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СОДЕРЖАНИЕ

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MAURICE DRUON. Rendez-vous aux Enfers (1951).
Примечания:
1. В VIII округе Парижа между авеню Монтеня и улицей Пьера Шаррона, где
находятся наиболее известные дома моды ("от кутюр"). 2. Le trac (разг.) - страх,
волнение перед выходом на сцену, публичным выступлением. 3. С отработанной
небрежностью, непринужденностью. 4. Г-жа Мер лье.
Вопросы:
* Que signifie exactement ce mot de voliere? Qu'a-t-il a la fois de juste et de piquant?
** Montrez fironie de cette epithete, et sa verite.
*** Montrez de quelle vie est anime le curieux personnage lie Germain.
LA FARANDOLE
Nombreuses sont les fetes ou peut s'exprimer la joie populaire. Mais les plus
interessantes sont sans doute celles ou se manifeste l'ame d'une province
particuliere, celles qui, en somme, appartiennent au fonds folklorique de la
nation. A cet egard, la farandole provencale peut etre consideree comme ur-s
des plus typiques de l'ancienne France.
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Valmajour1 tourna sur ses talons et descendit le long de l'estrade, sa caisse
au bras, la tete droite, avec ce leger dehanchement du Provencal, ami du rythme
et de la danse. En bas, des camarades l'attendaient, lui serraient les mains. Puis
un cri retentit: "La farandole!" clameur immense, doublee par l'echo des
voutes, descouloirs, d'ou semblaient sortir l'ombre et la fraicheur qui
envahissaient maintenant les arenes2 et retrecissaient la zone du soleil. A
l'instant le cirque fut plein, mais plein a faire eclater ses barrieres, d'une foule
villageoise, une melee de fichus blancs, de jupes voyantes, de rubans de velours
battant aux coiffes de dentelle, de blouses passementees, de vestes de cadis3.
Sur un roulement de tambourin, cette cohue s'aligna, se defila en
bandes, le j arret tendu, les mains unies. Un trille de galoubet4 fit onduler
tout le cirque.et la farandole menee par un gars de Barbentane, le pays des
danseurs fameux, se mit en marche lentement, deroulant ses anneaux,
battant ses entrechats, presque sur place, remplissant d'un bruit confus, d'un
froissement d'etoffes et d'haleines, l'enorme baie du vomitoire ou peu a peu
elle s'engouffrait. Valmajour suivait d'un pas egal, solennel, repoussait en
marchant son gros tambourin du genou, et jouait plus fort a mesure que le
compact entassement de l'arene, a demi noyee deja dans la cendre bleue du
crepuscule, se devidait comme une bobine d'or et de soie.
"Regardez la-haut!" dit Roumestan tout a coup.
C'etait la tete de la danse surgissant entre les arcs de voute du premier etage,
pendant que le tambourinaire et les derniers farandoleurs pietinaient encore dans
le cirque. En route, la ronde s'allongeait de tous ceux que le rythme entrainait de ,
force a la suite. Qui donc parmi ces Provencaux aurait pu resister au flutet
magique de Valmajour? Porte, lance par des rebondissements du tambourin, on
l'entendait a la fois de tous les etages, passant les grilles et les soupiraux descelles,
dominant les exclamations de la foule. Et la farandole montait, montait, arrivait
aux galeries superieures que le soleil bordait encore d'une lumiere fauve.
L'immense defile des danseurs bondissants et graves decoupait alors sur les
hautes haies cintree's du pourtour, dans la chaude vibration de cette fin d'apres-
midi de juillet, une suite de fines silhouettes, animait sur la pierre antique un de
ces bas-reliefs comme il en court au fronton degrade des temples*.
En bas, sur l'estrade desemplie, - car on partait et la danse prenait plus de
grandeur au-dessus des gradins vides, - le bon Numa6 demandait a sa femme,
en lui jetant un petit chale de dentelle sur les epaules pour le frais du soir:
"Est-ce beau, voyons?.. Est-ce beau?..
- Tres beau", fit la Parisienne, remuee cette fois jusqu'au fond de sa
nature artiste**.
ALPHONSE DAUDET. Numa Roumestan (1881)
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Примечания:
1. Тамбурист (барабанщик, играющий на провансальском тамбурине), который
только что добился оваций и успеха. 2. Старинные арены в Арле, сохранившиеся еще
с античной эпохи. 3. Род шерстяной ткани. 4. Разновидность небольшой продольной
флейты, распространенной в Провансе. Тамбурист держит ее в одной руке, а другой
играет на тамбурине. 5. Небольшая свирель. 6. Нума Руместан, депутат от Арля, глав-
ный герой романа.
Вопросы:
* Le mouvement et le rythme de la phrase sont admirablement calques sur ceux de la
foule. Citez quelques passages significatifs a cet egard.
** Montrez que l'auteur a voulu traduire le caractere a la fois solennel et enthousiaste,
grave et ardent de la farandole.
LA FIN D'UN TOUR DE FRANCE
Le Tour de France cycliste ne constitue -pas un episode ordinaire de la vie
sportive francaise. C'est un evenement d'importance veritablement nationale,
qui deplace sur les routes du pays des millions de spectateurs, auquel la presse
consacre des articles nombreux et circonstancies, qui alerte la Radio et meme,
aujourd'hui, la Television.
Quel que soit l'interet sportif d'une epreuve aussi penible, il n'en faut pas moins
admirer le courage et l'endurance de ces "geants de la route", qui, apres
avoir, pendant pres d'un mois, effectue des etapes quotidiennes de deux ou trois
cents kilometres, viennent recueillir au Parc des Princes, terme de leur course,
les acclamations d'une foule en delire.
