Sa Majeste s'engage a remettre les deux Princes ses fils en otages
entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son
attachement."
- Mes enfants! s'ecria Louis, relevant sa tete, vous osez....
- Aimez-vous mieux que je me retire?" dit Richelieu.
Le Roi signa*.
ALFRED DE VIGNY. Cinq-Mars (1826).
Примечания:
\. В греческой мифологии богини мщения, обитательницы Аида. 2. Vivants.
Вопросы:
* Par quels moyens s'exprime le contraste entre la faiblesse tout humaine du roi et
l'inflexible rigueur du cardinal? - Ce contraste, un peu appuye, ne force-t-il pas la verite
historique?
LOUIS XIV, PROTECTEUR DES SCIENCES
ET DES LETTRES (1638-1715)
De meme qu'il y a eu un siecle de Pericles et un siecle d'Auguste, il y a un
"siecle de Louis XIV". C'est-a-dire une epoque (le lumiere, ou les lettres et les
arts, proteges par un souverain fastueux, connurent une exceptionnelle pro-
sperite.
Sans doute des guerres inutiles et, a l'i-nterieur du royaume, une grande misere
vinrent-elles assombrir les dernieres annees d'un regne jusqu'alors eclatant.
Mais comment oublier tout ce que le "Roi-Soleil" fit pour les savants, les
ecrivains, les artistes, les voyageurs meme, ainsi que le rappelle avec fougue
Voltaire dans sa celebre lettre a Milord Hervey alors Garde des Sceaux
d'Angleterre?
Louis XIV songeait a tout; il protegeait les Academies et distinguait
.ceux qui se signalaient. Il ne prodiguait point ses faveurs a un genre de
merite a l'exclusion des autres, comme tant de princes qui favorisent non ce
qui est bon, mais ce qui leur plait; la physique et l'etude de l'Antiquite
attirerent son attention. Elle ne se ralentit pas meme dans les guerres qu'il
soutenait contre l'Europe; car en batissant trois cents citadelles, en faisant
marcher quatre cent mille soldats, il faisait elever l'Observatoire et tracer
63

une meridienne d'un bout du royaume a l'autre, ouvrage unique dans le
monde. Il faisait imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs
grecs et latins; il envoyait des geometres et des physiciens au fond de
l'Afrique et de l'Amerique chercher de nouvelles connaissances. Songez,
milord. que, sans le voyage et les experiences de ceux qu'il envoya
a Cayenne1 en 1672, et sans les mesures de M. Picard2 jamais Newton"'
n'eut fait ses decouvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un
Cassini et un Huygens" qui renoncent tous deux a leur patrie, qu'ils
honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis
XIV. Et pensez-vous que les Anglais meme ne lui aient pas d'obligation!
Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II6 puisa tant de politesse
et tant de gout? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas ete vos
modeles? .N'est-ce pas d'eux que votre sage Addison7 l'homme de votre
nation qui avait le gout le plus sur, a tire souvent ses excellentes critiques?
L'evoque Burnet8 avoue que ce gout, acquis en France par les courtisans de
Charles II, reforma chez vous jusqu'a la chaire , malgre la difference de nos
religions. Tant la saine raison a partout d'empire! Dites-moi si les bons
livres de ce temps n'ont pas servi a l'education de tous les princes de
l'empire. Dans quelles cours de l'Allemagne n'a-t-on pas vu de theatres
francais? Quel prince ne tachait pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne
suivait pas alors les modes de la France? (...)
Enfin la langue francaise, mi-lord, est devenue presque la langue
universelle. A qui en est-on redevable? etait-elle aussi etendue du temps de
Henri IV? Non, sans doute; on ne connaissait que l'italien et l'espagnol. Ce
sont nos excellents ecrivains qui ont fait ce changement. Mais qui
a protege, employe, encourage ces excellents ecrivains? C'etait M.
Colberf10, me direz-vous; je l'avoue, et je pretends bien que le ministre doit
partager la gloire du maitre. Mais qu'eut fait un Colbert sous un autre
prince? sous votre roi Guillaume1 ' qui n'aimait rien, sous le roi d'Espagne
Charles II12 sous tant d'autres souverains*? Croiriez-vous bien, milord, que
Louis XIV a reforme le gout de sa cour en plus d'un genre? il choisit Lulli13
pour son musicien, et ota le privilege a Cambert14, parce que Cambert etait
un homme mediocre, et Luili un homme superieur. Il savait distinguer
l'esprit du genie; il donnait a Quinault'5 les sujets de ses operas; il dirigeait
les peintures de Lebrun16; il soutenait Boileau, Racine et Moliere contre
leurs ennemis; il encourageait les arts utiles comme les beaux-arts
et toujours en connaissance de cause; il pretait de l'argent a Van Robais17
pour etablir ses manufactures; il avancait des millions a la Compagnie des
Indes, qu'il avait formee; il donnait des pensions aux savants et aux braves
64

officiers. Non seulement il s'est fait de grandes choses sous son regne, mais
c'est lui qui les faisait. Souffrez donc, milord, que je tache d'elever a sa
gloire un monument que je consacre encore plus a l'utilite du genre
humain"**.
