<<

стр. 3
(всего 13)

СОДЕРЖАНИЕ

>>

* La suite du recit ne justifie-t-elle pas ce propos?
** Par quel moyen les deux blesses pat-viennent-ils a re prendre espoir et gout a la vie ?
***Qu'y a-t-il, en effet, d' "admirable" dans ce mot?
LIBERTE
PAUL ELUARD a ecrit cette, -piece fameuse au cours des annees d'occupation. Il
y associe une syntaxe simple et des imaees audacieuses, qui font de lui l'un des
poetes les plus remarquables d'a-pres-guerre.
Sur mes cahiers d'ecolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J'ecris ton nom.
Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J'ecris ton nom.
78

Sur les images dorees
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J'ecris ton nom.
Sur la jungle et le desert
Sur les nids et sur les genets
Sur l'echo de mon enfance
J'ecris ton nom.
Sur les merveilles des nuits
; Sur le pain blanc des journees
Sur les saisons fiancees'
J'ecris ton nom.
Sur tous mes chiffons d'azur
Sur l'etang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J'ecris ton nom.
Sur les champs sur l'horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres4
J'ecris ton nom.
Sur chaque bouffee d'aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne demente"
J'ecris ton nom.
Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l'orage
Sur la pluie epaisse et fade
J'ecris ton nom.
Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs7
Sur la verite physique
J'ecris ton nom.
Sur les sentiers eveilles
Sur les routes deployees
Sur les places qui debordent
J'ecris ton nom.
79

Sur la lampe qui s'allume
Sur la lampe qui s'eteint
Sur mes maisons reunies
J'ecris ton nom.
Sur le fruit coupe en deux
Du miroir8 et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J'ecris ton nom.
Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressees
Sur sa patte maladroite
J'ecris ton nom.
Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu beni9
J'ecris ton nom.
Sur toute chair accordee
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J'ecris ton nom.
Sur la vitre des surprises10
Sur les levres attentives
Bien au-dessus du silence
J'ecris ton nom.
Sur mes refuges detruits
Sur mes phares ecroules
Sur les murs de mon ennui
J'ecris ton nom.
Sur l'absence sans desirs
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J'ecris ton nom.
Sur la sante revenue
Sur le risque disparu
Sur l'espoir sans souvenirs
J'ecris ton nom.
80

Et par le pouvoir d'un mot
Je recommence ma vie
Je suis ne pour te connaitre
Pour te nommer
Liberte*.
PAUL ELUARD. Poesie et Verite 1942.
Примечания:
1. Юные, цветущие и верные, как жених и невеста. 2. На клочках синего неба
(которые, например, видит узник). 3. Зацветшем, покрытом ряской. 4. Тени движутся,
как крылья или колесо мельницы. 5. Безумной или кажущейся таковой из-за своего
дикого вида. 6. Пресном, безвкусном. 7. Звучания красок так же мощны, как голоса
колоколов. 8. Зеркало показывает половину яблока, словно оно разрезано пополам, и
отражает половину комнаты. 9. Пламя обладает зыбкостью и текучестью воды.
10. Окно, через которое поэт видит приход чего-то неожиданного.
Вопросы:
Pourquoi l'ecrivain donne-t-il a cette piece la forme d'une litanie? - Quelle valeur
y prend le mot final?
UNE CHRETIENTE EN MARCHE
GEORGES BERNANOS n'a pas toujours menage ses sarcasmes aux "illusions"
republicaines et democratiques de ses compatriotes. Mais il a su aussi,
notamment dans sa celebre Lettre aux Anglais, ecrite pendant la derniere
guerre, montrer que l'histoire de France revelait, a cote d'apparentes
faiblesses, deplus reelles et plus profondes vertus.
Nous sommes une chretiente en marche, et voila ce que le monde ne
veut pas admettre parce qu'il court plus vite que nous, seulement ce n'est
pas vers le meme but. Nous sommes une chretiente en marche, et nous
savons tres bien, en depit de ce que nous disent les flatteurs et de nos
propres vantardises, que ce n'est pas du tout une marche triomphale,
derriere la fanfare. Pourquoi ne nous juge-t-on pas sur notre histoire? Notre
histoire est une longue patience, aucun peuple n'a fait plus patiemment son
destin, rassemble plus patiemment sa terre, repare plus patiemment ses
erreurs ou ses folies. Nous sommes une race paysanne, une race ouvriere,
qui travaille a pleins bras les six jours de la semaine, mais on ne nous
81

regarde que le septieme, lorsque, en habits du dimanche, le verre plein et le
c?ur content, nous faisons danser les filles. Nous sommes une chretiente
en marche vers le royaume de Dieu, mais qui ne s'en va pas la-bas les
mains vides. Nous n'aurions pas invente d'aller si loin alors qu'on a deja
tant a faire chez soi, mais puisqu'il parait que le bon Dieu nous a choisis
pour apporter la liberte, l'egalite, la fraternite1 a tous ces peuples dont nous
ne savons meme pas exactement la place sur l'atlas, eh bien, nous allons
nous mettre a l'ouvrage, nous allons sauver le monde, a condition, bien
entendu, de sauver avec lui nos champs, nos maisons, nos bestiaux, et la
petite rente aussi que nous avons chez le notaire. Nous sommes une
chretiente en marche, mais elle march.e a pied, trainant derriere elle un
encombrant equipage parce que son petit bien lui est cher et qu'elle ne veut
rien laisser en chemin. Nous sommes une chretiente en marche vers un
royaume d'egalite, de liberte, de fraternite, auquel nous avons parfois du
mal a croire, parce que nous ne croyons volontiers qu'a ce que nous
voyons, et nous ne l'avons jamais vu. Alors, mon Dieu, nous n'allons pas
trop vite, rien ne presse, il faut menager ses souliers, les ressemelages
coutent si cher!.. Oh! sans doute, il y a parmi nous de hardis garcons qui
galopent le long de la colonne, rient aux filles et, toujours riant, se cassent
le cou. Nous les aimons bien, nous en sommes fiers, nous reconnaissons en
eux bien des traits de notre nature, une part de nous-memes qui se reveille
chaque fois que nous avons bu un verre de trop; mais, s'ils montent bien
a cheval, ils n'arrivent pas a l'etape avant nous, et ils ont fait au cours des
siecles mille betises eclatantes, que nous avons du reparer obscurement,
jour apres jour. C'est eux qui se sont fait battre a Azincourr, a Crecy . c'est
eux qui ont depense jadis beaucoup de notre argent pour conquerir le
royaume de Naples4, parce que les filles de ce pays leur semblaient belles;
et ils ne nous ont rapporte de la-bas que des dettes (...). Ils courent tres vite
a l'ennemi, seulement il leur arrive de revenir aussi vite qu'ils etaient partis.
A cause d'eux, notre histoire parait frivole, et il n'en est pas pourtant de
plus grave, et de plus tendre, de plus humaine. A cause d'eux, de leurs
caracolades en avant ou en arriere, on s'imagine que nous n'avancons pas,
et quand ils accourent vers nous en desordre, on se figure que nous avons
recule. C'est vrai que nous marchons lentement, mais si nous nous arretions
tout a coup, le monde s'en apercevrait surement, le c?ur du inonde
flechirait*.GEORGES BERNANOS. Lettre aux Anglais (J942).
82

Примечания:
1. Республиканский девиз, упоминаемый здесь с некоторой иронией. 2. Битва в
Столетней войне (1415), во время которой французские рыцари были наголову разби-
ты англичанами. 3. Еще одна битва Столетней войны (1346), проигранная француза-
ми. 4. Неаполитанское королевство было завоевано в 1493 г. французским королем
Карлом VIII (1470 - 1498), однако вскоре он был вынужден оставить его, так как про-
тив него поднялась вся Италия. 5. Полуповороты вправо и влево, которые всадник
заставляет делать лошадь, чтобы показать свое мастерство.
Вопросы:
* Expliquez cette belle formule. Vous parait-elle exacte?

IV. Французы
Франция, не имеющая замкнутых естественных границ, неодно-
кратно подвергалась нашествиям; слишком много народов прошло по
ее земле, чтобы можно было говорить о какой-то однородности ее на-
селения. К тому же за последние двадцать-тридцать лет увеличилась
иммиграция, появилось много иностранцев - итальянцев, поляков,
бельгийцев, испанцев, -- и это еще более усилило разнообразие насе-
ления и в расовом, и в духовном отношении.
Действительно, что общего между светловолосым гигантом, кото-
рого нередко можно увидеть в Эльзасе или во Фландрии, и невысо-
ким, смуглым, сухощавым человеком, каких часто встречаешь в Бре-
тани или на средиземноморском побережье? И если гасконец слывет
по натуре открытым, большим говоруном, склонным к высокопарно-
сти, то нормандца характеризует любовь к определенности и обду-
манным действиям; если провансальцы, как правило, экспансивны, то
бретонцы и овернцы скрытны и замкнуты.
Тем не менее всему миру ясно, что существует некий особый - в
физическом и духовном смысле - не похожий ни на какой другой
тип человека, именуемою французом. Пожалуй, безболезненней всего
его удастся определить при помощи сравнений. Как правило, француз
не столь высокоросл, как немец или славянин; он не обладает такой
же физической силой, и виды спорта, в которых он блистает, требуют
скорей ловкости и быстроты реакции, нежели силы. По характеру он
не настолько серьезен, как немец, не так флегматичен, как англо-сакс.
уступает в методичности американцу, не столь пылок, как испанец; он
как бы не втискивается во все эти классификации, хотя, надо при-
знать, склонен к легкомыслию, в котором его частенько упрекают. Но
в этом легкомыслии надобно видеть, пожалуй, некое проявление кри-
тического чувства, которое не так-то легко провести и которое даже
при самых тяжелых испытаниях остается чутким к комической (или
трагикомической) стороне событий. И потом, не есть ли это проявле-
ние стыдливости, заставляющей посмеиваться над собой и своими
бедами?,,
84