Un nuage bas blanchit au detour de la route et roule sur nous. Nous
sommes aveugles, suffoques; nous demarrons a tatons; une voiture-pilote
hurle a nos trousses comme la sirene d'un navire perdu; une autre nous
frole et pous depasse, dans un elan hardi et onduleux de poisson geant; un
fretin affole de cyclistes aux levres terreuses, entrevus dans la poussiere,
s'grippe aux ailes2 des automobiles, derape, s'ecrase.
Nous suivons, engrenes dans la course. J'ai vu passer devant nous, tout
de suite avales par des tourbillons lourds, trois coureurs minces: dos noirs
et jaunes, chiffres de rouge, trois etres qu'on dirait sans visage, l'echine en
arceau, la tete vers les genoux, sous une coiffe blanche... Ils ont disparu
tres vite, eux seuls muets dans le tumulte; leur hate a foncer en avant, leur
sience semble les isoler de ce qui se passe ici. On ne dirait pas qu'ils
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rivalisent entre eux, mais qu'ils nous fuient et qu'ils sont le gibier de cette
escorte ou se melent, dans la poussiere opaque, des cris, des coups de
trompe, des vivats et des roulements de foudre.
Nous suivons, nourris de fin silex croquant3 les narines brulees. Il
y a devant nous, dans le nuage, l'ombre basse et vague d'une automobile
invisible, proche pourtant a la toucher du capot; nous grimpons sur le siege
pour regarder derriere, un autre fantome de voiture, et d'autres derriere
celui-la; on devine des bras agites, on entend des cris qui nous maudissent
et reclament le passage...
Cependant, les coureurs muets - tete modeste du cortege assourdissant -
nous ont menes jusqu'a la voie de chemin de fer, ou la barriere fermee
immobilise un instant la course. Une foule claire, endimanchee, attend et
acclame; la encore, les petits hommes noirs et jaunes, chiffres de rouge, se
faufilent par la porte des pietons, franchissent la voie, et s'eclipsent. Nous
restons parques derriere les grilles, furieux et comme frustres. Le nuage de
poussiere, un instant abattu, me laisse voir une triple ule d'impatientes et
puissantes voitures, couleur de route, couleur de boue - des chauffeurs
couleur de muraille et masques, qui guettent, prets a depasser, d'une embardee
peut-etre mortelle, le voisin de devant... A ma droite, deux hommes sont debout
dans leur voiture, tendus en gargouilles pardessus la tete de leur conducteur.
Dans la voiture de gauche, un autre, noir de graisse et d'huile, se tient a
croupetons5 "les pieds sur les coussins, et darde sur la route le regard de ses
lunettes bombees. Tous ont l'air prets a bondir, a frapper, et l'objectif de maint
appareil photographique inquiete, braque, comme un canon noir... Il fait chaud,
un soleil orageux couve toute cette ferocite anonyme...
La foule cordiale, joviale, attend, tout le long de Poissy, les coureurs
que nous rattrapons. Un bon gros pere, un peu saoul veut temoigner son
enthousiasme en etreignant l'un des automates noirs et jaunes, qui passe au
ralenti: l'automate sans visage detache soudain, sur la trogne du gros pere,
un poing terrible et rentre dans son nuage, comme un dieu venge...
Avenue de la Reine, a Boulogne... La foule, de plus en plus dense,
a envahi le milieu de la chaussee, et, dans son zele incommode, s'ouvre tout
juste devant le gagnant, qui maintenant releve la tete, montre ses yeux
exasperes et sa bouche ouverte, qui peut-etre crie de fureur... On lui fait
place, mais la foule se referme devant nous, qui le suivons, comme un
champ d'epis serres se remele apres une rafale.
Un second coureur nous frole, pareillement entrave par la multitude qui
le fete, et sa blonde figure, pareillement furieuse, vise follement un point
devant lui: l'entree du velodrome...
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C'est fini. Il n'y a plus maintenant que la piste immense du Parc des
princes, empli d'une foule etale4. Les cris, les battements de mains, les
musiques ne sont que brise au prix de la bourrasque qui m'apporta jusqu'ici
et d'ou j'emerge assourdie, la tete bourdonnante. Mais je vois encore,
la-bas, tres loin, de l'autre cote du cirque, je vois se lever, s'abaisser,
comme les deux bielles minuscules et infatigables qui suffisaient a
emouvoir cette tempete mecanique, les deux jambes menues du
triomphateur*.
COLETTE. Dans la Foule (1920).
Примечания:
1. Мелкая, непромысловая рыба. Здесь: безымянная масса гонщиков. 2. Крылья.
3. Пыль, песок, скрипящий на зубах. 4. Резкий поворот в сторону, занос. 5. На корточ-
ках. 6. Ivre (terme populaire; prononcer: sou).l. Неподвижная, как море во время штиля.
Вопросы:
*Оп appreciera, d'apres cette page, le don que possede Colette d'evoquer les attitudes
et le mouvement. Mais la description ne cache-t-elle pas, ici et la, une discrete ironie?
LE TOUT-PARIS
Avant la deuxieme guerre mondiale, il y avait et il y a -peut-etre encore deux
categories au moins de Parisiens: ceux qui vivaient dans la grande cite comme
ils auraient vecu dans n'importe quelle autre ville du monde simplement,
laborieusement, modestement, et c'etait l'immense majorite; et'puis, une faune
curieuse, composee d'hommes et de femmes en vue, qui consumaient leur temps
en mondanites aussi futiles qu'ostentatoires et qui constituaient ce qu'il etait
convenu d'appeler le Tout-Paris...