VOLTAIRE. Lettre a Milord Hervey (1740).
Примечания:
1. Порт во Французской Гвиане (Южная Америка), а также одно из названий этой
колонии. 2. Пикар, Жан (1620 - 1682) - французский астроном, первым с достаточ-
ной точностью провел измерения дуги меридиана. 3. Ньютон, Исаак (1642 - 1727) -
знаменитый английский математик, астроном и физик. 4. Кассини, Жан Доминик
(Джованни Доминико) (1625 - 1712) - астроном, геодезист, картограф, родился в
Италии, работал в Париже. Первый директор Парижской Обсерватории. 5. Гюйгенс,
Христиан (1629-1695) - голландский физик и астроном, в 1665 - 1681 гг. работал
в Париже. 6. Карл II, (1630 - 1685) - английский король, сын казненного короля Кар-
ла I, был приглашен на английский трон в 1660 г. после смерти Кромвеля, до этого
жил в изгнании. 7. Аддисон, Джозеф (1672 - 1719) - английский государственный
деятель и писатель. 8. Вернет, Джозеф (1643 - 1715) - епископ Солсбери, историк.
9. Вплоть до церковного красноречия. 10. Кольбер, Жан Батист (1619 - 1683) -
знаменитый министр Людовика XIV, генеральный контролер финансов. 11. Виль-
гельм III Оранский (1650 - 1702) - штатгальтер Голландии, в 1689 г. призван на анг-
лийский трон после свержения династии Стюартов. 12. Карлос II, король Испании,
правил с 1665 по 1700 г., последний представитель династии Габсбургов. После его
смерти началась война за "испанское наследство". 13. Люлли, Жан Батист (Джованни
Баттиста Лулли, 1623 - 1687) - французский композитор. Родился в Италии, с 1646 г.
жил во Франции. С 1662 г. музыкальный суперинтендант короля. Автор "Психеи".
"Армиды" и др. 14. Камбер, Робер (1628 - 1687) - французский композитор, музы-
кальный суперинтендант Анны Австрийской. В 1669 г. получил от Людовика XIV
привилегию на открытие музыкального театра. В 1672 г. привилегия была передана
Люлли. 15. Французский поэт Кино (1635 - 1688), автор либретто опер Люлли.
16. Лебрен, Шарль (1619 - 1690) - французский художник, основатель Академии
живописи и скульптуры. По его эскизам выполнены многочисленные декоративные
украшения в Лувре, Версале и др. 17. Владелец знаменитых текстильных мануфактур.
Вопросы:
*Се paragraphe ne fait-il pas apparaitre une sorte de chaleur, d'enthousiasme
patriotique, qu'on n'attendrait guere d'un ecrivain souvent si hostile a l'Ancien Regime?
**D'apres cette leltre., commentez, l'affirmation de Voltaire "C'est encore plus d'un
grand roi que j'ecris l'histoire." .
65

ORIGINE DE "LA MARSEILLAISE (1792)"
Tout le monde connait les principaux hymnes revolutionnaires: le Ca ira,
la Carmagnole, le Chant du Depart. Mais, malgre leur succes populaire, aucun
d'eux ne devait rencontrer la prodigieuse fortune de La Marseillaise, hymne de
liberte, qui allait, plus tard, devenir l'hymne national des Francais.
Il y avait alors un jeune officier d'artillerie en garnison a Strasbourg.
Son nom etait Rouget de Lisie. Il etait ne a Lons-le-Saunier, dans le Jura,
pays de reverie et d'energie, comme le sont toujours les montagnes. Ce
jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Revolution comme
penseur. Recherche pour son double talent de musicien et de poete, il
frequentait regulierement la maison de Dietrich, patriote alsacien, maire de
Strasbourg; la femme et les jeunes filles de Dietrich partageaient
l'enthousiasme du patriotisme et. de la Revolution, qui palpitait surtout aux
frontieres, comme les crispations du corps menace sont plus sensibles aux
extremites. Elles aimaient le jeune officier, elles inspiraient son c?ur, sa
poesie, sa musique. Elles executaient les premieres ses pensees a peine
ecloses, confidentes des balbutiements de son genie.
C'etait l'hiver de 1792. La disette regnait a Strasbourg. La maison de
Dietrich etait pauvre, sa table frugale, mais hospitaliere pour Rouget de
Lisie. Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un
frere de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de munition' et
quelques tranches de jambon fume sur la table, Dietrich regarda de Lisie
avec une serenite triste et lui dit: "L'abondance manque a nos festins; mais
qu'importe, si l'enthousiasme ne manque a nos fetes civiques et le courage
aux c?urs de nos soldats! J'ai encore une derniere bouteille de vin dans
mon cellier. Qu'on l'apporte, dit-il a une de ses filles, et buvons-la a la
liberte et a la patrie. Strasbourg doit avoir bientot une ceremonie
patriotique, il faut que de Lisie puise dans ces dernieres gouttes un de ces
hymnes qui portent dans l'ame du peuple l'ivresse d'ou il a jailli." Les
jeunes filles applaudirent, apporterent le vin, remplirent le verre de leur
vieux pere et du jeune officier jusqu'a ce que la liqueur fut epuisee.