CONTRADICTIONS FRANCAISES
L,e Francais est repute -pour son esprit de logique, ce rationalisme que
Descartes semble avoir defini une fois pour toutes. Et pourtant, que de
contradictions en lui si nous examinons de pres son comportement quotidien
pour denombrer tous les traits de caractere, toutes les actions qui font de lui le
plus paradoxal des etres!
Comment definir ces gens qui passent leurs dimanches a se proclamer
republicains et leur semaine a adorer la Reine d'Angleterre, qui se disent
modestes, mais parlent toujours de detenir les flambeaux de la civilisation,
qui font du bon sens un de leurs principaux articles d'exportation, mais en
conservent si peu chez eux qu'ils renversent leurs gouvernements a peine
debout; qui placent la France dans leur c?ur, mais leurs fortunes
a l'etranger (...), qui adorent entendre leurs chansonniers tourner en
derision les culottes de peau1 mais auxquels le moindre coup de clairon
donne une jambe martiale; qui detestent que l'on critique leurs travers, mais
ne cessent de les denigrer eux-memes; qui se disent amoureux des lignes,
mais nourrissent une affectueuse inclination pour la tour Eiffel; qui
admirent chez les Anglais l'ignorance du "systeme D"2, mais se croiraient
ridicules s'ils declaraient au fisc le montant exact de leurs revenus; qui se
gaussent des histoires ecossaises, mais essaient volontiers d'obtenir un
prix inferieur au chiffre marque; qui s'en referent complaisamment a leur
Histoire, mais ne veulent surtout plus d'histoires4; qui detestent franchir
une frontiere sans passer en fraude un petit quelque chose, mais repugnent
a n'etre pas en regle; qui tiennent avant tout a s'affirmer comme des gens
"auxquels on ne la fait pas"5, mais s'empressent d'elire un depute pourvu
qu'il leur promette la lune; qui disent: "En avril, ne te decouvre pas d'un
fil", mais arretent tout chauffage le 31 mars; qui chantent la grace de leur
campagne, mais lui font les pires injures meulieres , qui ont un respect
marque pour les tribunaux, mais ne s'adressent aux avocats que pour mieux
savoir comment tourner la loi; enfin, qui sont sous le charme lorsqu'un de
leurs grands hommes leur parie de leur grandeur, de leur grande mission
civilisatrice, de leur grand pays, de leurs grandes traditions, mais dont le
reve est de se retirer apres une bonne petite vie, dans un petit coin
tranquille, sur un petit bout de terre a eux, avec une petite femme qui, se
contentant de petites robes pas cheres, leur mitonnera7 de bons petits plats
et saura a l'occasion recevoir gentiment les amis pour faire une petite
belote8*?
PIERRE DANINOS. Les Carnets du major Thompson (1954).
85

Примечания:
1. Старый вояка, служака (разг.) Насмешливое прозвище старых генералов.
2. На военном жаргоне: смекалка, умение выпутаться из затруднительного положения
(от debrouiellez-vous). 3. Смеяться, насмешничать. 4. Неприятности, затруднения.
5. Жаргонное выражение, означающее "которых не проведешь". Француз любит воз-
мущаться, отстаивать свои права. 6. Твердый плотный песчаник, идущий на мельнич-
ные жернова и на строительсгво домов; также каменоломня, в которой добывается
это! камень 7. Будет варить, тушить на медленном огне. 8. Карточная игра, популяр-
ная во Франции.
Вопросы:
* En quoi consiste l'humour un peu particulier de ce texte? Rapprocher la derniere
phrase de certain passage du texte: "Blesses en 14 -18" )
FONDS CELTIQUE ET FONDS LATIN
Les Francais ne sont pas, comme ils l'affirment parfais inconsiderement, une
race Satine, mais une civilisation, ou le fonds latin tient une place essentielle.
ANDRE SIEGFRIED a marque le double apport des Celtes et des Latins dans la
formation du genie francais.
L'esprit francais revele immediatement, quand on le considere, deux
tendances contradictoires, l'une rejoignant Sancho1 et l'autre Don
Quichotte.
Il y a d'abord une tendance pratique et meme terre a terre, qui s'exprime
surtout dans le temperament et le comportement traditionnel du paysan.
L'origine en est, je crois, principalement celtique, car le Celte, meme
erratique2, poete ou fantaisiste, est attache a lafamille, au sol, a tout ce qui
l'enracine dans son milieu. C'est par la que nous nous distinguons
essentiellement des Anglo-Saxons et des Nordiques et c'est dans la vie
privee que ces traits se developpent avec le plus de force, car dans la vie
publique il semble qu'il s'agisse d'un autre homme. De ce point de vue,
comme chef de famille, comme membre de cette famille ou comme
individu, le Francais temoigne d'un sens etroit de l'interet materiel, d'un
gout presque passionne pour la propriete individuelle, au sens romain du
terme (uti et abuli2, oui c'est bien ainsi qu'il l'entend). Dans les affaires
privees, c'est un etre de bon sens, possedant a un remarquable degre l'esprit
de mesure: on lui reprocherait presque de ne pas viser assez haut, de se
86

contenter de trop peu, car "un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, lui dit
le proverbe, et il le pense. Bref, dans l'existence de chaque jour, c'est un
realiste, qui a le pied sur la terre et qui ne se paie pas de mots. Les affaires
des Francais sont en general bien gerees, du moins quand guerres et
catastrophes ne fondent pas sur eux: leur mobilier est alors bien entretenu,
leur linge en bon etat, ce n'est pas chez eux qu'on le raccommode avec des
epingles doubles! Ils n'aiment pas devoir de l'argent, leur budget est en
equilibre, et si les depreciations monetaires rendent cette saine gestion
impossible, c'est avec une sincere nostalgie3 qu'ils regrettent le temps ou
l'on pouvait, meme au prix d'un sacrifice, joindre les deux bouts4,
conformement aux regles de sagesse financiere qu'ils ont heritees de leurs
peres. Cette sagesse, cet esprit d'epargne, qui frappent l'etranger, sont
susceptibles du reste de devenir etroitesse, provincialisme et meme, a un
certain degre, materialisme. Dans un vieux pays comme le notre, ou
l'argent est difficile a gagner, n'est-il pas naturel qu'on le defende avec plus
d'aprete? L'Americain est plus genereux, mais, s'il perd sa fortune, il croit
du moins qu'il pourra, dans l'espace d'une meme vie, la regagner. Nous
n'avons pas cette illusion.
Ce n'est la toutefois qu'un aspect de notre caractere, que contredit une
tendance, non moins evidente, vers l'universalisme, l'idealisme et le
desinteressement.' Rassure sur ses interets et limitant assez vite ses
ambitions a cet egard, le Francais libere son esprit par une sorte de
debrayage6 entre l'action et la pensee. Il s'eleve alors jusqu'au desinteres-
sement intellectuel, par un processus de dissociation dont seul, je crois, le
Chinois nous fournit dans le monde un autre exemple. Nous depassons
l'etroitesse nationaliste ou ethnique, pour nous elever a une notion,
proprement humaniste, de l'homme, et c'est par la que notre capacite de
rayonnement, notre faculte de liberer les esprits, d'ouvrir les fenetres
apparaissent vraiment incomparables. Ce trait, nous l'avons vu, est latin, et
nous le tenons sans doute de la latinite par le classicisme, qui est a la base
de toute notre education et vers lequel nous ramene toujours notre instinct
national le plus profond*.
ANDRE SIEGFRIED. L'Ame des Peuples (1950).
Примечания:
1. Слуга Дон Кихота Санчо Панса является воплощением трусоватого здравого
смысла, в то время как Дон Кихот символизирует романтический, безрассудный геро-
изм. 2. Непостоянный, склонный к скитаниям. В настоящее время это старинное слово
87

слово используется только как геологический термин. 3. Пользоваться и использовать
(лат.).Формулировка прав владельца в римском праве. 4. Ностальгия, тоска по родине
или по прошлому. 5. Сводить концы с концами. 6. Термин автомобилистов: выключе-
ние сцепления. Означает также кратковременную забастовку.
Вопросы:
*Cette double origine du caractere francais ne pourrait-ellepas expliquer quelques-unes
des contradictions mises en lumiere dans le texte precedent?
L'HONNETE HOMME
Si La Rochefoucauld, Pascal, le chevalier de Mere surtout, se sont appliques a
definir l'honnete homme, c'est qu'il represente un type acheve du Francais du
XVII " siecle, qu'il est l'expression ideale de toute une societe.
L'honnete homme a une belle taille, des membres forts et souples, des
gestes aises, un maintien elegant. Il est apte a tous les exercices de guerre
ou de plaisir, bon cavalier, bon chasseur, adroit a la paume1 a la lutte et a la
nage, musicien et bon danseur, connaissant les jeux de hasard et les
pratiquant sans folie. Le plus grand plaisir de la societe etant la
conversation, il connait a la fois le prix des considerations serieuses et des
bagatelles bien dites. Modeste en parlant de soi, franc a louer les autres, i!
n'a rien qui le rendrait facheux. Il n'est ni querelleur, ni grognon, ni
emporte, ni complimenteur, ni opiniatre. Il fuit la raillerie medisante, la
bouffonnerie, les petites facons. Il ne joue pas au predicateur en chambre.
Il ne tire pas l'attention sur lui, il sait ecouter et profiter de ce qu'il entend:
il n'eleve jamais le ton de la voix pour prendre avantage sur ceux qui ne
parlent pas si haut. Il aime la compagnie des femmes pour ce qu'elle
apporte d'agrement, de finesse, de galanterie subtile. Il est capable de
dessiner un paysage, de lever un plan, d'apprecier la beaute d'une statue,
d'un tableau ou d'une medaille. Il lit tout ce 'qu'il faut lire et sait tout ce
qu'il faut savoir, sans pretendre pourtant rivaliser avec les docteurs et les
savants. Pour lui, la veritable beaute de l'esprit consiste dans un
discernement juste et delicat, inseparable du bon sens. En parlant, il
cherche le mot juste, l'expression exacte, non le faux brillant. S'il ecrit, il
ne s'applique pas seulement a plaire par la purete du style, la vivacite du
tour et les graces du langage, mais plus encore par la justesse des idees, la
force de la doctrine, l'abondance de la raison. Mais il est loin de toute
88

solennite conventionnelle, de toute gravite ceremonieuse a l'espagnole2,
l'expression triviale ne l'effraie pas. Il fait en' public et sans se gener
quantite de choses que la civilite de notre temps ordonne de faire en
cachette et sans en parler. Rien en lui d'affecte, d'hypocrite, de faux, de
fade, de gourme :
Cette raison, a laquelle il accorde tant de confiance, n'est pas une simple
puissance d'abstraction et de deduction. C'est la conformite de l'esprit avec
le reel, la faculte dominatrice qui permet de voir clair en soi-meme et de
prendre des choses une conscience entiere. C'est en ce sens que Racine a
ecrit4 que le caractere de Phedre est ce qu'il a mis de plus raisonnable sur le
theatre. Il veut dire: de plus vraisemblable, de plus fidele a la verite
psychologique, a l'observation du c?ur humain. Au fond, l'honnete homme
est un homme qui sait vivre. Mais si le savoir-vivre, sous sa forme
elementaire, est le talent de se bien comporter en societe, savoir vivre est
un art infiniment plus releve, puisqu'il consiste a mener, de parti pris, une
vie remplie, noble et difficile, avec la parfaite connaissance de ses forces et
le souci qu'elles soient bien employees. Certains disent, sans nuances, que
l'honnetete est la quintessence, le comble et le couronnement de toutes les
vertus. D'autres unissent le mot a la prudence, a l'honneur, a la foi, a la
droiture, a l'integrite, a la discretion. Mere5, qui fut l'ami de Pascal, precise
d'une maniere decisive que l'honnete homme se comporte d'une maniere
agissante et commode, plutot qu'en philosophe. En d'autres termes,
l'honnete homme est dans la vie. Il se distingue des autres par le jugement,
par la clairvoyance de l'esprit, par la serenite du c?ur, par la maitrise de soi
dans la conduite. Capable d'eprouver des passions fortes, il n'a pas
d'inquietude maladive, il n'est pas de ces desesperes qui vivent aujourd'hui
comme s'ils devaient mourir demain. Par ses lectures, il a acquis du
discernement, de la sagesse, mais plus encore par la pratique des choses et
par la connaissance des hommes, experience directe, franche, aiguisee*.
PIERRE GAXOTTE. Histoire des Francais (1951).
Примечания:
1. Старинная игра в мяч, предшественница тенниса. 2. Этикет играл весьма важ-
ную роль в отношениях в высшем испанском обществе. 3. Чопорного, надутого.
4. В предисловии к "Федре". 5. Мере, Жорж де (1610 - 1685) французский моралист,
теоретик "благовоспитанности".
89