Une des activites essentielles de cette fausse elite consistait a participer a des
reunions denommees pompeusement " cocktails " et dont MAURICE DRUON nous
offre une relation aussi exacte que cruelle.
Paris etait au plein milieu de sa "Saison".
A tour de role, trois cents maitresses de maison faisaient deplacer leur
mobilier et fourbir leur argenterie, retenaient les memes serviteurs en extra'
devalisaient les memes fleuristes, commandaient chez les memes
fournisseurs les memes petits fours, les memes pyramides de sandwiches
au pain de mie ou au pain de seigle, fourres des memes verdures et des
mernes anchois, pour retrouver apres le depart de leurs invites leurs ap-
parternents desoles comme par le passage d'une armee en campagne, leurs
meubles jonches de coupes vides et de vaisselle sale, leurs tapis roussis par
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les cigarettes, leurs nappes moirees de taches, leurs marqueteries frappees
de cercles poisseux, leurs fleurs asphyxiees par les effluves de la foule, et
pour se laisser choir, rompues, dans un fauteuil, en prononcant toutes la
meme phrase: "Dans l'ensemble, cela s'est tres bien passe..."
Et toutes, le lendemain, sinon le soir meme, surmontant leur feinte ou
leur reelle fatigue, se precipitaient a des receptions identiques.
Car c'etaient toujours les quelques memes centaines de personnes,
appartenant a ce qu'il y avait de plus notoire dans le parlement, les lettres, les
arts, la medecine, le barreau, a ce qu'il y avait de plus puissant dans la finance
et les affaires, a ce qu'il y avait de plus marquant parmi les etrangers de
passage (et qui souvent d'ailleurs ne passaient que pour cette occasion), a ce
qu'il y avait de plus prometteur ou de plus habile dans la jeunesse, de plus
riche dans la richesse, de plus oisif dans l'oisivete, de plus gratin dans
- l'aristocratie, de plus mondain dans le monde, que l'on voyait graviter, se
bousculer, s'etouffer, s'embrasser, se sourire, se lecher, se juger, se hair*.
La parution d'un livre, la premiere d'un film, la centieme d'une piece de
theatre, le retour d'un explorateur, le depart d'un diplomate, l'ouverture d'une
galerie de tableaux, le record d'un pilote, tout etait pretexte a quelque festivite.
Chaque semaine, une coterie3, pourvu que la presse l'etayat, revelait un
genie qui ne durerait pas deux mois, etouffe dans son succes ainsi qu'une
torche dans sa fumee.
Paris etalait alors en fait de robes, de bijoux et d'ornements tout ce que ses
metiers d'art et de mode pouvaient produire. L'invention et le gout, l'argent
aussi, se depensaient sans compter dans le vetement, la parure et le decor.
Prodigieuse foire aux vanites comme peut-etre jamais il ne s'en etait
tenu sur la terre! Quel mouvement interieur poussait ces gens a se recevoir,
a s'inviter, a repondre aux invitations, a feindre le plaisir en des lieux ou ils
s'ennuyaient a crever, a danser par politesse avec des partenaires qui leur
deplaisaient, a s'abstenir, par discretion, de danser avec ceux qu'ils
desiraient, a se vexer s'ils etaient omis sur une liste, mais a gemir chaque
fois qu'ils recevaient un nouveau bristol4 a applaudir des ?uvres ou des
auteurs qu'ils meprisaient, a etre meprises de ceux-ci memes qu'ils
applaudissaient, a se repandre en sourires pour des indifferents, a clamer
leur misanthropie, leur lassitude du monde, et a perdre mutuellement en ces
jeux curieux leur temps, leurs forces et leur fortune?
C'est qu'en cette foire ou chacun etait a la fois demandeur et offrant.
acheteur et camelot, se pratiquait le troc5 le plus subtil du monde, celui de
la puissance et de la celebrite**.
MAURICE DRUON. Rendez-vous aux Enfers (1951)
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Примечания:
1. Слуги, нанятые в дополнение к обычной прислуге. 2. Поджаристая золотистая
корочка на каком-либо кушанье. Здесь: сливки (общества). 3. Клика, группа людей,
обладающих влиянием либо затеявших интригу. 4. Пригласительный билет, отпеча-
танный на бристольском картоне. 5. Обмен, меновая торговля.
Вопросы:
* Comment l'ecrivain a-t-il su traduire les ridicules de cette societe?
** La description ne glisse-t-elle -pas ici a la satire sociale? - On rapprochera ce texte
de celui ou le meme auteur depeint la Presentation d'une collection dans un magasin de
couture.
PARIS ET LA PROVINCE
Enverse la province, Paris n'eprouvait, hierencore, qu'un peu de pitie dedaigneuse:
elle manquait d'aisance, d'allure, de chic; qu'il s'agit de peinture, de musique, ou,
plus simplement, de mode, elle etait toujours en retard d'une saison ou deux. Ah!
"faire province", quelle condamnation dans une bouche parisienne!..
Et c'est un peu ce que signifie cette page de FRANCOIS MAURIAC. Mais elle
exprime aussi la province, paisible et laborieuse, dont les fils les mieux doues
viennent d'ailleurs renouveler sans cesse le sang de l'ingrate capitale. Il faut,
comme FRANCOIS MAURIAC, avoir ete soi-meme arrache au vieux terroir
francais, pour comprendre tout ce qu'il y a de grave, de profond, d'ineffacable
dans une vie dont l'enfance fut marquee du sceau provincial.