Il etait minuit. La nuit etait froide. De Lisie etait reveur; son c?ur etait
emu, sa tete echauffee. Le froid le saisit, il rentra chancelant dans sa
chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantot dans les
palpitations de son ame de citoyen, tantot sur le clavier de son instrument
d'artiste, composant tantot l'air avant les paroles, tantot les paroles avant
l'air, et les associant tellement dans sa pensee qu'il ne pouvait savoir lui-
66

meme lequel, de la note ou du vers, etait ne le premier, et qu'il etait
impossible de separer la poesie de la musique et le sentiment de
l'expression. Il chantait tout et n'ecrivait rien*.
Accable de cette inspiration sublime, il s'endormit la tete sur son
instrument et ne se reveilla qu'au jour. Les chants de la nuit lui remonterent
avec peine dans la memoire comme les impressions d'un reve. Il les ecrivit,
les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva dans son jardin, bechant de ses
propres mains des laitues2 d'hiver. La femme et les filles du vieux patriote
n'etaient pas encore levees. Dietrich les eveilla, appela quelques amis, tous
passionnes comme lui pour la musique et capables d'executer la
composition de de Lisie. La fille ainee de Dietrich accompagnait. Rouget
chanta. A la premiere strophe, les visages palirent, a la seconde les larmes
coulerent, aux dernieres le delire de l'enthousiasme eclata. La femme de
Dietrich, ses filles, le pere, le jeune officier se jeterent en pleurant dans les
bras les uns des autres. L'hymne de la patrie etait trouve; helas, il devait
etre aussi l'hymne de la Terreur3 L'infortune Dietrich marcha peu de mois
apres a l'echafaud, au son de ces notes nees a son foyer, du c?ur de son
ami et de la voix de ses filles.
Le nouveau chant, execute quelques jours apres a Strasbourg, vola de
ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta pour etre
chante au commencement et a la fin des seances de ses clubs. Les
Marseillais le repandirent en France en le chantant sur leur route4. De la lui
vient le nom de Marseillaise. La vieille mere de Lisie, royaliste et
religieuse, epouvantee du retentissement de la voix de son fils, lui ecrivait:
"Qu'est-ce donc que cet hymne revolutionnaire que chante une horde" de
brigands qui traverse la France et auquel on mele notre nom?" De Lisie lui-
meme, proscrit en qualite de royaliste, l'entendit, en frissonnant, retentir
comme une menace de mort a ses oreilles en fuyant dans les sentiers des
Hautes-Alpes. "Comment appelle-t-on cet hymne? demanda-t-il a son
guide. - La Marseillaise", lui repondit le paysan. C'est ainsi qu'il apprit le
nom de son propre ouvrage. Il etait poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait
seme derriere lui**.
LAMARTINE. Histoire des Girondins (1857).
Примечания:
1. Солдатский порционный хлеб. 2. Латук, сорт салата. 3. Имеется в виду период
якобинского террора после падения жирондистов (май 1793 г.) до термидорианского
переворота и казни Робеспьера (июль 1794 г.) 4. Они шли к северо-восточной границе
Франции. 5. Орда.
67

Вопросы:
* Cette jorme d"inspiration n'est-elle pas deja toute iamartirienne?
** Quelle est l'attitude de Lamartine a l'egard de la Revolution, telle qu'on peut
l'imaginer d'apres cette page?
LA LEGENDE NAPOLEONIENNE
On n'est pas force d'aimer Napoleon I (1769 - 1821): on ne peut pas ne
pas l'admirer. Issu d'une humble famille, originaire d'une ile pauvre entre
toutes, eleve d'un college qui normalement eut du faire de lui un simple officier,
il a su, par la seule puissance de son genie, se hausser lui-meme et hausser sa
patrie jusqu'aux plus fabuleuses destinees... Assurement son impetuosite
belliqueuse a coute bien des morts a la France et a finalement laisse le pays
plus petit qu'il n'etait auparavant: mais il avait revele la nation a elle-meme.
Et, la monarchie une fois restauree, son nom s'est confondu avec celui des
grands revolutionnaires, ses victoires avec celles de la Liberte.
Parmi les ecrivains francais, nul n'a mieux contribue a la legende napo-
leonienne que Victor Hugo, le poete liberal, l'adversaire irreductible, plus tard,
de Napoleon III....
Oui, l'aigle, un soir, planait aux voutes eternelles,
Lorsqu'un grand coup de vent lui cassa les deux ailes;
Sa chute fit dans l'air un foudroyant sillon;
Tous alors sur son nid fondirent pleins de joie;
Chacun selon ses dents se partagea la proie;
L'Angleterre prit l'aigle, et l'Autriche l'aiglon1.
Vous savez ce qu'on fit du geant historique.
Pendant six ans on vit, loin derriere l'Afrique2
Sous le verrou des rois prudents,
- Oh! n'exilons personne! oh! l'exil est impie!