Вопросы:
* Cherchez dans le texte une ou deux expressions particulierement heureuses qui
pourraient resumer ce portrait.
L'ESPRIT DE VOLTAIRE
Esprit de Voltaire, esprit voltalrien: deux expressions qu'il ne faut pas
confondre... mais qui peuvent s'associer, comme on le verra ci-dessous.
Qui ne sourirait devant l'hiftoire de Voltaire rencontrant au cours d'une
promenade le Saint Viatique et se decouvrant avec respeft? Un ami s'etonne:
L'AMI. - Eh quoi! vous vous etes donc reconcilie .avec Dieu?
VOLTAIRE. - Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas!
On lui parlait du savant anatomifte Haller1. Il en fit un grand eloge:
VOLTAIRE. - Oh! M. Haller, grand savant, grand philosophe, grand
poete!
UN AMI. - C'est d'autant mieux a vous d'en dire du bien qu'il ne dit que
du mal de vous !
VOLTAIRE. - Apres tout, nous nous trompons peut-etre l'un et l'autre!
Apres Nanine, qui avait ete d'ailleurs un retentissant echec, l'abbe Pellegrin SL'
plaignait aupres de Voltaire:
PELLEGRIN. - J'ai retrouve dans votre tragedie de nombreux vers pris
dans mes pieces! Je m'etonne qu'un homme si riche prenne le bien d'autrai!
VOLTAIRE. - Vous aurais-je vole sans le savoir? Je ne m'etonne plus de
la chute de ma piece.
Л la premiere d'?dipe2, qui avait eu un gros succes, un gentilhomme
s'approcha de l'auteur et familierement:
LE GENTILHOMME. - Mes compliments. Voltaire!
VOLTAIRE. - Merci, assurement; mais ne pourriez-vous dire: monsieur
de Voltaire?
LE GENTILHOMME. - Oubliez-vous la difference de naissance qui nous
separe?
VOLTAIRE. - Je ne l'oublie pas. Cette difference fait que je porte mon
90

nom, et que vous etes ecrase par le votre!
Le meme jour, Fontenelle' lui faisait un compliment un peu pointu:
EONTENELLE. - Mon cher Voltaire, puis-je vous parler en toute sincerite?
VOLTAIRE. - Je vous en prie.
FONTENELLE. - Vous n'etes pas propre au theatre. Votre style est trop
brillant, vous avez trop d'esprit.
VOLTAIRE. - Je m'en corrigerai, et, pour commencer, je vais relire vos
?uvres.
// savait en certaines occasions etre modeSte. M. de Boisgelin louait la
limpidite de son Style:
"Peuh! fit-il, les ruisseaux ne sont clairs que parce qu'ils ne sont pas
profonds."
// aimait jouer aux petits jeux. Chez la duchesse du Maine , il proposa un soir
une assez agreable enigme:
Cinq voyelles, une consonne,
En francais, composent mon nom
Et je porte sur ma personne
De quoi l'ecrire sans crayon.
(Le mot etait: oiseau.)
A la mort du philosophe, Catherine II, tsarine, acheta sa bibliotheque; elle y
trouva un cahier manuscrit plein de notes inedites qu'on publia en 1880 sous le
titre: Sottisier de Voltaire. En voici quelques tres brefs extraits:
"Nous cherchons tous le bonheur, mais sans savoir ou il est, comme'ces
ivrognes qui cherchent leur maison sachant confusement qu'ils en ont
une..." (...)
"Les hommes seront toujours fous et ceux qui croient les guerir sont les
plus fous de la bande..." (...)
"Il y a une difference si immense entre celui qui a sa fortune faite et
celui qui doit la faire, que ce ne sont plus deux creatures de la meme
espece..."
On lit encore dans le Sottisier cette reflexion demeuree d'une si brula'nte actualite:
" II n'y a point aujourd'hui de nation qui murmure plus que la francaise,
qui obeisse mieux et qui oublie plus vite*. "
91

LEON TREICH. L'Esprit francais (1943)
Примечания:
1. Альфред фон Галлер (1708 - 1777) - швейцарский естествоиспытатель, врач,
поэт (писал на немецком языке). 2."Эдип", первая трагедия Вольтера (1718). 3. Бернар
Ле Бовье де Фонтенель (1657 - 1757) - французский писатель и популяризатор науки.
4. Ремон де Буажлен (1732 - 1804) - французский прелат. 5. Луиза, графиня Мэнская
(1676 - 1753) - супруга Лу Огюста, герцога Мэнского, побочного сына Людовика
XIV. В её салоне в замке Со собирались самые блистательные люди того времени.
Вопросы:
* Cherchez dans ces citations celles qui denotent l'esprit de repartie; marquez les //oints
sur lesquels cet esprit s'exerce. - Cherchez celles qui vont plus loin dans la connaissance
de l'homme; discutez-les.
MARCHE-A-TERRE, LE CHOUAN
Des hommes de l'ancienne France, le Chouan (nom donne aux insurges roya-
listes de l'Ouest, en 1794) est un des plus representatifs. H symbolise
l'attachement ancestral du terrien a la foi catholique et monarchiste, qu'il
defendit farouchement contre les "Bleus", c'est-a-dire les revolutionnaires.
Dans un de ses romans les plus celebres, balzac a brosse, en la personne de
Marche-a-terre, un inoubliable portrait de Chouan.
Un officier republicain, Hulot, a ete charge d'enroler des soldats enllle-et-
Vilaine. Il les a fait mettre en marche dans la direUion de Mayenne. Mail les
Jeunes recrues, peu enthousiastes, s'arretent souvent en chemin, et cette lenteur
provoque l'impatience de l'officier.
"Pourquoi diable ne viennent-ils pas? demanda-t-il pour la seconde fois
de sa voix grossie par les fatigues de la guerre. Se trouve-t-il dans le village
quelque bonne Vierge a laquelle ils donnent une poignee de main?
- Tu demandes pourquoi?" repondit une voix. En entendant des sons
qui semblaient venir de la corne avec laquelle les paysans de ces vallons
rassemblent leurs troupeaux, le commandant se retourna brusquement
comme s'il eut senti la pointe d'une epee, et vit a deux pas de lui un
personnage encore plus bizarre qu'aucun de ceux emmenes a Mayenne
pour servir la Republique. Cet inconnu, nomme trapu, large des epaules, lui
montrait une tete presque aussi grosse que celle d'un b?uf, avec laquelle
92

elle avait plus d'une ressemblance. Des narines epaisses faisaient paraitre
son nez encore plus court qu'il ne l'etait. (...) Cette face, comme bronzee
par le soleil et dont les anguleux contours offraient une vague analogie
avec le granit qui forme le sol de ces contrees, etait la seule partie visible
du corps de cet etre singulier. A partir du cou, il etait enveloppe d'un
sarrau, espece de blouse en toile rousse plus grossiere encore que celle des
pantalons des conscrits les moins fortunes. Ce sarrau, dans lequel un
antiquaire aurait reconnu la saye (saga) ou le sayon des Gaulois, finissait
a mi-corps, en se rattachant a deux fourreaux de peau de chevre par des
morceaux de bois grossieAment travailles et dont quelques-uns gardaient
leur ecorce. Les peaux de bique, pour parler la langue du pays, qui lui
garnissaient les jambes et les cuisses, ne laissaient distinguer aucune forme
humaine. Des sabots enormes lui cachaient les pieds. Ses longs cheveux
luisants, semblables aux poils de ses peaux de chevre, tombaient de chaque
cote de sa figure, separes en deux parties egales, et pareils aux chevelures
de ces statues du Moyen Age qu'on voit encore dans quelques cathedrales
(...). Il tenait appuye sur sa poitrine, en guise de fusil, un gros fouet dont le
cuir habilement tresse paraissait avoir une longueur double de celle des
fouets ordinaires*. La brusque apparition de cet etre bizarre semblait facile
a expliquer. Au premier aspect, quelques officiers supposerent que
l'inconnu etait un requisitionnaire ou conscrit (l'un se disait pour l'autre)
qui se repliait sur la colonne en la voyant arretee. Neanmoins, l'arrivee de
cet homme etonna singulierement le commandant; s'il n'en parut pas le
moins du monde intimide, son front toutefois devint soucieux; et, apres
avoir toise2 l'etranger, il repeta machinalement et comme occupe de
pensees sinistres: "Oui, pourquoi ne viennent-ils pas? le sais-tu, toi?
- C'est que, repondit le sombre interlocuteur avec un accent qui
prouvait une assez grande difficulte de parler francais, c'est que la, dit il en
etendant sa rude et large main vers Ernee3 la est le Maine4, et la finit la
Bretagne."
Puis il frappa fortement le sol en faisant tomber le pesant manche de
son fouet aux pieds memes du commandant (...). La grossierete de cet
homme taille comme a coups de hache, sa noueuse ecorce, la stupide
ignorance gravee sur ses traits, en faisaient une sorte de demi-dieu barbare.
П gardait une attitude prophetique et apparaissait la comme le genie meme
de la Bretagne, qui se relevait d'un sommeil de trois annees, pour
recommencer une guerre ou la victoire ne se montra jamais sans de doubles
crepes5.
"Voila un joli coco6, dit Hulot en se parlant a lui-meme. Il m'a l'air d'etre
93