Paris est une solitude peuplee; une ville de province esttln desert sans
solitude*.
Un provincial intelligent souffre a la fois d'etre seul et d'etre en vue. Il
est le fils un Tel, sur le trottoir de la rue provinciale, il porte sur lui, si l'on
peut dire, toute sa parente, ses relations, le chiffre de sadotet de ses
esperances1. Tout le monde-le voit, le connait, l'epie; mais il est seul (...).
La conversation est un plaisir que la province ignore. On se reunit pour
manger ou pour jouer, non pour causer.
Cette science des maitresses de maison, a Paris, pour reunir des gens
qui, sans elle, se fussent ignores, et qui leur seront redevables du bonheur
de s'etre connus, cet art de doser la science, l'esprit, la grace, la gloire, est
Profondement inconnu de la province (...).
Certes la bonne societe provinciale ne compte pas que des sots: et un
important chef-lieu ne saurait manquer d'hommes de valeur. Si donc ces
sortes de reunions qui font l'agrement de la vie a Paris, paraissent
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impossibles ailleurs, la faute en est a cette terrible loi de la province: on
n'accepte que les -politesses qu'on peut rendre. Cet axiome tue la vie de
societe et de conversation.
A Paris, les gens du monde qui possedent quelque fortune et un train de
maison, jugent qu'il leur appartient de reunir des etres d'elite, mais non de la
meme elite. Ils s'honorent de la presence sous leur toit d'hommes de talent.
Entre les maitres de maison, fussent-ils de sang royal, et leurs invites, c'est un
echange ou chacun sait bien que l'homme de genie qui apporte son genie,
l'homme d'esprit qui apporte son esprit ont droit a plus de gratitude.
Ainsi recus et honores, les artistes, les ecrivains de Paris n'ont point
cette mefiance des "intellectuels" de province guindes, gourmes , hostiles
des qu'ils sortent de leur trou.
En province, un homme intelligent, et meme un homme superieur, sa
profession le devore. Les tres grands esprits echappent seuls a ce peril.
A Paris, la vie de relations nous defend contre le metier. Un politicien
surmene, un avocat celebre, un chirurgien savent faire relache pour causer
et fumer dans un salon ou ils ont leurs habitudes.
Un avocat provincial se croirait perdu d'honneur si le public pouvait
supposer qu'il dispose d'une soiree: "Je n'ai pas une heure a moi...", c'est le
refrain des provinciaux: leur specialite les ronge.
Province, gardienne des morts que j'aimais. Dans la cohue de Paris,
leurs voix ne parvenaient pas jusqu'a moi; mais te voici soudain, toi,
pauvre enfant; nous avons suivi cette allee, nous nous etions assis sous ce
chene, nous avions parle de la mort.
Le vacarme de Paris, ses autobus, ses metros, ses appels de telephone,
ton oreille n'en avait jamais rien percu; - mais ce que j'ecoute ce soir, sur
le balcon de la chambre ou tu t'eveillais dans la joie des cloches et des
oiseaux, ce sanglot de chouette, cette eau vive, cet aboi, ce coq, ces coqs
soudain alertes jusqu'au plus lointain de la lande, c'est cela meme, et rien
d'autre, qui emplissait ton oreille vivante; et tu respirais, comme je le fais
ce soir, ce parfum de resine3 de ruisseau, de feuilles pourries**. Ici la vie
a le gout et l'odeur que tu as savoures quand tu etais encore au monde.
FRANCOIS MAURIAC. La Province.
Примечания:
1. То есть надежд на получение наследства от родственников после их смерти
2. Надутых, чопорных, неестественных. 3. Смолы сосен, растущих в Ландах.
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Вопросы:
* Commentez cette, maxime vigoureuse. - Que pensez-vous de ce genre litteraire, que
vous pouvez trouver egalement dans les extraits de La Rochefoucauld et de Brillat-Savarin?
** Montrez la force emotionnelle des demonstratifs contenus dans cette phrase. --
Quels personnages l'auteur designe-t-il par toi, nous? En quoi ce procede d'expression
est-il heureux?
A COMBRAY
Autant le Parisien, noye dans l'immense fourmiliere humaine qui s'agite
autour de lui, se perd dans l'anonymat et s'y complait, autant le villageois
s'inquiete de connaitre, jusqu'en ses moindres details, la vie de son voisin. Il est
volontiers bavard, cancanier, et la plus infime nouveaute excite sa curiosite.
MARCEL PROUST, dont l'enfance s'est passee, pour une part, dans un village
d'Eure-et-Loir, a su rendre cette atmosphere de connaissance (et de
surveillance) reciproque, si frequente dans toutes nos campagnes.
Quand le soir je montais, en rentrant, raconter notre promenade a ma
tante, si j'avais l'imprudence de lui dire que nous avions rencontre, pres du
Pont-Vieux, un homme que mon grand-pere ne connaissait pas: "Un
homme que grand-pere ne connaissait point, s'ecriait-elle. Ah! je te crois
bien !" Neanmoins un peu emue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le
c?ur net, mon grand-pere etait mande. "Qui donc est-ce que vous avez
rencontre pres du Pont-Vieux, mon oncle? un homme que vous ne
connaissiez point? - Mais si, repondait mon grand-pere, c'etait Prosper, le
frere du j ardinier de Mme Bouilleb?uf. - Ah! bien", disait ma tante,
tranquillisee et un peu rouge; haussant les epaules avec un sourire ironique,
elle ajoutait: "Aussi il me disait que vous aviez rencontre un homme que
vous ne connaissiez point!" Et on me recommandait toujours d'etre plus
circonspect une autre fois, et de ne plus agiter ainsi ma tante par des
paroles irreflechies. On connaissait tellement bien tout le monde,
a Combray, betes et gens, que si ma tante avait vu par hasard passer un
chien "qu'elle ne connaissait point", elle ne cessait d'y penser et de
consacrer a ce fait incomprehensible ses talents d'induction et ses heures de
liberte.