Cette grande figure en sa cage accroupie,
Ployee, et les genoux aux dents.
Encore si ce banni n'eut rien aime sur terre!
Mais les c?urs de lion sont les vrais c?urs de pere.
Il aimait son fils, ce vainqueur!
Deux choses lui restaient dans sa cage infeconde,
Le portrait d'un enfant et la carte du monde,
Tout son genie et tout son c?ur!
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Le soir quand son regard se perdait dans l'alcove,
Ce qui se remuait dans cette tete chauve,
Ce que son ?il cherchait dans le passe profond,
- Tandis que ses geoliers, sentinelles placees
Pour guetter nuit et jour le vol de ses pensees,
En regardaient passer les ombres sur son front; -
Ce n'etait pas toujours, sire, cette epopee
Que vous aviez naguere ecrite avec l'epee,
Areole, Austerlitz, Montmirail3;
Ni l'apparition des vieilles pyramides;
Ni le pacha du Caire et ses chevaux numides4
Qui mordaient le votre au poitrail;
Ce n'etait pas le brait de bombe et de mitraille
Que vingt ans, sous ses pieds, avait fait la bataille
Dechainee en noirs tourbillons,
Quand son souffle poussait sur cette mer troublee
Les drapeaux frissonnants, penches dans la melee
Comme les mats des bataillons;
Ce n'etait pas Madrid, le Kremiin et le Phare5
La diane6 au matin fredonnant sa fanfare,
Le bivouac sommeillant dans les feux etoiles,
Les dragons chevelus7, les grenadiers epiques,
Et les rouges lanciers fourmillant dans les piques,
Comme des fleurs de pourpre en l'epaisseur des bles;
Non, ce qui l'occupait, c'est l'ombre blonde et rose
D'un bel enfant qui dort la bouche demi-close,
Gracieux comme l'orient,
Tandis qu'avec amour sa nourrice enchantee
D'une goutte de lait au bout du sein restee
Agace sa levre en riant.
Le pere alors posait ses coudes sur sa chaise,
Son c?ur plein de sanglots se degonflait a l'aise,
II pleurait, d'amour eperdu....
- Sois beni, pauvre enfant, tete aujourd'hui glacee8,
Seul etre qui pouvais distraire sa pensee
Du trone du monde perdu*!
VICTOR HUGO. Napoleon II (1832).
69

Примечания:
1. Орел - Наполеон I; Орленок - Наполеон II, "Римский король" (1811 - 1832).
сын Наполеона I и Марии Луизы. "Англия схватила Орла" - после Ста дней и раз-
грома под Ватерлоо Наполеон I содержался на острове св.Елены, принадлежавшем
Англии. "Австрия захватила Орленка" - после отречения Наполеона его сын жил в
Австрии в замке Шенбрунн у своего деда, австрийского императора Франца I, под
именем герцога Рейхштадского. В 1900 г. Ростан написал драму о Наполеоне II, кото-
рую под влиянием Гюго назвал "Орленок". 2. Имеется в виду остров св.Елены.
3. Победы, одержанные Наполеоном: Арколь в 1796 г., Аустерлиц в 1805 г., Монми-
рай в 1814 г. 4. Арабские. 5. Александрийский маяк, который считался одним из семи
чудес света. 6. Сигнал подъема. 7. Косматые - так называли драгун, потому что их
шлемы украшали султаны из конских хвостов. 8. Наполеон II умер 22 июля 1832 г..
а это стихотворение было написано в августе 1832 г.
Вопросы:
^Montrez que Victor Hugo unit, dans ces vers, ies accents de Aepopee a la pitie la plus
simplement humaine. - Quel vers, dans la 2° strophe, est particulierement emouvant?
LE 24 FEVRIER 1848
La revolution de 1848 est une jgrancle date dans l'histoire nationale. Sans
doute elle decut bientot les folles esperances qu'elle avait eveillees: mais elle
etait nee d'un bel elan d'enthousiasme, dont GUSTAVE FLAUBERT, en quelques-
unes des pages les plus remarquables de L'Education sentimentale, a fait
revivre les heures les plus pathetiques, sans se refuser, d'ailleurs, aux details
realistes.
Frederic Moreau et son camarade Hussonnet viennent de se rencontrer devant lu
facade des Tuileries. Ils penetrent dans le palais, ou la foule des emeutiers s'est deja
engouffree.
Tout a coup La Marseillaise1 retentit. Hussonnet et Frederic se
pencherent sur la rampe. C'etait le peuple. Il se precipita dans l'escalier, en
secouant a flots vertigineux des tetes nues, des casques, des bonnets
rouges, des baionnettes et des epaules, si impetueusement, que des gens
disparaissaient dans cette masse grouillante qui montait toujours, comme
un fleuve refoule par une maree d equinoxe, avec un long mugissement,
sous une impulsion irresistible. En haut, elle se repandit, et le chant
tomba*.