l'ambassadeur de gens qui s'appretent a parlementer a coups de fusil. (...)
"D'ou viens-tu?"
Son ?il avide et percant cherchait a deviner les secrets de ce visage
impenetrable qui, pendant cet intervalle, avait pris la niaise expression de
torpeur dont s'enveloppe un paysan au repos.
"Du pays des Gars1, repondit l'homme sans manifester aucun trouble.
- Ton nom? - Marche-a-terre.
- Pourquoi portes-tu, malgre la loi, ton surnom de Chouan8?" Marche-
a-terre, puisqu'il se donnait ce nom, regarda le commandant d'un air
d'imbecillite si profondement vraie, que le militaire crut n'avoir pas ete
compris. "Fais-tu partie de la requisition de Fougeres?"
A cette demande, Marche-a-terre repondit par un de ces je ye sais pas,
dont l'inflexion desesperante arrete tout entretien. Il s'assit tranquillement
sur le bord du chemin, tira de son sarrau quelques morceaux d'une mince et
noire galette de sarrasin9, repas national dont les tristes delices ne peuvent
etre comprises que des Bretons, et se mit a manger avec une indifference
stupide**.
H. de BALZAC. Les Chouans (1820).
Примечания:
1. Военный плащ у галлов. 2. Смерив взглядом с головы до ног. 3. Небольшой го-
родок в департаменте Майен, близ которого остановилась колонна новобранцев.
4 Старинная провинция во Франции. 5. Не приводить к чрезмерным потерям с обеих
сторон. Креп - полоса черной ткани, которую носят в знак траура. 6. Подозритель-
ный тип, "гусь". 8. Diminutif populaire pour: garcons. 9. "Marche-a-terre " n'est qu'un
surnom de guerre. 10. Из гречихи. Полное название: le ble sarrasin или le ble noir, т.е.
сарацинское или черное зерно.
Вопросы:
* Etudiez l'art du portrait chez Balzac, d'apres tout ce passage.
** Quelle idee l'ecrivain semble-t-il se faire de la Bretagne et des Bretons dams cette
description?
MORT DE GAVROCHE
Nombreux sont les mouvements revolutionnaires qui ont secoue Paris, dans
la premiere moitie du XIX" siecle. Chaque fois et c'est la un fait remarquable
des barricades s'eleverent dans les rues de la capitale.
L'emeute de 1832, que decrit VICTOR HUGO dans Les Miserables, peut etre consideree
comme une des plus representatives. Et Gavroche, le Sourire de Paris, cree, ou plutot
anime par le genie du poete, demeure un type de la litterature francaise.
94

Il rampait a plat ventre, galopait a quatre pattes, prenait son panier1 aux
dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort a l'autre, et vidait la
giberne ou la cartouchiere comme un singe ouvre une noix.
De la barricade, dont il etait encore assez pres, on n'osait lui crier de
revenir de peur d'appeler l'attention sur lui.
Sur un cadavre, qui etait un caporal, il trouva une poire a poudre.
"Pour la soif"2, dit-il, en la mettant dans sa poche. A force d'aller en
avant, il parvint au point ou le brouillard de la fusillade devenait
transparent.
Si bien que les tirailleurs de la ligne3 ranges et a l'affut derriere leur
levee de paves, et les tirailleurs de la banlieue masses a l'angle de la rue, se
montrerent soudainement quelque chose qui remuait dans la fumee.
Au moment ou Gavroche debarrassait de ses cartouches un sergent
gisant pres d'une borne, une balle frappa le cadavre. "Fichtre! fit Gavroche,
voila qu'on me tue mes morts." Une deuxieme balle fit etinceler le pave a
cote de lui. Une troisieme renversa son panier. Gavroche regarda et vit que
cela venait de la banlieue .
Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les
hanches, l'?il fixe sur les gardes nationaux qui tiraient, et il chanta:,
On est laid a Nanterre5 . '
C'est la faute a Voltaire,
Et bete a Palaiseau5
C'est la faute a Rousseau6.
Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les
cartouches qui en etaient tombees, et avancant vers la fusillade, alla
depouiller une autre giberne. La une quatrieme balle le manqua encore.
Gavroche chanta:
Je ne suis pas notaire,
C'est la faute a Voltaire,
Je suis petit oiseau,
C'est la faute a Rousseau.
Une cinquieme balle ne reussit qu'a tirer de lui un troisieme couplet:
Joie est mon caractere,
C'est la faute a Voltaire,
Misere est mon trousseau,
C'est la faute a Rousseau.
Cela continua ainsi quelque temps.
95

Le spectacle etait epouvantable et charmant. Gavroche, fusille, taquinait
la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'etait le moineau
bequetant les chasseurs. Il repondait a chaque decharge par un couplet. On
le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes nationaux et les
soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se redressait, s'effacait dans
un coin de porte, puis bondissait, disparaissait, reparaissait, se sauvait.
revenait, ripostait a la mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les
cartouches, vidait les gibernes, et remplissait son panier. Les insurges,
haletants d'anxiete, le suivaient des yeux. La barricade tremblait, lui.
chantait. Ce n'etait pas un enfant, ce n'etait pas un homme; c'etait un
etrange gamin-fee. On eut dit le nain invulnerable de la melee. Les balles
couraient apres lui, il etait plus leste qu'elles. Il jouait on ne sait quel
effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que la face camarde7
du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une pichenette8.
Une balle pourtant, mieux ajustee ou plus traitre9 que les autres, finit
par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il
s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antee dans
ce pygmee"; pour le gamin, toucher le pave, c'est comme pour le geant
toucher la terre; Gavroche n'etait tombe que pour se redresser; il resta assis
sur son seant, un long filet de sang rayait son visage, il eleva ses deux bras
en l'air, regarda du cote d'ou etait venu le coup, et se mit a chanter:
Je suis tombe par terre,
C'est la faute a Voltaire,
Le nez dans le ruisseau,
C'est la faute a...
Il n'acheva point. Une seconde balle du meme tireur l'arreta court. Cette
fois il s'abattit la face contre le pave, et ne remua plus. Cette petite grande
ame venait de s'envoler*.
VICTOR HUGO. Les Miserables (1862).
Примечания:
1. Корзинка, в которую Гаврош собирал патроны с убитых солдат, чтобы отнести
их повстанцам на баррикаде. 2. Намек на французскую пословицу: garder une foire
pour la soif, т.е. про запас, на черный день. 3. Линейной (тяжелой) пехоты. 4. То есть
со стороны солдат, подошедших из предместья. 5. Городки в предместьях Парижа.
6. Великие философы XVIII в. Вольтер и Руссо были яростными противниками
7. Безносое лицо. Имеется в виду череп, олицетворяющий смерть или Безносую.
8. Щелчок. 9. Aujourd'hui, on dirait plutot traitresse. 10. В греческой мифологии титан Антей,
сын Земли, прикасаясь к земле, обретал силы. 11. Пигмеи - низкорослые племена.
96

Вопросы:
* Montrez que l'etroite et naturelle association du plaisant et du pathetique est un des
. elements caracteristiques de ce recit.
TARTARIN DE TARASCON1
ALPHONSE DAUDET, Provencal d'adoption, n'a 'peut-etre pas beaucoup flatte
ses compatriotes en creant l'immortel Tartarin de Tarascon. Mais il l'a fait
avec cette gentillesse, cette absence de mechancete propre aux gens du Midi,
qui savent comprendre la plaisanterie et distinguer le mensonge de la
savoureuse "galejade".
Tartarin de Tarascon a ete pressenti pour aller tenir un comptoir commercial
a Shanghai. Apres avoir hesite, le brave meridional est reste dans sa ville natale.
En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui
fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller a Shanghai ou y etre alle, pour
Tarascon, c'etait tout comme. A force de parler du voyage de Tartarin, on
finit par croire qu'il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui
demandaient des renseignements sur la vie a Shanghai, sur les m?urs, le
climat, l'opium, le Haut Commerce.
Tartarin, tres bien renseigne, donnait de bonne grace les details qu'on
voulait, et, a la longue, le brave homme n'etait pas bien sur lui-meme de
n'etre pas alle a Shanghai, si bien qu'en racontant pour la centieme fois la
descente des Tartares, il en arrivait a dire tres naturellement: "Alors, je fais
armer mes commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par les
fenetres, sur les Tartares." En entendant cela, tout le cercle fremissait...
"Mais alors votre Tartarin n'etait qu'un affreux menteur. - Non! mille
fois non! Tartarin n'etait pas un menteur... - Pourtant, il devait bien savoir
qu'il n'etait pas alle a Shanghai!-Eh! sans doute, il le savait. Seulement..."
Seulement, ecoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une fois pour
toutes sur cette reputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux
Meridionaux. Il n'y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus a Marseille
qu'a Nimes, qu'a Toulouse, qu'a Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas,
il se trompe. Il ne dit pas toujours la verite, mais il croit la dire... Son
mensonge a lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espece de mirage2...
Oui, du mirage!.. Et pour bien me comprendre, allez-vous-en dans le
Midi, et vous verrez. Vous verrez tout plus grand que nature. Vous verrez
ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et
97

qui vous paraitront gigantesques, vous verrez la Maison Carree3 de
Nimes- un petit bijou d'etagere -, qui vous semblera aussi grande que
Notre-Dame. Vous verrez... Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un,
c'est le soleil... Tout ce qu'il touche, il l'exagere!.. Qu'est-ce que c'etait que
Sparte au temps de sa splendeur? Une bourgade... Qu'Athenes? Tout au
plus une sous-prefecture... et pourtant elles nous apparaissent comme des
villes enormes. Voila ce que le soleil en a fait...
Vous etonnerez-vous apres cela que le meme soleil, tombant sur
Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement comme Bravida,
le brave Bravida, d'un navet un baobab4, et d'un homme qui avait failli aller
a Shanghai un homme qui y etait alle*?
ALPHONSE DAUDET. Tartarin de Tarascon (1872).
Примечания:
1. Небольшой городок на левом берегу Роны недалеко от Авиньона. 2. Мираж
3. Знаменитый античный храм в Ниме, построенный в римскую эпоху. Его размеры
около 25 м в длину и 12 - в ширину. 4. Баобаб - африканское дерево, имеющее
очень толстый ствол.
Вопросы:
* Cherchez, dans l'?uvre d'A. Daudet (et plus specialement dans Tartarin de Tarascon).
d'autres passages ou l'ecrivain exploite comiquement ce gout de l'exageration propre, dit-il,
aux gens de Provence.
LA POIGNEE DE MAIN FRANCAISE
C'est en effet un geste bien familier aux Francais, et dont la frequence etonne
parfois les etrangers. MARC BLANCPA1N, dans ce "billet" d'un journal quotidien,
repond a un lecteur qui deflorait le temps perdu a serrer des mains... et les
risques d'infection que ce geste comporte.
Je vous le dis tout de suite, monsieur, vos considerations economiques
ne me touchent point. La demi-heure que nous perdons a nous serrer la
main, nous sommes toujours capables, voyez-vous, de la rattraper. Parce
que nous ne travaillons ni comme des b?ufs ni comme des machines, mais
comme des hommes qui savent forcer l'allure, accelerer le rendement, faire
vite ou plus vite encore selon leur humeur ou la necessite.
Quant a l'echange de microbes, il ne nous effraie point; des microbes, il
y en a partout: dans l'air que tous les hommes respirent, dans les boissons
et les aliments qu'ils avalent - meme quand ces aliments sont enveloppes
98