"Ce sera3 le chien de Mme Sazerat, disait Francoise, sans grande
conviction, mais dans un but d'apaisement et pour que ma tante ne se
"fende pas la tete".
- Comme si je ne connaissais pas le chien de Mme Sazerat! repondait
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ma tante, dont l'esprit critique n'admettait pas si facilement un fait.
- Ah! ce sera le nouveau chien que M. Galopin a rapporte de Lisieux.
- Ah! a moins de ca4.
- 11 parait que c'est une bete bien affable5, ajoutait Francoise, qui tenait
le renseignement de Theodore, spirituelle comme une personne, toujours
de bonne humeur, toujours aimable, toujours quelque chose de gracieux.
C'est rare qu'une bete qui n'a que cet age-la soit deja si galante. Madame
Octave, il va falloir que je vous quitte, je n'ai pas le temps de m'amuser,
voila bientot dix heures, mon fourneau n'est seulement pas eclaire6, et j'ai
encore a plumer7 mes asperges.

- Comment, Francoise, encore des asperges! mais c'est une vraie
maladie d'asperges que vous avez cette annee, vous allez en fatiguer nos
Parisiens !
- Mais non, madame Octave, ils aiment bien ca. Ils rentreront de
l'eglise avec de l'appetit et vous verrez qu'ils ne les mangeront pas avec le
dos de la cuiller8* "
MARCEL PROUST. Du cote de chez Swann (1913).
Примечания:
1. Насмешливый оборот, означающий "Так я тебе и поверила!". 2. Conjonction
explicative: "Mon etonnement etait justifie, car ce garcon me disait"...3. Futur exprimant
une hypothese. (= Quand on connaitra l'origine de ce chien, ce sera le chien de Mme
Sazefat.). 4. Expression du langage familier: "Je ne vois que cette explication." 5. Привет-
ливое, ласковое животное. 6. Провинционализм, означающий: "Я еще даже не расто-
пила плиту". 7. Eplucher. 8. Разговорное выражение, означающее: "все сметут; будут
есть так, что за ушами трещать будет".
Вопросы:
* Excellent dialogue qui semble enregistre tout vif. Relevez quelques tours familiers
empruntes a la langue orale.

VI. Женщина во Франции
Женщина во Франции часто бывала объектом насмешек: в нашей
литературе, начиная с авторов фаблио и вплоть до современных шан-
сонье, включая сюда Рабле, Лафонтена, Мольера, Вольтера, Монтер-
лана, она являлась - наряду со священником, школьным учителем,
лекарем и судейским - одним из самых высмеиваемых персонажей.
Но во все времена у нее были и пылкие воспеватели: достаточно
вспомнить "Роман о Розе", петраркистские сонеты Ронсара и Дюбел-
ле, благородных героинь, порожденных гением Корнеля, о грациоз-
ных существах, выдуманных Мариво, о мечтательных девушках
Мюссе, о почти нематериальных нимфах, что населяют романы и пье-
сы Жироду, чтобы утверждать, что у нас феминистское направление
всегда пользовалось успехом, во всяком случае не меньшим, чем ан-
тиженское.
Хотя француженки очень поздно (лишь в 1945 г.) получили избира-
тельные права, они тем не менее всегда играли важную, чтобы не ска-
зать славную роль во всех сферах национальной истории. Кто не знает
деяний Св.Женевьевы, покровительницы Парижа, или Жанны д'Арк?
Кто не слыхал о сонетах Луизы Лабе, о "Гептамероне" Маргариты
Наваррской, "Письмах" мадам де Севинье, "Принцессе Клевской"
г-жи де Лафайет, о "Дьявольском болоте" и "Маленькой Фадетте"
Жорж Санд, стихотворных сборниках Анны де Ноай, романах вели-
кой Колетт? Разве можно забыть и о тех, кто подобно г-же Саблье или
г-же Жофрен, поддерживал писателей и артистов, кто подобно
г-же Рекамье, вдохновлял гения или, как Эжени де Герен, заботился о
Расцвете утонченного таланта? А что сказать о тех, кто боролся за
эмансипацию своих сестер: гильотинированной Олимпии де Гуж,
'Красной деве" Луизе Мишель, неутомимой суфражистке Луизе
Вейс? Об участницах Сопротивления, сражавшихся в маки, павших в
сражениях или от пуль палачей, проявлявших храбрость не меньшую,
чем мужчины?..
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Достаточно посмотреть, сколько девушек в наше время получаю,
высшее образование, сколько среди женщин кандидатов наук, препо-
давателей университетов, сколько адвокатов, врачей, депутаток,
сколько женщин руководит фирмами и предприятиями, чтобы понять,
что старый салический закон1 мертв и что женское равноправие во
Франции не только является юридической нормой, но и вошло в
жизнь.
Пусть наши зарубежные друзья не дадут себя провести, когда им
будут подсовывать несправедливый, а главное, условный образ легко-
мысленной француженки, интересующейся одними модами да лю-
бовными похождениями, хотя многие только такой ее себе и пред
ставляют. Как и всюду в мире, во Франции множество трудолюбивых
женщин, стойко выдерживающих тяготы жизни, а французские мате-
ри в заботливости и верности семейному очагу ничуть не уступаю!
матерям других национальностей.