70

On n'entendait plus que des pietinements de tous les souliers, avec le
clapotement des voix. La foule inoffensive se contentait de regarder. Mais,
de temps a autre, un coude trop a l'etroit enfoncait une vitre; ou bien un
vase, une statuette deroulait d'une console2, par terre. Les boiseries
pressees craquaient. Tous les visages etaient rouges, la sueur en coulait a
larges gouttes; Hussonnet fit cette remarque: "Les heros ne sentent pas
bon! - Ah! vous etes agacant", reprit Frederic.
Et pousses malgre eux, ils entrerent dans un appartement ou s'etendait,
au plafond, un dais de velours rouge. Sur le trone, en dessous, etait assis
un proletaire a barbe noire, la chemise entrouverte, l'air hilare et stupide
comme un magot4. D'autres gravissaient l'estrade pour s'asseoir a sa place.
"Quel mythe! dit Hussonnet. Voila le peuple souverain!" Le fauteuil fut
enleve a bout de bras, et traversa toute la salle en se balancant.
"Saprelotte5! comme il chaloupe! Le vaisseau de l'Etat est ballotte sur une
mer orageuse! Cancane6-t-il! cancane-t-il!"
On l'avait approche d'une fenetre, et, au milieu des sifflets, on le lanca.
"Pauvre vieux!" dit Hussonnet en le voyant tomber dans le jardin, ou il fut
repris vivement pour etre promene ensuite jusqu'a la Bastille, et brule.
Alors, une joie frenetique eclata, comme si, a la place du trone, un
avenir de bonheur illimite avait para; et le peuple, moins par vengeance
que pour affirmer sa possession, brisa, lacera les glaces et les rideaux, les
lustres, les flambeaux, les tables, les chaises, les tabourets, tous les
meubles, jusqu'a des albums de dessins, jusqu'a des corbeilles de tapisserie.
Puisqu'on etait victorieux, ne fallait-il pas s'amuser? La canaille s'affubla
ironiquement de dentelles et de cachemires7. Des crepines8 d'or
s'enroulerent aux manches des blouses, des chapeaux a plumes d'autruche
ornaient la tete des forgerons, des rubans de la Legion d'honneur firent des
ceintures aux prostituees. Chacun satisfaisait son caprice; les uns dan-
saient, d'autres buvaient. Dans la chambre de la reine, une femme lustrait
ses bandeaux9 avec de la pommade; derriere un paravent, deux amateurs
jouaient aux cartes; Hussonnet montra a Frederic un individu qui fumait
son brule-gueule10 accoude sur un balcon; et le delire redoublait, au
tintamarre1 ' continu des porcelaines brisees et des morceaux de cristal qui
sonnaient, en rebondissant, comme des lames d'harmonica12 (...).
Par les baies des portes, on n'apercevait dans l'enfilade des apparte-
ments que la sombre masse du peuple entre les dorures, sous un nuage de
poussiere. Toutes les poitrines' haletaient; la chaleur de plus en plus
devenait suffocante; les deux amis, craignant d'etre etouffes, sortirent (...).
Ils avaient fait trois pas dehors, quand un peloton de gardes
71

municipaux" en capotes s'avanca vers eux, et14 qui, retirant leurs bonnets
de police, et decouvrant a la fois leurs cranes un peu chauves, saluerent le
peuple tres bas. A ce temoignage vainqueurs deguenilles se rengorgerent.
Hussonnet et Frederic ne furent pas, non plus, sans en eprouver un certain
plaisir.
Une ardeur les animait. Ils s'en retournerent au Palais-Royal. Devant la
rue Fromanteau, des cadavres de soldats etaient entasses sur de la paille. Ils
passerent aupres impassiblement, etant meme fiers de sentir qu'ils faisaient
bonne contenance.
Le palais regorgeait de monde. Dans la cour interieure, sept buchers
flambaient. On lancait par les fenetres des pianos, des commodes et des
pendules. Des pompes a incendie crachaient de l'eau jusqu'aux toits. Des
chenapans15 tachaient de couper des tuyaux avec leurs sabres. Frederic
engagea un polytechnicien16 a s'interposer. Le polytechnicien ne comprit
pas, semblait imbecile, d'ailleurs. Tout autour, dans les deux galeries, la
populace, maitresse des caves, se livrait a une horrible godaille17. Le vin
coulait en ruisseaux, mouillait les pieds, les voyous buvaient dans des culs
de bouteille, et vociferaient en titubant, "Sortons de la, dit Hussonnet, ce
peuple me degoute."
Tout le long de la galerie d'Orleans, des blesses gisaient par terre, sur
des matelas, ayant pour couvertures des rideaux de pourpre; et de petites
bourgeoises du quartier leur apportaient des bouillons, du linge.
"N'importe! dit Frederic, moi, je trouve le peuple sublime*." Le grand
vestibule etait rempli par un tourbillon de gens furieux, des hommes
voulaient monter aux etages superieurs pour achever de detruire tout; des
gardes nationaux18 sur les marches s'efforcaient de les retenir. Le plus
intrepide etait un chasseur19, nu-tete, la chevelure herissee, les
buffleteries20 en pieces. Sa chemise faisait un bourrelet entre son pantalon
et son habit, et il se debattait au milieu des autres avec acharnement.