de cellophane! Certes, toutes les mains ne sont pas agreables a serrer. Il en
est de moites ou de rugueuses, de molles ou de brutales; mais la politesse
est justement dans le petit effort que nous faisons pour surmonter nos
repugnances. Et puis, monsieur, il vaut mieux tendre la main spontanement
plutot que de se sentir oblige de la lever machinalement, comme faisaient
tant de gens, il n'y a pas si longtemps, dans des pays, helas! voisins du
notre!
Ces serrements de mains ne sont pas toujours sinceres? Nous le savons,
monsieur, et nous mettons dans ce geste ce que nous voulons y mettre: de
l'amitie ou seulement un peu de cordialite, de la froideur quelquefois et
meme une reprobation muette. Personne pour s'y tromper. Mais la main
tendue et ouverte-meme reticente - signifie toujours qu'aucune haine
n'est irremediable, que le pardon reste souhaitable et la reconciliation
possible, que la vie entre nous garde ses chances de redevenir, aimable. Et
c'est cela qui est important, bien plus important qu'une demi-heure de
paperasserie plus ou moins utile*.
MARC BLANCPAIN ( 1956).
Вопросы:
* Avez-vous une opinion sur cette question?
LE CULTE DES "IDEES"
Heritier de Voltaire par la souplesse de la pensee et la limpidite du style,
ANDRE MAUROIS est aussi un des Francais qui connaissent le mieux les Anglo-
Saxons. Nul ne paraissait plus qualifie pour etablir entre les uns et les autres
une spirituelle comparaison.
Un ecrivain americain, Claude Washburn, a dit de nous: "Les Francais
sont logiques dans un monde de folie. Pour eux, non seulement 2 et 2 font 4,
mais 32 et 32 font 64, et non 4-589 comme pour tout le monde. Leurs esprits
sont ordonnes, balayes et clairs comme leur langage." Et un homme d'Etat
anglais: "Quand je discute avec un Francais, tres vite vient un moment ou
il me dit: "Tout de meme, vous reconnaissez que 2 et 2 font 4?" Je
reponds: "Non", et la cooperation efficace commence."
A la verite. Anglais et Americains se trompent en croyant les Francais
logiques. Il arrive, tres souvent, que le Francais soit passionne au point
d'oublier toute logique. Souvenons-nous de l'Affaire Dreyfus1 ou des
discussions sur la С. Е. D.2 Nous avons eu Descartes et sa methode, mais
99

aussi Pascal et son abime; Voltaire, mais Rousseau; Anatole France1, mais
Maurice Barres4. Ce qui reste exact, c'est que le Francais a le gout des
idees et le respect de l'intelligence; en cela contraire a l'Anglais, qui a la
mefiance des idees generales et le respect du caractere. Chez nous la
culture occupe, dans l'echelle des valeurs, une place plus elevee qu'ailleurs.
Hier, dans un train, j'ecoutais parler deux ingenieurs francais: "Ah! qu'il
est difficile, soupirait l'un d'eux, de faire un rapport pour le patron! Il ne se
contente pas de faits; il veut des idees transcendantes5 sur la politique et
l'economie." Et l'autre, un peu plus tard, parlant de l'affaire qu'il dirige:
"Elle est, disait-il, comme le Pelican de Musset6 Elle se laisse devorer
par ses filiales."
Idees transcendantes... Citations litteraires... Dialogue tres francais. Le
polytechnicien, qui joue dans la vie de notre pays un role capital, constitue
un remarquable exemple du culte de l'intelligence. Non seulement "il met
en equations la guerre, la tempete et l'amour", mais il exige que les faits se
soumettent a ses raisonnements. Voyez, dans Les Cyclones1 de Jules Roy,
ce personnage de technicien qui a calcule un avion supersonique et qui,
malgre les accidents, n'admet pas que l'evenement prenne le pas sur
l'aerodynamique. Qui de nous n'a connu des ingenieurs qui jugeaient
scandaleux que la mer demolit leurs digues? Des generaux qui mettaient
leur point d'honneur a ne pas sacrifier leur doctrine a l'evidence contraire?
Les administrations francaises sont les seules a emailler leurs reglements
de formules mathematiques, qui dissimulent la complexite du reel sous la
precision inhumaine des coefficients. Les partis politiques francais
s'attachent plus aux principes qu'aux consequences.
ANDRE MAUROIS. Portrait de la France et des Francais (1955).
Примечания:
\. В 1894 г. по сфабрикованному обвинению в шпионаже был осужден капитан
французской армии А.Дрейфус, причем при полном отсутствии доказательств. Дело
Дрейфуса раскололо французское общество на "дрейфусаров" и "антидрейфусаров".
Под давлением общественного мнения дело было пересмотрено, и Дрейфус был при-
знан невиновным. 2. Communaute Europeenne de Defense: Европейское Оборонитель-
ное Сообщество. В 1954 г. возник план создания подобного военно-политического
объединения, однако он не был реализован. 3. Писатель левой ориентации. 4. Писа-
тель, придерживавшийся правых взглядов. 5. Т.е. безмерно глубоких и своеобразных
6. Пеликан является символом милосердия, так как по легенде он выкармливает птен-
цов собственной кровью. Пеликана воспел А. Де Мюссе в стихотворении "Майская
ночь" ("Новые стихотворения"). 7. Театральная пьеса на тему об авиации.
100

SOLITUDE ET GRANDEUR
DE LA FRANCE
C'est a MARCEL-EDMOND NAEGELEN que nous demanderons une conclusion
pour cette -partie de notre ouvrage.
Cet Alsacien, qui appartient a la gauche du Parlement, s'est penche avec une
tendresse, inquiete sur l'histoire de notre pays. Son temoignage est celui d'un
patriote et d'un ardent champion de l'humanite.
Le cardinal de Florence, legat du pape Clement Vil aupres du roi de
France Henri IV de 1596 a 1598, ecrivait au Saint-Siege: "Ce pays que l'on
gouverne au petit bonheur, c'est miracle qu'il puisse subsister." C'est un
miracle qui dure depuis des siecles, avec des hauts et des bas, avec des
periodes ou la France dominait et d'autres ou elle semblait abattue (...).
Nous savons que la France avec sa population de quarante-trois millions
d'habitants, son Afrique du Nord impatiente d'echapper a sa tutelle, son
industrie insuffisante pour l'armement qu'exigerait la guerre, sans bombes
atomiques devant les forces enormes qui montent, ne peut plus, ne veut
plus connaitre ses hauts et ses bas, grimper au premier rang pour retomber
dans la defaite: 1811 -1815; 1919- 1940. Elle doit etre avare de son sang
repandu par tant de guerres. Il lui faut se tenir fermement a sa place, qui
correspond a son passe et a sa presente valeur. Il lui faut savoir qu'elle ne
peut plus obtenir par la force brutale la predominance ou la gloire. Sa force
ne peut etre desormais que dans la pensee, sa predominance et sa gloire
dans la qualite des idees qu'elle repandra et qu'elle fera admettre.
Il n'est pas de solitude dans le monde de la philosophie, de la litterature,
des arts, des sciences. Nous ne serons pas seuls quand nous serons, a l'О.
N. U., dans les conferences internationales, politiques, litteraires, scienti-
fiques, la voix de la sagesse et de l'humanite. Nul, nous l'avons vu, ne peut
sacrifier si peu que ce soit a la France en souvenir des sacrifices qu'elle a
consentis. Nous sommes seuls quand il s'agit de nos propres interets. Nous
ne le serons pas quand nous exprimerons ce qui est l'eternelle aspiration
des hommes au temps ou plane la menace des bombes et des nuages
atomiques.
Il faut renoncer a la forme de grandeur et de solitude ou s'est endormi
Napoleon dans Sainte-Helene. Il faut conquerir la grandeur et l'universel
amour qui engendrent les ?uvres imperissables de l'esprit que ne peut
detruire aucun Waterloo.
Malgre le poids de sa grandeur politique passee, malgre ses faiblesses
presentes, malgre sa solitude quand sont en cause ses biens materiels, la
101

France peut et doit etre une tres grande nation.
Avec Ernest Renan nous croyons en "ses eternelles puissances de
renaissance et de resurrection". Le monde attend, car il en a besoin, de la
France une nouvelle preuve de sa vitalite. Nous ne serons plus une grande
puissance militaire. Nous serons une grande force intellectuelle et morale
et par consequent politique.
Et si la guerre devient impossible parce que les hommes auront trop
peur de ses effets, si la paix durable et sure regne sur la terre, alors qui
pourra disputer a la France une des toutes premieres places? Cette ambition
peut paraitre dans cette periode si agitee un reve insense. Mais c'est
justement parce que le monde est en pleine ebullition et que l'homme vient
de s'emparer de la force atomique que nous pouvons esperer etre a la veille
de temps nouveaux ou la France redeviendra tres grande, lorsque au regne
actuel de la force, de la mefiance et de la haine aura succede l'ere de
l'harmonie, de l'idee et de la beaute*.
M.-E. NAEGELEN. Grandeur et Solitude de la France (1956).
Вопросы:
* L'ambition eprouvee et exprimee par M.E. Naegekn correspond-elle a l'idee que vous
vous faites de la France? '