Примечания:
1. "Салическая правда" - свод законов салических франков, созданный в начале
VI в., по которому женщины лишались права на участие в разделе земель, а также
права занимать королевский трон.

MADAME GEOFFRIN
Le merite de Madame Geoffrin (1699-1777) qui tint, faubourg Saint-Honore, un
des -plus brillants salons du XVIIIe siecle, et qui y exerca son influence sur une
foule d'ecrivains, d'artistes et d'hommes d'Etat, Louis GILLET semble l'avoir decele
de l'?il le plus perspicace: elle savait en vraie "femme de chez, nous" se montrer
egalement aimable envers tous, quelle que fut l'origine sociale de ses hotes...
Comment gouvernait-elle cette ingouvernable engeance1 de fortes tetes
et de philosophes, ces amours-propres sans raison, cette race irritable des
poetes? Elle n'a point dit son secret, mais on peut le deviner...: ce fut par
l'admirable equilibre d'humeur, et surtout par un tact, un vrai genie de
femme. Tous les objets qui l'entouraient, une cassolette2 de Gouthiere, la
pendule de la cheminee, les meubles, le service de table, present de Marie-
Therese temoignent d'un meme effort, d'une pensee occupee uniquement
d'un meme objet: honorer l'esprit, assurer au talent un rang et une
conditiondignes de lui dans le monde, lui donner droit de bourgeoisie dans
la societe. Faire rencontrer a sa table grands seigneurs et gens de lettres, les
amener a converser sur le pied d'egalite, humaniser l'orgueil du sang,
adoucir l'apre fierte du genie roturier4, donner a tous des habitudes
communes et un terrain d'entente, degourdir les uns de leur morgue5, retirer
les autres de la boheme, organiser chez soi une republique des elites, les
etats generaux de toutes les valeurs, c'etait une grande pensee et ce n'est
pas la faute de Mme Geoffrin si elle n'y a pas completement reussi. Il n'y
fallait pas moins que Minerve elle-meme ou que le Saint-Esprit. Horace
Walpole6 l'invoqua sur le mode lyrique: "O Bon Sens!" comme Renan plus
tard dedie sa litanie a la deesse de l'Acropole.
Au fond, la bonne dame du faubourg Saint-Honore fut une Francaise
excellente. Elle ut ce que veut toute femme de chez nous: etre une bonne
maitresse de maison. Elle regna par des qualites de bonne menagere. Sans
beaute, sans talents exceptionnels, sans situation particuliere ni aucune
qualite romanesque, elle sut bien ce qu'elle voulait et ce qu'il faut pour
mettre la paix entre les hommes: tache qui exige l'oubli de soi, la patience,
le jugement, peut-etre plus de c?ur que d'esprit, et dont elle nous livre le
secret quand elle nous dit: "Soyons aimables*".
Louis GILLET. Les Grands Salons litteraires au M'usee Carnavalet (1928).
Примечания:
1. Букв, отродье, здесь: сборище, собрание. 2. Курильница, ваза для возжигания
благовоний. 3. Мария Терезия (1717 - 1780), австрийская императрица, мать Марии
129

Антуанетты. 4. Недворянского происхождения. 5. Высокомерие, чванен
6. Уолпол Хорас (1717 - 1797), английский писатель, автор "готических" романов.
Вопросы:
* Montrez,, d'apres ce texte, le role joue par les salons, au XVIII * siecle, dans
preparation d'une revolution sociale.
MIMI PINSON
Avec son 'prenom, fait d'un diminutif, et son nom, emprunte a celui d'un
oiseau, Mimi Pinson incarne a merveille ce personnage de jeune fille, modiste
ou lingere, appele jadis la "grisette" et aujourd'hui la "midinette". Pauvre.
mais pimpante; nee du peuple, mais sans vulgarite; travailleuse, mais le rue
facile; point farouche, et pourtant honnete: oui, elle est bien telle, que l'a
presentee ALFRED DE MUSSET dans une serie d'alertes couplets.
Mimi Pinson est une blonde,
Une blonde que l'on connait.
Elle n'a qu'une robe au monde,
Landerirette1 !
Et qu'un bonnet.
Le Grand Turc2 en a davantage.
Dieu voulut de cette facon
La rendre sage.
On ne peut pas la mettre en gage
La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson porte une rose,
Une rose blanche au cote.
Cette fleur dans son c?ur eclose,
Landerirette!
C'est la gaite.
Quand un bon souper la reveille,
Elle fait sortir la chanson
De la bouteille.
Parfois il penche sur l'oreille,
Le bonnet de Mimi Pinson.
Elle a les yeux et la main prestes.
Les carabins4 matin et soir,
Usent les manches de leurs vestes,
130

Landerirette !
A son comptoir.
Quoique sans maltraiter personne,
Mimi leur fait mieux la lecon
Qu'a la Sorbonne.
Il ne faut pas qu'on la chiffonne,
La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson peut rester fille,
Si Dieu le veut, c'est dans son droit.
Elle aura toujours son aiguille,
Landerirette!
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquete,
Ce n'est pas tout qu'un beau garcon
Faut5 etre honnete;
Car il n'est pas loin de sa tete
Le bonnet de Mimi Pinsono
D'un gros bouquet de fleurs d'orange
Si l'amour veut la couronner, ,
Elle a quelque chose en echange,
Landerirette!
A lui donner.
Ce n'est pas, on se l'imagine,
Un manteau sur un ecusson
Fourre d'hermine;
C'est l'etui d'une perle fine7,
La robe de Mimi Pinson.