Hussonnet, qui avait la vue percante, reconnut de loin Amoux.
Puis ils gagnerent le jardin des Tuileries, pour respirer plus a l'aise. Ils
s'assirent sur un banc; et ils resterent pendant quelques minutes les
paupieres closes, tellement etourdis, qu'ils n'avaient pas la force de parler.
Les passants, autour d'eux, s'abordaient. La duchesse d'Orleans21 etait
nommee regente: tout etait fini**.
GUSTAVE FLAUBERT. L'Education sentimentale (1860).
72

Примечания:
1. В ту эпоху это еще была революционная песня. 2. Консоль, выступ в стене либо
подставка в виде колонки или столика для установки декоративных предметов.
Deouler - здесь скатываться вниз. 3. Балдахин над троном. 4. Гротескные статуэтки
из фарфора (как правило, восточной работы). 5. Ругательство, что-то вроде "черт
возьми!" 6. Раскачивается, как в канкане. 7. Кашемировые шали из тонкой шерстяной
ткани, изготавливавшейся в Индии (в провинции Кашмир). 8. Бахрома. 9. Coiffure en
bandeau* - женская прическа, при которой волосы укладываются за уши широкими
гладкими прядями, разделенными прямым пробором. 10. Коротенькая трубка,
"носогрейка". 11. Беспорядочный шум. 12. Имеется в виду стеклянная гармоника с
набором стеклянных пластин разной длины, звук из которой извлекали, ударяя по ним
палочкой. 13. Муниципальная гвардия, бывшая до этого на стороне правительства.
14. La conjonction et est ici destinee a empecher l'equivoque sur l'antecedent (gardes
municipaux). 15. Сброд, чернь. 16. Студенты 11олитехнической школы были на сторо-
не революции. 17. Разгул в еде и питье. 18. Национальная гвардия по-прежнему была
на стороне правительства Луи Филиппа. В ней служили главным образом представи-
тели буржуазии. 19. Пехотинец, егерь (служащий в егерском полку). 20. Предметы
солдатской амуниции, сделанные из буйволовой кожи. 21. Невестка Луи Филиппа,
жена его старшего сына, умершего в 1842 г. Она была назначена регентшей, так как
по закону о престолонаследии французский трон после отречения Луи Филиппа дол-
жен был перейти к ее старшему, но еще малолетнему сыну, родившемуся в 1839 г.
Вопросы:
* Preciser l'attitude de Frederic et celle de Hussonnet.
** On comparera ce tableau d'emeute avec: La mort de Gavroche, de Victor Hugo.
FIDELITE DANS LA DEFAITE
(1870-1871)
Si c'est dans l'adversite qu'on decouvre ses vrais amis, la France fut com-
prendre, apres le desastre de Sedan et le dur traite de Versailles, qui s'ensuivit,
quel amour lui vouaient ses fils d'Alsace et de Lorraine. Combien furent-ils
alors a abandonner leur domicile, leurs biens, leur famille, simplement parce
qu 'ils ne pouvaient supporter de ne plus etre Francais! Ce fut un prodigieux
exode, suscite par une sorte d'irresistible instinct patriotique. MAURICE BARRES
(1862 - 1923), Lorrain lui-meme, a, dans Colette Baudoche, depeint un drame
de tous Ics temps, helas! et que l'ecrivain relate avec emotion.
Regarde cette route, en bas, disait-elle1, la route de Metz a Nancy. Nous
y avons vu, ton grand-pere et moi, des choses a peine croyables. C'etait a la
fin de septembre 1872 et l'on savait que ceux qui ne seraient pas partis
le 1er octobre deviendraient Allemands. Tous auraient bien voulu s'en aller,
73

mais quitter son pays, sa maison, ses champs, son commerce, c'est triste, et
beaucoup ne le pouvaient pas. Ton pere disait qu'il fallait demeurer et
qu'on serait bientot delivre. C'etait le conseil que donnait Monseigneur
Dupont des Loges2. Et puis la famille de V... nous suppliait de rester,
a cause du chateau et des terres. Quand arriva le dernier jour, une foule do
personnes se deciderent tout a coup. Une vraie contagion, une folie. Dans
les gares, pour prendre un billet, il fallait faire la queue des heures entieres.