V. Нравы и обычаи
Хотя француз по своей природе индивидуалист, не слишком
склонный подчиняться коллективной дисциплине, он тем не менее не
может обойтись без общения с другими людьми и без приятельской
беседы. Он должен высказывать свои мысли, сопоставлять их с мыс-
лями соседа, причем критики он не боится, даже нарывается на нее,
причем не столько для того, чтобы "прояснить проблему", сколько
для установления в беседе простых человеческих отношений.
Так что мизантроп, анахорет, отшельник - человеческие типы, не
слишком распространенные в нашей стране. Альцест всего лишь бли-
стательное исключение в своем столетии, и когда Жан-Жак Руссо
объявил общество источником всех наших бед, он навлек на себя все-
общее негодование. Зато какое чувство светскости у наших класси-
ческих писателей, многие из которых, скажем, Ларошфуко, кардинал
де Рец, мадам де Севинье, мадам де Лафайет - смогли удостоиться
имени светских. Естественная тяга к общению заставляла наших по-
этов объединяться в группы наподобие "Плеяд", "Сенакля", "Эколь".
Огромное значение для истории нашего общества и истории литера-
туры имеют прославленные "салоны". Впрочем, как остроумно заме-
тила в начале XIX века мадам де Сталь, французы читают книги и хо-
дят в театры вовсе не из желания что-то узнать или просто из любо-
пытства, а затем, чтобы иметь возможность поспорить о прочитанной
книге или увиденной пьесе...
Впрочем, не следует думать, будто вся общественная жизнь во
Франции сводится лишь к светской. Волнения, которые потрясают так
называемый "весь Париж", ничуть не затрагивают провинцию, где
образ жизни куда основательней и вкусы не так переменчивы, а уж
тем более деревню, нисколько не интересующуюся выборами в Ака-
демию или показом последней коллекции "высокой моды". И однако
же провинциальная буржуазия умеет организовывать блистательные
приемы; она аплодирует приезжающим на гастроли театрам, которые
103

знакомят ее с последними достижениями парижской сцены; на фести
вали драматического искусства, устраиваемые в Безансоне, Анже, Ар
ле, Оранже, Эксе собирается восторженная публика; молодые труппы
в Ренне, Тулузе, Ницце упрямо стремятся к децентрализации теат-
ральной жизни. Кроме того, существует множество всевозможных
обществ, свидетельствующих о склонности французов объединяться
по интересам: одни объединяются из любви к хорошей кухне - тако-
вы "Клуб без Клуба" и "Братство знатоков вина"; другие вступают в
общества ветеранов войны или бывших узников концлагерей; моло-
дые люди организуют команды, чтобы играть в футбол или регби:
любители фольклора сходятся, чтобы совершенствоваться в игре на
бретонской волынке, баскском тамбурине, беришонской виеле, про-
вансальской свирели... Необходимо отметить также величайшую жиз-
ненность кафе, куда крестьянин приходит не только для того, чтобы
выпить стаканчик после воскресной мессы, но и затем, - и это, по-
жалуй, главное, - чтобы поспорить о политике, а также перекинуться
в карты или сыграть партию в биллиард. Следует сказать, что кафе и
кабачков во Франции гораздо больше, чем где бы то ни было в мире, и
все потому, что француз любит пить только в компании, и для него
это больше некоторый социальный акт, чем времяпровождение. Лю-
битель выпить в одиночестве у нас воспринимается как маньяк или
неврастеник.
Так что склонность пойти куда-нибудь, встретиться с людьми, раз-
влечься, поболтать, посмеяться присуща не какой-нибудь одной, не-
значительной части французского общества; она обнаруживается во
всех социальных классах - и у сноба, который бегает с одного лите-
ратурного коктейля на другой, и у работницы, что всю ночь самозаб-
венно танцует на балу 14 июля...

CANDIDAT A L'HABIT VERT
Bien que destinee a controler et a diriger l'evolution de la langue et de la
litterature, l'Academie francaise ne fut jamais un cenacle purement litteraire.
Des sa fondation par Richelieu, en 1635, elle comptait dans ses rangs des
militaires, des avocats, des medecins, des prelats. Aussi vaut-elle a quiconque
y est elu une immense consideration.
Les Francais, si prompts a decouvrir des ridicules dans leurs institutions les
plus venerables, n'ont pas manque de plaisanter l'illustre compagnie, parfois
meme cruellement: Montesquieu, par exemple, qui fut de l'Academie, l'a traitee
avec ferocite dans les Lettres persanes. Moins mechants, ROBERT DE FLERS et
CAILLAVET se sont bornes a en faire une amusante caricature dans leur comedie
de L'Habit vert.
LE DUC1 - Comment, mon bon Pinchet2 est-il possible?.. Vous,
a Deauville!.. Et jusques a quand restez-vous sur la cote?
PINCHET. - Jusques a lundi au plus tard. Voyez-vous, monsieur le duc,
mon pere et mon grand-pere qui furent avant moi secretaires generaux de
l'Institut3 ne s'en sont pas eloignes un seul jour durant trente-sept ans.
Depuis vingt ans, je ne l'avais jamais quitte non plus... J'ai essaye, j'ai eu
tort.
BENIN. - C'est fort touchant.
PINCHET. - Non, monsieur le baron, non... c'est de l'egoisme et aussi un
peu d'orgueil. Il me semble que je manque la-bas, qu'en mon absence, il
y a de la poussiere qui n'est pas a sa place.
LE DUC. - Vous avez le mal du pays, Pinchet!
PINCHET. - Exactement, monsieur le duc. Ah! quand je pense que
dimanche - car je repartirai dimanche -, au moment ou le petit omnibus
de la gare passera le pont des Saints-Peres, j'apercevrai la coupole, le quai,
la petite place en hemicycle, modeste et si glorieuse pourtant...
BENIN. - Les deux braves petits lions de pierre endormis sur notre seuil
d'un sommeil de collegues...
PINCHET. - Nos voisins les bouquinistes qui vendent des livres qu'ils
ont lus a des gens qui ne les liront pas... Ah! on pourra dire tout ce qu'on
voudra, c'est un bel endroit.
LE DUC. - A propos, Pinchet, comment va noire collegue Bretonneau?
Il etait fort mal quand j'ai quitte Paris.
PINCHET. - Oh! il n'y a plus d'espoir4 monsieur, il est tout a tait gueri.
105

En revanche, on croit que M. Jarlet-Brezin ne passera pas l'ete. Du reste, je
vous tiendrai au courant des nouvelles, monsieur le duc, car mon fils me
renseignera par depeche.
BENIN. - C'est lui qui vous remplace en votre absence?
PINCHET. - Oui, je l'ai forme; je lui ai appris, comme mon pere me les
avait appris autrefois, les noms de tous les academiciens dont les bustes
ornent nos couloirs, nos greniers et nos caves. Il y en a beaucoup.
BENIN. - Ah! il y en a enormement.
LE DUC. - Enormement.
PINCHET. - Enormement. Ils sont immortels et pourtant personne ne
connait plus rien d'eux. Si bien que ces hommes illustres n'existeraient plus
du tout, s'il n'y avait pas toujours un Pinchet pour savoir leur nom*.
R. DE FLERS Et CAILLA VET. L'Habit vert (1912).
Примечания:
1. Герцог мечтает быть избранным во Французскую академию. Он говорит в шут-
ку, что в Академии существует "партия герцогов". 2. Пенше является генеральным
секретарем Французского Института. 3. Французский Институт представляет собой
объединение пяти Академий: Французской академии, Академии надписей и литерату-
ры, Академии моральных и политических наук, Академии наук (естественных) и Ака-
демии художеств. 4 Подразумевается: никакой надежды для кандидатов, претендую-
щих на освободившееся после его смерти академическое кресло!
Вопросы:
* Relevez et commentez quelques-uns des traits ironiques ou spirituels de cette page.
LE SALON DE L'ARSENAL1
Les Salons ont joue, dans la vie litteraire et 'philosophique du XVIH" siecle.
un role capital. Ils ont ete de veritables foyers intellectuels, et l'on sait assez
quel soutien les ecrivains et savants ont recu chez la marquise du Deffand ou
chez. Mme Geoffrin 'par exemple.
Au siecle suivant, le salon de l'Arsenal, ou Charles Nodier, assiste de sa
femme et de sa fille, la charmante Marie, accueillait poetes et artistes, a ete le
plus brillant et le plus vivant cenacle de l'epoque romantique. ALFRED DE
MUSSET, qui ne fut pas seulement le pathetique auteur des Nuits, mais aussi un
des maitres du badinage en vers, a su en celebrer spirituellement "la gaiete"...
106

A Charles Nodier.
Ta muse, ami, toute francaise,
Tout a l'aise,
Me rend la s?ur de la sante,
La gaiete.
Elle rappelle a ma pensee,
Delaissee,
Les beaux jours et les courts instants
Du bon temps,
Lorsque, rassembles sous ton aile
Paternelle,
Echappes de nos pensions2
Nous dansions.
Gais comme l'oiseau sur la branche,
Le dimanche
Nous rendions parfois matinal3
L'Arsenal.
La tete coquette et fleurie
De Marie4
Brillait comme un bleuet mele
Dans le' ble.
Taches deja par l'ecritoire,
Sur l'ivoire5
Ses doigts legers allaient sautant .
Et chantant. ' :
Quelqu'un recitait quelque chose
Vers ou prose,
Puis nous courions recommencer
A danser.
Chacun de nous, futur grand homme,
Ou tout comme,
Apprenait plus vite a t'aimer
Qu'a rimer.
Alors, dans la grande boutique
Romantique,
107

Chacun avait, maitre ou garcon,
Sa chanson...
Cher temps, plein de melancolie,
De folie,
Dont il faut rendre a l'amitie
La moitie*!
ALFRED DE MUSSET. Reponse a M. Charles Nodier (1843).
Примечания:
1. Имеется в виду библиотека Арсенала, находящаяся на правом берегу Сены.
Шарль Нодье был ее директором с 1824 г. 2. Из наших коллежей, где мы учились и
жили на пансионе. 3 Собирались в Арсенале вечером каждое воскресенье; расходи-
лись иногда под утро, и Мюссе хочет сказать, что поскольку танцы продолжались
чуть ли не до рассвета, утром Арсенал был полон жизни. 4. Дочь Шарля Нодье.
5. Клавиши рояля.
Вопросы:
* Apprecier le rythme de cette piece. En quoi s'accorde-t-il a l'evocation de ces
gracieuses soirees? - On cherchera a preciser, d'apres deux ou trois exemples, ce que la
litterature francaise doit aux salons.
LA PARTIE DE CARTES
Le cafe n'est pas seulement un lieu ou l'on vient boire. C'est aussi, nous l'avons
dit, un endroit commode pour se reunir et pour causer, pour se divertir et pour
discuter, pour jouer aux cartes ou s'entretenir de politique. On sait, du reste,
que le fameux roman de Diderot, Le Neveu de Rameau, se situe tout entier au
cafe de la Regence, qui existe encore rue Saint-Honore, a Paris. L'etablis-
sement ou Cesar, Escartefigue, Panisse et M. Brun disputent leur partie de
manille, n'a certes pas de pareils titres de noblesse; la scene qu'a imaginee
MARCEL PAGNOL n'en est pas moins d'un pittoresque, d'une verite et d'un
comique saisissants.
La scene se passe a Marseille a la terrasse d'un cafe du port.
ESCARTEFIGUE (pensif). - Oui, et je me demande toujours s'il coupe
a c?ur1.
(A. la derobee. Cesar fait un signe qu'Escorte figue ne voit pas, mais Panisse l'a
surpris.)
108