Mimi n'a pas l'ame vulgaire;
Mais son c?ur est republicain:
Aux trois jours8 elle a fait la guerre,
Landerirette!
En casaquin9.
A defaut d'une hallebarde
On l'a vue avec son poincon10
Monter la garde.
Heureux qui mettra la cocarde
Au bonnet de Mimi Pinson*.
ALFRED DE MUSSET. Poesies nouvelle's (1835-1852).
131

Примечания:
1. Слово, не имеющее смысла, используется как припев в народных песнях
2. Турецкий султан. 3. То есть платье Мими невозможно сдать в заклад. 4. На студен-
песком жаргоне того времени - студенты-медики. 5. Langage familier: il faui etre
honnete. 6. "Avoir la tete pres du bonnet" означает "быть вспыльчивым, скорым на язви-
тельный ответ". 7. Жемчужина, перл, т.е. сама Мими Пенсон. 8. Имеются в виду дни
революции 1830 года (27, 28, 29 июля). 9. Казакин, женская короткая блузка или коф.
точка, сшитая в талию. 10. Пуансон - инструмент для пробивания в ткани круглых
отверстий, которые затем обшиваются.
Вопросы:
* Quels caracteres inspiration et rythme, refrain de chaque couplet font de cette piece
une "chanson"? - On comparera ces vers a ceux ou Musset celebre le Salon de l'Arsenal.
DETRESSE DE MADAME BOVARY
Emma BOVARY est-elle vraiment, comme l'a affirme Albert Thibaudet, "la
femme francaise moyenne la plus proche de la lectrice francaise de romans" ?
Peut-etre. En tout cas, elle fut, pendant un certain temps, la provinciale type,
la femme dont le c?ur romantique (et de surcroit nourri de lectures roma-
nesques) est decu par la mediocrite d'un mari sans ambition et la platitude
d'une vie quotidienne depourvue de toute poesie.
Au fond de son ame, cependant, elle attendait un evenement. Comme
les matelots en detresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux
desesperes, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de
l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait
jusqu'a elle, vers quel rivage il la menerait, s'il etait chaloupe ou vaisseau
a trois ponts, charge d'angoisses ou plein de felicites jusqu'aux sabords1.
Mais, chaque matin, a son reveil, elle l'esperait pour la journee, et elle
ecoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'etonnait qu'il ne vint pas,
puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, desirait etre au lendemain.
Le printemps reparut. Elle eut des etouffements aux premieres chaleurs,
quand les poiriers fleurirent*.
Des le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de
semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le
marquis d'Ander-villiers, peut-etre, donnerait encore un bal a la
Vaubyessard2. Mais tout septembre s'ecoula sans lettres ni visites.
Apres l'ennui de cette deception, son c?ur de nouveau resta vide, et
alors la serie des memes journees recommenca.
132

Elles allaient donc maintenant se suivre a la file, toujours pareilles,
innombrables, et n'apportant rien! Les autres existences, si plates qu'elles
fussent, avaient du moins la chance d'un evenement. Une aventure amenait
parfois des peripeties a l'infini, et le decor changeait. Mais, pour elle, rien
n'arrivait. Dieu l'avait voulu! L'avenir etait un corridor tout noir, et qui
avait au fond sa porte bien fermee. Elle abandonna la musique. Pourquoi
jouer? Qui l'entendrait? Puisqu'elle ne pourrait jamais, en robe de velours
a manches courtes, sur un piano d'Erard', dans un concert, battant de ses
doigts legers les touches d'ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour
d'elle un murmure d'extase, ce n'etait pas la peine de s'ennuyer a etudier.
Elle laissa dans l'armoire ses cartons a dessin et la tapisserie. A quoi bon?
a quoi bon? La couture l'irritait. "J'ai tout lu", se disait-elle. Et elle restait
a faire rougir les pincettes, en regardant la pluie tomber**.
GUSTAVE FLAUBERT. Madame Bovary (1857).
Примечания:
1. Пушечные порты, прорези для орудий в борту корабля. 2. Соседний замок, в ко-
торый Эмма была приглашена на бал в октябре прошлого года. 3. Эрар Себастьен
(1752 - 1831), знаменитый французский мастер, изготавливавший музыкальные инст-
рументы, основатель мануфактуры по производству пианино.
Вопросы:
* Pourquoi ce detail: "Quand les poiriers fleurirent"?
** "L'ennui" dont souffre Emma Bovary ne ressemble-t-il pas au fameux "mal du
siecle" des romantiques? Rene, aussi, avait "tout lu".
SOUCIS D'UNE QRAND-MERE
MARCEL PROUST a laisse de sa grand-mere un portrait inoubliable, et qu'il a
paru inutile de publier une fois de plus. Moins connue, elle n'est guere moins
emouvante pourtant, la page ou ANDRE GIDE a evoque la bonne vieille qui etait
si heureuse de pouvoir gater son petit-fils quand, aux vacances, celui-ci
revenait la voir a Uzes.
La continuelle crainte de ma grand-mere etait que nous n'eussions pas
assez a manger. Elle qui ne mangeait presque rien elle-meme, ma mere
avait peine a la convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient. Le
Plus souvent elle ne voulait rien entendre, s'echappait d'aupres de ma mere
Pour avoir avec Rose1 des entretiens mysterieux. Des qu'elle avait quitte la
cuisine, ma mere s'y precipitait a son tour et, vite, avant que Rose fut partie
133

au marche, revisait le menu et decommandait les trois quarts.
"Eh bien. Rose! ces gelinottes2? criait grand-mere, au dejeuner.