Je connais des commercants qui ont laisse leurs boutiques a de simples
jeunes filles. Croiriez-vous qu'a l'hospice de Gorze, des octogenaires
abandonnaient leurs lits! Mais les plus resolus etaient les jeunes gens.
meme les garcons de quinze ans. "Gardez vos champs, disaient-ils au pere
et a la mere; nous serons man?uvres en France." C'etait terrible pour le
pays, quand ils partaient a travers les pres, par centaines et centaines. Et
l'on prevoyait bien ce qui est arrive, que les femmes, les annees suivantes,
devraient tenir la charrue. Nous sommes montes, avec ton grand-pere, de
Gorze jusqu'ici, et nous regardions tous ces gens qui s'en allaient vers
l'ouest. Л perte de vue, les voitures de demenagement se touchaient, les
hommes conduisant a la main leurs chevaux, et les femmes assises avec les
enfants au milieu du mobilier. Des malheureux poussaient leur avoir dans
des brouettes. De Metz a la frontiere, il y avait un encombrement comme
a Paris dans les rues. Vous n'auriez pas entendu une chanson, tout le monde
etait trop triste, mais, par intervalles, des voix nous arrivaient qui criaient:
"Vive la France!" Les gendarmes, ni personne des Allemands n'osaient
rien dire; ils regardaient avec stupeur toute la Lorraine s'en aller. Au soir.
le defile s'arretait; on detelait les chevaux, on veillait jusqu'au matin dans
les voitures aupres des villages, a Dornot, a Comy, a Noveant. Nous
sommes descendus, comme tout le monde, pour offrir nos services a ces
pauvres camps-volants3 . On leur demandait: "Ou allez-vous?" Beaucoup ne
savaient que repondre: "En France..." (...) Nous avons pleure de les voit
ainsi dans la nuit. C'etait une pitie tous ces matelas, ce linge, ces meubles
entasses pele-mele et deja tout gaches. Il parait qu'en arrivant a Nancy, ils
s'asseyaient autour des fontaines, tandis qu'on leur construisait en hate des
baraquements sur les places. Mais leur nombre grossissait si fort qu'on
craignait des rixes avec les Allemands, qui occupaient encore Nancy, et
l'on dirigea d'office sur Vesoul plusieurs trains de jeunes gens...
Maintenant, pour comprendre ce qu'il est parti de monde, sachez qu'a Metz,
ou nous etions cinquante mille, nous ne nous sommes plus trouves que
trente mille apres le 1-er octobre*.
MAURICE BARRES. Colette Baudoche (1909)

Примечания:
1. Г-жа Бадош, мать Колетты. 2. Епископ Мсца. 3. В точном значении: отряды пе-
хоты, рассредоточенные на местности для наблюдения за неприятелем. Впоследствии
так стали называть цыган, таборы которых останавливались на ночлег у дороги. Здесь
имеются в виду беженцы. 4. D'autorite.
Вопросы:
* D'apres cette page, commentez et appreciez ce jugement de Maurice Barris sur
lui-meme: "Si j'avais pense le monde comme j'ai pense la Lorraine, je serais vraiment
un citoyen de l'humanite".
BLESSES EN 14-18
Les soldats de 14-18, c'est Georges Duhamel, dans un livre reste justement
celebre, qui les a appeles des Martyrs. Et le mot n'est pas trop fort pour
designer ceux qui subirent dans les tranchees une interminable passion de
cinquante-deux mois.
Pourtant, meme aux pires moments de cette guerre, il subsistait des lueurs
d'espoir, comme le montre PAUL VIALAR, dans ce dialogue de deux soldats qui
viennent d'etre blesses sur le champ de bataille.
Une grande lassitude s'est emparee de moi. Non, non, il ne fallait pas
que je me laisse aller, que je me laisse aller:
"Si on essayait..., ai-je dit.
- Quoi?
- De s'en aller.
- On peut pas1 marcher."
Une affreuse amertume m'est montee a la bouche: "Ah! ai-je fait, les
dents serrees, ca nous a bien foutus2 par terre, cette guerre tout de meme!
Tu vivais par terre, tu mangeaisparterre, tudormaisparterre... pour un coup
qu'tu te mets debout, on te rappelle a l'ordre: tu vas crever par terre!"
Alors, il a ete pris d'une rage froide: "D'abord on crevera pas", ca non,
j'veux pas, a-t-il fait avec violence entre ses dents serrees. Dis comme moi,
dis qu'on crevera pas...
- Faut pas, non, faut pas, ai-je repete pour m'en convaincre. -
J'pourrais p'fetre4 essayer de te tirer?
- Ou irait-on?
- Je ne sais pas, mais on s'en irait, voila! Ah! a-t-il fait dans un grand
soupir horrible, ca m'refait mal! J'avais plus mal, pendant un instant
J'croyais qu'j 'etais gueri!
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- C'est comme la guerre, ai-je dit, tu t'trouves en permission, c'est plus
la guerre... et tu crois qu'fes gueri!"
Le lourd silence est retombe sur nous. J'ai pense a ce que je venais de
dire, aux jours d'ou je sortais, cela m'a raccroche a un espoir, j'ai dit: "On
oublie vite, tout de meme!"
Mais j'ai entendu la voix de "la Volige"5 qui me repondait:
"Jamais, non, jamais ca n'sera possible d'oublier ca!
- Pourquoi? ai-je dit, si on se souvenait toujours, on ne dormirait plus
jamais*"
De penser qu'on aurait au moins le sommeil, ca a du lui redonner une
vision d'espoir, a "la Volige":
"Tiens, a-t-il fait, j'vas6 t'dire c'qui va s'passer: on va rester encore un
peu ici, jusqu'a c'qu'on nous trouve, et pis, vers le matin, on va voir des
gars s'amener7 sur le bled8, ca sera les brancos...