PANISSE (furieux). - Et je te prie de ne pas lui faire de signes.
CESAR. - Moi, je lui fais des signes? je bats la mesure.
PANISSE. - Tu ne dois regarder qu'une seule chose: ton jeu.
(A Escorte figue). - Et toi aussi.
CESAR. - Bon. (Il baisse les yeux, vers ses cartes.)
PANISSE (a Escartefigue). - Si tu continues a faire desgrimaces, je
fous2 les cartes en l'air et je rentre chez moi. M.
BRUN. - Ne vous fachez pas, Panisse. Ils sont cuits3.
ESCARTEFIGUE. - Moi, je connais tres bien le jeu de la manille et je
n'hesiterais pas une seconde si j'avais la certitude que Panisse coupe
a c?ur.
PANISSE. - Je t'ai deja dit qu'on ne doit pas parler, meme pour dire
bonjour a un ami.
ESCARTEFIGUE. - Je ne dis bonjour a personne. Je reflechis.
PANISSE. - Eh bien, reflechis en silence... Et ils se font encore des
signes! Monsieur Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille Cesar.
CESAR (a Punisse). - Tu te rends compte comme c'est humiliant ce que
tu fais la? Tu me surveilles comme un tricheur. Reellement, ce n'est pas
bien de ta part.
PANISSE (presque emu). - Allons, Cesar, je t'ai fait de la peine?
CESAR. - Quand tu me parles sur ce ton, quand tu m'espinches4 comme
si j'etais un scelerat, eh bien, tu me fends le c?ur.
PANISSE. - Allons, Cesar...
CESAR. - Oui, tu me fends le c?ur. Pas vrai, Escartefigue? Il nous fend
le c?ur.
ESCARTEFIGUE (ravi). - Tres bien.
(Il jette une carte sur le tapis. Panisse la regarde, regarde Cesar, puis se leve
brusquement, plein de fureur.)
PANISSE. - Est-ce que tu me prends pour un imbecile? Tu as dit:
"II nous fend le c?ur", pour lui faire comprendre que je coupe a c?ur. Et
alors il joue c?ur5, parbleu!
CESAR. -...
PANISSE (il lui jette les cartes au visage). - Tiens, les voila tes cartes,
hypocrite! (...) Siou pas plus fada que tu, sas! Foou pas mi prendre per un
109

aoutre! (Il se frappe la poitrine.) Siou mestre Panisse, et sies pas prou fin
per m'agouta6! (Il sort violemment en criant: "Tu me fends le c?ur!"
En coulisse, une femme crie: "Le Soleil! Le Radical7!"*)
MARCEL PAGNOL. Marins (1929). Acte III, se.
Примечания:
1. Он опасается, не побьет ли противник его карту козырем, если он зайдет с чер-
вей. 2. Я бросаю (разг.) 3. Они спеклись (т.е. партия ими проиграна). 4. Tu m'epies
(argot marseillais). 5. Т.е. он пойдет с мелкой червовой карты, чтобы заставить Панисса
побить ее козырем. 6. Provencal de Marseille: "Je ne suis pas plus fou que toi, tu sais! Il ne
faut pas me prendre pour un autre. Je suis maitre Panisse, et tu n'es pas assez malin pour me
tromper!" 7. Названия газет.
Вопросы:
* Sur quel jeu de mots repose le comique de cette scene?
DE LA GASTRONOMIE
La gastronomie est regardee en France a la fois comme un art et comme une
science. Certains meme l'ont haussee au rang d'une veritable philosophie:
"Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce que tu es... "
Le maitre de ces metaphysiciens de la gourmandise est assurement
BRILLAT-SAVAR1N (1755-1826) ce magistrat qui legifera du "gout" en
aphorismes vigoureux et d'une forme parfois plaisamment paradoxale.
APHORISMES DU PROFESSEUR
POUR SERVIR DE PROLEGOMENES A SON OUVRAGE
ET DE BASE ETERNELLE A SA SCIENCE.
I. - L'univers n'est rien que par la vie, et tout ce qui vit se nourrit.
IL - Les animaux se repaissent; l'homme mange; l'homme d'esprit seul
sait manger.
III. - La destinee des nations depend de la maniere dont elles se
nourrissent.
IV. - Dis-moi ce que tu manges, je te dirai ce. que tu es'.
V. - Le Createur, en obligeant l'homme a manger pour vivre, l'y invite
par l'appetit, et l'en recompense par le plaisir.
110

VI. - La gourmandise est un acte de notre jugement, par lequel nous
accordons la preference aux choses qui nou- sont agreables au gout sur
celles qui n'ont pas cette qualite.
VII. - Le plaisir de la table est de tous les ages, de toutes les
conditions, de tous les pays et de tous les jours; il peut s'associer a tous les
plaisirs, et reste le dernier pour nous consoler de leur perte.
VIII. - La table est le seul endroit ou l'on ne s'ennuie jamais pendant la
premiere heure.
IX. - La decouverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du
genre humain que la decouverte d'une etoile.
X. - Ceux quis'indigerent2 ou ceux qui s'enivrent ne savent ni boire ni
manger.
XI. - L'ordre des comestibles est3 des plus substantiels aux plus legers.
XII. - L'ordre des boissons est des plus temperees aux plus fumeuses
et aux plus parfumees.
XIII. - Pretendre qu'il ne faut pas changer de vin est une heresie; la
langue se sature; et, apres le troisieme verre, le meilleur vin n'eveille plus
qu'une sensation obtuse.
XIV. - Un dessert sans fromage est une belle a qui il manque un ?il.
XV. - On devient cuisinier, on nait rotisseur.
XVI. - La qualite la plus indispensable du cuisinier est l'exactitude:
elle doit etre aussi celle du convie.
XVII. - Attendre trop longtemps un convive retardataire est un
manque d'egards pour tous ceux qui sont presents.
XVIII. - Celui qui recoit des amis et ne donne aucun soin personnel au
repas qui leur est prepare, n'est pas digne d'avoir des amis.
XIX. - La maitresse de la maison doit toujours s'assurer que le cafe est
excellent; et le maitre, que les liqueurs sont de premier choix.
XX. - Convier quelqu'un, c'est se charger de son bonheur pendant tout
le temps qu'il est sous votre toit*.
BRILLAT-SAVARIN. Physiologie du Gout (1825).
111

Примечания:
I. Parodie d'un proverbe: " Dis-moi qui tu hantes (frequentes), le te dirai qui tu es."
2. Переедают до несварения желудка (до пресыщения). 3. Va.
Вопросы:
* On remarquera le caractere resolument social de certains de ces aphorismes. - Vous
approuverez ou discuterez, selon vos gouts, votre humeur ou vos idees, quelques-uns d'entre
eux.
LE DEJEUNER DE SOUSCEYRAC
On sait l'importance que les Francais attachent a la degustation de repas
savoureux, savamment arroses de vins fins. Et ce sera, pour l'etranger qui vient dans
notre pays, un moyen agreable d'en connaitre les diverses regions que de s'initier
aux specialites culinaires propres a chacune de nos provinces:
a Rouen, on lui servira "le canard au sang"; a Nantes, "le brochet au beurre
blanc"; en Perigord, des "confits" de volaille et de porc; dans le Gers ou le Lot, du
"foie gras" truffe; a Marseille, "la bouillabaisse" et "l'aioli"; en Savoie, "la
fondue"; a Nancy, "la quiche lorraine"; et a Strasbourg, "le kugelhopf".
On trouvera un exemple amusant du gout si francais pour la bonne cuisine
dans ce Dejeuner de Sousceyrac, que PIERRE BENOIT a eu la bonne idee d'offrir
aux deux heros de son roman.
Deux amis, Philippe et Jean, se sont arretes a Sousceyrac' pour dejeuner. Mais
ils ne sont pas sans crainte sur ce que Mme Prunet, leur hotesse, va leur servir a
manger.
Madame Prunet les attendait sur le seuil de l'hotel.
"Tout est pret, messieurs", dit-elle. Et elle les conduisit dans la salle
a manger, qui etait situee au premier etage.
Les dernieres abeilles de la saison s'insinuaient en bourdonnant
a travers les rayures d'or pale despersiennes. Jean ouvrit la fenetre toute
grande. La lumiere entra. "Nous serons tres bien, ici", dit-il. En raison de
l'heure deja avancee, ils etaient seuls dans la piece assez banale, mais d'une
proprete parfaite. Le parquet, humide encore d'un recent lavage, sentait
l'eau de savon. Il y avait des fleurs champetres dans les cornets2 de faux
cristal. Aux murs, des gravures coloriees evoquaient les batailles navales,
ou des vaisseaux et des fregates de chez nous etaient en train de s'expliquer
severement avec leurs petits camarades d'outre-Manche*.
Philippe et Jean s'installerent pres de la fenetre, devant la table ou leurs
couverts etaient mis.
112

"Qu'allez-vous nous donner, chere madame? demanda Jean. - Du
poulet, puisque vous en desirez, messieurs, repondit Mme Prunet. Mais
comme il n'est pas tout a fait a point, j'ai pense vous faire gouter d'abord
autre chose."
II s'agissait d'un foie de canard et d'un saladier d'ecrevisses, qu'elle
disposa devant eux.
"Ce n'est pas tres varie comme hors-d'?uvre, poursuivit-elle. Si vous
desirez des sardines a l'huile, je peux envoyer la petite en chercher une
boite a l'epicerie qui n'est pas loin.
- Pour Dieu, gardez-vous-en, ma chere dame. C'est tres bien ainsi!"
s'ecria Jean. Tandis que Mme Prunet se retirait, il donna un coup de coude
a Philippe. "Eh! mais, dis donc, les choses n'ont pas l'air de trop mal
s'arranger. - Pourquoi veux-tu necessairement etre tombe dans un guet-
apens?" repliqua Philippe avec aplomb.
Il y avait seulement dix minutes, il n'etait point aussi rassure. Ce fut ce
que Jean faillit lui repondre. Mais il fut assez magnanime pour ne pas
insister.
"Voyons ces ecrevisses. Elles ne sont pas tres grosses, mais le court-
bouillon3 qui les baigne me parait avoir ete compose selon les veritables
regles de l'art. Echalote, thym, laurier4. Parfait! Rien ne manque.
- Quant au foie gras, dit Philippe, il est tout simplement merveilleux.
Je te conseille de le comparer avec les purees qu'on nous sert a Paris.
- Decidement, dit Jean, tu as eu une riche idee en nous faisant passer
par Sousceyrac. En tout cas, que mes eloges ne t'empechent pas de nous
verser a boire."
II y avait sur la table deux sortes de vins, l'un blanc, l'autre rouge. Jean
gouta a l'un et a l'autre. Le blanc etait leger, avec un arriere-gout de resine
qui n'etait pas desagreable. Quant au rouge, il etait un peu epais, un peu
violace, mais si plein d'honnetete et de fraicheur!
"Maintenant, le poulet peut etre brule, j'ai moins peur. Avec ce vin, ce
foie gras, ces ecrevisses, nous verrons toujours venir. Allons, redonne-nous
a boire, et quitte cette mine de catastrophe5."
Il rit. Philippe consentit a sourire. Le saladier, enorme pourtant, etait
deja a moitie vide. Du foie, il ne restait qu'une mince tranche, que Jean
s'adjugea. Quant aux bouteilles, elles ne risquaient plus, en se renversant,
de causer a la nappe le moindre dommage.
"Excellente entree en matiere, madame, dit Jean a l'hotesse. Sans
mentir, si le plat de resistance est de la meme lignee que les hors-d'?uvre...
Mais, qu'est-ce que vous nous apportez la?
113