- Oh! oui, ai-je fait, illumine, ca sera eux... les brancardiers....
- Oui... Y9 nous prendront sur leur sommier a creux et pis10 "en route"...
en route... chaise a porteurs....
- Et puis le poste de secours....
- Les autos....
- Le train....
- L'train qui fume... et les p'tites dames qui viennent aux stations:
"Encore un peu a boire, militaire?.."
On s'excitait l'un l'autre, on se montait:
"Et puis l'hopital....
- Avec des lits....
- Des lits avec des draps....
- Des vrais lits, quoi!"
Il disait ca, "la Volige", dans une sorte de sanglot de joie, deja il se
croyait sauve. Il m'a saisi l'epaule, m'a secoue comme si je n'avais pas ete
blesse. Et il repetait:
"Ah! Lamaud... mon vieux Larnaud!.." Mais soudain il s'est tu; puis,
tout a coup, degrise, il a dit: "(...) Via mon pied qui m'refait mal!" Apres
ca, tres longtemps, on est reste sans parler, on avait le c?ur trop gros".
Ce n'est que beaucoup plus tard dans la nuit qu'il a repris, "la Volige":
"C'quI2est terrible, c'est d'etre la, cloue, et de n'pouvoir rien faire.
- Oui, ai-je repondu; sous le barrage13, encore, tu te baisses, tu te
releves; tu te defends... mais ici... "
Alors il a dit ces mots naifs, atroces:
"Faut vraiment avoir l'habitude de vivre pour pas s'iaisser mourir!"
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Sur le moment, seul le mot "vivre" m'a frappe. Je m'y suis raccroche
comme a une bouee:
"Vivre!"... Dis donc, "la Volige", on vivra peut-etre encore!
- Mais oui, mon gros, a-t-il fait comme un peu honteux de sa
defaillance.
- C'est quelque chose, ai-je dit sentencieusement, de se dire ca, de se
dire qu'on n'est pas tout a fait mort encore.... Quand on pense qu'il y a des
villes -j'en venais -ou il y a des tramways... des metros....
- Des types qui achetent leur journal...*"
Soudain il m'a demande:
"De quoi qu't'as14 l'plus envie?"
Ah! je le savais, de quoi j'avais le plus envie! Surtout, avant tout, de ne
plus etre tout seul, de ne plus vivre seul, d'avoir une femme, une vraie,
a moi... un amour. Lui, il a dit, sans me laisser le temps de repondre:
" Moi... c'est d'un bifteck aux pommes15... J'voudrais, comme ca, entrer
dans un p'tit restaurant qu'j'aurais choisi, un vrai, avec desp'tits rideaux, des
p'tites lampes, des p'tites tables... et pouvoir commander: "Garcon, un
bifteck "bien saisi... avec des pommes... "
- Dorees...
- Paille16, a-t-il fait comme s'il en avait deja plein la bouche.

- Moi, ai-je repris, j'aurai peut-etre plus droit a tout ca avec mon
ventre17.
- Mais si, a dit "la Volige", c'est pas une maladie qu' t'as, c'est une
blessure.
- C'est plus mauvais.
- Non, a-t-il fait, une blessure c'est... c'est naturel."
Alors, naivement, je me suis laisse aller a lui confier ce que j'avais sur
le c?ur; je savais bien que nous en etions a un moment ou il comprenait:
"Ce que je voudrais, vois-tu, "la Volige", ca serait d'avoir quelqu'un qui
compte pour moi.
- Une femme?
- Voila.
- Toi, a-t-il fait, tu as une idee."
Oui, c'etait bien une idee, et seulement une idee que j'avais.
"Peut-etre, ai-je dit.
- T'as quelqu'un?"
Alors j'ai dit "oui". J'ai menti, tellement j'avais besoin de le croire. Il
a repris, epousant mon jeu:
"Tu lui mettras un mot quand c'est qu'tu s'ras18 a l'hopital et elle viendra.
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- Oui, ai-je repete fermement, elle viendra."
Il a eu alors ce mot admirable*:
"Si tu crois qu'elle viendra, t'es pas un homme perdu."
PAUL VIALAR: Les Morts vivants (1947).
Примечания:
1. Suppression populaire de: ne. 2. Жаргонное выражение: доконала, свалила с ног.
3. Просторечное выражение: сдохнуть, отдать концы. 4. Populaire, pour: peut-etre.
5. Прозвище персонажа, с которым беседует рассказчик, Ларно. 6. Populaire pour: je
vais. 1. Populaire: venir. 8. Местность, поле (слово арабского происхождения).
9. Populaire pour: ils. 10. Populaire pour: et puis. 11. Разговорное выражение, означаю-
щее: огорчены, опечалены. 12. На солдатском жаргоне - заградительный огонь.
По-русски примерно "заградогонь". 13. Populaire: as-tu. 14 Abreviation pour: pommes
de terre frites. 14. Нарезанные "соломкой". 15. Рассказчик был ранен в живот.
16. Populaire pour: quand tu seras.
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