- Des truites du pays, monsieur, repondit-elle avec son air perpetuel de
s'excuser. Mon petit-neveu les a pechees cette nuit. Je les avais promises a
quelqu'un des environs. Mais tant pis! J'aime autant que vous en profitiez.
- Inspiration du Ciel, ma bonne dame. Regarde-moi ca, Philippe. Sont-
elles gracieuses, les mignonnes! Qu'en penses-tu?" Philippe haussa les
epaules.
"Je te l'avais bien dit, fit-il, quand Mme Prunet eut regagne sa cuisine.
Pourquoi n'aurions-nous pas ete admirablement ici?
- Ouais! dit Jean. Enfin ne rouvrons pas les vieilles querelles.
Repasse-moi le plat. He! la, he! la, laisse-m'en.
- Le vin blanc, qui me paraissait un peu faible sur les ecrevisses,
s'harmonise fort bien avec les truites", dit Philippe.
Verre en main, ils se regarderent en souriant, legerement renverses
contre le dossier de leurs chaises...
Au-dehors, un peu de brise etait ne, une brise qui n'etait pas encore le
vent d'hiver, mais qui le faisait pressentir. Elle ondulait avec douceur dans
les vastes frondaisons rousses du foirail6.
Mme Prunet entra, nantie d'un plat de cepes7 farcis. Les deux amis lui
firent une ovation. "A boire, a boire! cria Jean.
- Tu voudras bien constater, dit Philippe solennellement, que les
champignons que voici n'ont aucun rapport avec les miserables morceaux
de pneumatiques huileux qu'on debite partout sous le nom de cepes a la
bordelaise8. Tu es rassure, j'espere, a present?
-Si je le suis! C'est-a-dire que je suis au comble de l'amertume de
n'avoir decouvert Sousceyrac que le dernier jour des vacances, a la veille
de notre separation. Ca m'embete9 bien de te quitter, mon petit Philippe, tu
sais.
- Reste avec moi. Les braves gens de Vierzon chez qui je vais seront
ravis. Je leur ai si souvent parle de toi.
- Tu n'es pas fou? Et le ministere?
- Deux jours, trois jours de plus, qu'est-ce que c'est que cela? Personne
n'en mourra.
- Impossible, te dis-je... Apres-demain, sans faute, je dois etre rue de
Grenelle10. Aujourd'hui, c'est mon chant du cygne11.
- En fait de cygne, regarde. Voila qui me fait l'effet d'un assez joli
canard en salmis12." Jean leva les bras au ciel.
"Imbecile. Imbecile ou ivrogne. Il est indigne d'etre originaire d'un tel
pays. Il prend pour un salmis de canard un civet13 de lievre. Et quel civet!
Mes compliments, madame. C'est onctueux, c'est noir, c'est magnifique.
114

Nous vous avons sottement defiee. Vous avez releve le defi. Croyez que
nous ne vous en gardons nulle rancune. Mais sapristi14, il fallait prevenir!
C'est que je commence a etre a bout de souffle. Allons-y pourtant. Sainte
Vierge, je n'ai jamais rien mange de pareil!
- Vous etes trop indulgent, monsieur, dit Mme Prunet. Moi, je ne suis
pas tres satisfaite de ce lievre. Il avait perdu beaucoup de sang. Le poulet
sera, je crois, mieux reussi. - Le poulet?
- Ne m'avez-vous pas reclame du poulet? Excusez-moi, il ne faut pas
que je le perde de vue. Un coup de feu est si vite attrape. - Cette brave
dame a jure notre mort", dit Philippe**.
PIERRE BENOIT. Le Dejeuner de Sousceyrac (1931).
Примечания:
1. Городок на юго-западе Центрального массива (департамент Ло). 2. Небольшие ва-
зы в форме рогов. 3. Пряный навар для отваривания рыбы и ракообразных. 4. Пряности,
душистые травы - лук-шалот, тимьян, лавровый лист. 5. ...И прекрати строить такую
кислую физиономию. 6. Рыночная площадь. 7. Белых грибов. 8. Белые грибы по-
бордосски. 9. Огорчает (разг.). 10. Улица в Париже. На ней находится министерство, в
котором служит Жан. 11. Лебединая песня, т.е. последнее творение художника. Сущест-
вует легенда, что перед смертью лебедь поднимается в небо, чтобы пропеть последнюю
песню. 12. Рагу из птицы в соусе. 13. Рагу из дичи или зайца, тушеных в вине с луком.
14. Проклятие, чаще всего используемое для выражения эмоций, нечто вроде "Черт по-
бери!".
Вопросы:
* Relevez les traits d'humour contenus dans cehe page.
** Etudiez la psychologie de chacun des trois personnages. - Par quels procedes
l'auteur parvient-il a animer sa description?
PRESENTATION D'UNE "COLLECTION"
PARIS est peut-etre le lieu du monde ou l'elegance feminine atteint son plus
haut degre de raffinement. Et les noms de nos grands couturiers sont aussi
connus a l'etranger, sinon davantage, que ceux de nos plus grands artistes ou
de nos plus grands savants.
Les maisons de couture, temples de la haute mode, vivent dans un etat de
fievre permanente. Mais cette fievre atteint son point culminant lors de la
presentation publique des nouvelles collections: autrement dit, quand les
"mannequins" viennent faire admirer a une assistance choisie les tout derniers
modeles dont on les a revetus.
115

Rue Clement-Marot', cent cinquante personnes, installees autour de la
piste, emplissaient les salons gris et or de la maison Marcel Germain. La
presentation a la presse de la collection de demi-saison venait de
commencer, en retard comme de coutume. Aristocratie de la profession, les
redactrices en chef des grandes revues feminines etaient assises de droit au
premier rang. Derriere elles, selon une hierarchie subtile et soigneuse,
etaient placees les chroniqueuses de mode des journaux de Paris et de
province; toutes ces dames prenaient des notes sur des calepins de
moleskine noire.
Se trouvaient la egalement les acheteuses des maisons americaines, et
aussi un petit nombre d'hommes - illustrateurs, peintres, decorateurs de
theatres et fabricants de tissus - qui ne semblaient nullement genes dans
cette voliere*.
Les mannequins s'avancaient, le c?ur serre de trac2 le regard
faussement detache, avec une demarche artificielle, un nonchaloir sur
veille" des attitudes hors d'usage, et ce sourire force qu'ont les trapezistes
en fin de numero.
Une crieuse annoncait le nom des modeles. La saison precedente,
Marcel Germain avait pris, pour baptiser ses robes, la serie des volcans et
des montagnes. Cette fois, il avait travaille dans les petits gateaux. Les
tailleurs s'appelaient "Friand", "Sable" et "Macaron", et la robe de mariee,
en broderie anglaise, se nommait "Puits d'Amour".
Germain avait invente aussi la teinte de la saison: le bleu "eternite".
Marcel Germain lui-meme, dans un veston pervenche, au col une
cravate papillon de couleur flamme, les yeux legerement a fleur de tete et
les cheveux blonds en toupet ondule, se promenait dans les couloirs,
nerveux, agite, anxieux, et epiait les applaudissements comme un auteur
dramatique pendant une generale.
"Ah!., mes enfants, "Brioche" ne plait pas... Mais si, je sais ce que je
dis, entendez donc, ce manteau est un four, disait-il a son entourage de
maquettistes et de premieres vendeuses. Je le savais, on n'aurait pas du le
passer... Et maman? Est-ce que vous apercevez maman? Est-ce que maman
n'est pas desesperee? Pauvre maman..."
Mme Germain, la mere du createur, sage et rose sous ses cheveux
blancs, se tenait parmi les hautes autorites americaines et distribuait de
doux sourires et de bons propos.
Le personnel superieur s'employait a rassurer le couturier, et la
directrice commerciale, Mme Merlier, personne au beau profil et aux
cheveux severement tires en arriere, s'efforcait de lui apporter un peu de
116

reconfort viril**.
Mais Germain continuait de se tordre les mains. On vivait en plein
drame. Comme toujours, il y avait des modeles qui n'etaient pas prets a
temps. Le couturier et son etat-major avaient travaille jusqu'a 3 heures du
matin, au studio, pour rectifier des details, et, depuis l'ouverture, les
ateliers executaient les dernieres inspirations.
"Et "Mille-Feuilles", est-ce que "Mille-Feuilles" est descendue?
demandait Marcel Germain. Mais, voyons, c'est effroyable! Qu'est-ce que
fait l'atelier de Marguerite? "Mille-Feuilles" est le clou de la collection.
Tout tient la-dessus. Merlier4, mon petit, je vous en prie, allez voir vous-
meme ce qui se passe. "
C'etait la troisieme personne qu'il envoyait ainsi depuis dix minutes, a la
recherche de "Mille-Feuilles".
"Si nous ne pouvons pas montrer cette robe, moi, mes enfants, je vous
annonce que je ferme la maison ce soir, declara Germain, et je mets tout le
monde sur le pave... Une cigarette, je voudrais une cigarette. Non, pas
celles-la, les miennes. Ou sont-elles?.. Et celle-la, celle-la. Chantai, oui,
regardez-la, gemit-il en designant un mannequin qui s'avancait dans le
grand salon, elle a oublie ses boucles d'oreilles! Je vous assure, moi, je vais
mourir***."

<<

стр. 3
(всего 13)

СОДЕРЖАНИЕ

>>