- Mais, ma mere, nous avions ce matin les cotelettes. J'ai dit a Rose de
garder les gelinottes pour demain." La pauvre vieille etait au desespoir.
"Les cotelettes! Les cotelettes! repetait-elle, affectant de rire. - Des
cotelettes d'agneau; il en faut six pour une bouchee..."
Puis, par maniere de protestation, elle se levait, enfin allait querir dans
une petite resserre au fond de la salle a manger, pour parer a la desolante
insuffisance du menu, quelque mysterieux pot de conserves, prepare pour
notre venue. C'etaient le plus souvent des boulettes de porc, truffees,
confites dans de la graisse, succulentes, qu'on appelait des "fricandeaux".
Ma mere naturellement refusait.
"Te4! le petit en mangera bien, lui!
- Mere, je vous assure qu'il a assez mange comme cela.
- Pourtant! vous n'allez pas le laisser mourir de faim?.."
(Pour elle, tout enfant qui n'eclatait pas, se mourait. Quand on lui
demandait, plus tard, comment elle avait trouve ses petits-fils, mes cousins,
elle repondait invariablement, avec une moue:
"Bien maigres!")
Une bonne facon d'echapper a la censure de ma mere, c'etait de
commander a l'hotel Bechard quelque tendre aloyau5 aux olives, ou, chez
Fabregas le patissier, un vol-au-vent6 plein de quenelles7, une floconneuse
brandade8 ou le traditionnel croutillon au lard. Ma mere guerroyait aussi,
au nom des principes d'hygiene, contre les gouts de ma grand-mere; en
particulier, lorsque celle-ci, coupant le vol-au-vent, se reservait un morceau
du fond.
"Mais, ma mere, vous prenez justement le plus gras.
- Eh! faisait ma grand-mere, qui se moquait bien de l'hygiene - la
croute du fond...
- Permettez que je vous serve moi-meme."
Et d'un ?il resigne la pauvre vieille voyait ecarter de son assiette le
morceau qu'elle preferait*.
ANDRE GIDE. Si le grain ne meurt (1926).
Примечания:
1. Имя служанки. 2. Рябчики. 3. Кладовая для продуктов. 4. Exclamation familier6
aux Meridionaux. 5. Говяжье филе, вырезка. 6. Волован, слоеный пирог е наминкой.
7. Мясные или рыбные фрикадельки, вообще мясной или рыбный фарш. 8. Треска
по-провансальски: рубленая треска с маслом, чесноком и сливками.
134

Вопросы:
* Faites ressortir la bonhomie et le naturel du dialogue.
BALLADE DE FLORENTIN PRUNIER
S'il y a *pa. r fois, en France, des meres abusives, comme celle que depeint
Mauriac dans Genitrix, la mere est generalement la piece maitresse de la
famille francaise: surtout a notre epoque ou, obligee le plus souvent de
travailler a l'exterieur durant la journee, elle doit encore, en rentrant le soir
chez elle, s'acquitter de l'ecrasante charge des soins menagers.
GEORGES DUHAMEL, qui eut sous les yeux l'exemple d'une mere admirable entre
toutes, a mieux que personne compris et exalte le theme de la tendresse
maternelle: temoin cette touchante elegie, composee pendant la guerre de
1914-1918...
Il a resiste vingt longs jours
Et sa mere etait a cote de lui.
Il a resiste. Florentin Prunier,
Car sa mere ne veut pa.s qu'il meure.
Des qu'elle a connu qu'il etait blesse,
Elle est venue, du fond de la vieille province.
Elle a traverse le pays tonnant
Ou l'immense armee grouille dans la boue.
Son visage est dur, sous la coiffe raide;
Elle n'a peur de rien ni de personne.
Elle emporte un panier, avec douze pommes,
Et du beurre frais dans un petit pot.
Toute la journee elle reste assise
Pres de la couchette ou meurt Florentin.
Elle arrive a l'heure ou l'on fait du feu
Et reste jusqu'a l'heure ou Florentin delire.
Elle sort un peu quand on dit: " Sortez! "
Et qu'on va panser la pauvre poitrine.
Elle resterait s'il fallait rester:
Elle est femme a voir la plaie de son fils.
Ne lui faut-il pas entendre les cris,
Pendant qu'elle attend, les souliers dans l'eau?
135

Elle est pres du lit comme un chien de garde,
On ne la voit plus ni manger ni boire.
Florentin non plus ne sait plus manger:
Le beurre a jauni dans son petit pot.
Ses mains tourmentees comme des racines
Etreignent la main maigre de son fils.
Elle contemple avec obstination
Le visage blanc ou la sueur ruisselle.
Elle voit le cou tout tendu de cordes
Ou l'air, en passant, fait un bruit mouille.
Elle voit tout ca de son ?il ardent,
Sec et dur, comme la cassure d'un silex.
Elle regarde et ne se plaint jamais:
C'est sa facon, comme ca, d'etre mere.
Il dit: "Voila la toux qui prend mes forces."
Elle repond: "Tu sais que je suis la!"
II dit: "J'ai idee que je vas1 passer."
Mais elle: "Non! je ne veux pas, mon garcon!"
II a resiste pendant vingt longs jours,
Et sa mere etait a cote de lui,
Comme un vieux nageur qui va dans la mer
En soutenant sur l'eau son faible enfant.
Or, un matin, comme elle etait bien lasse
De ses vingt nuits passees on ne sait ou,
Elle a laisse aller un peu sa tete,
Elle a dormi un tout petit moment;
Et Florentin Prunier est mort bien vite
Et sans bruit, pour ne pas la reveiller*.
GEORGES DUHAMEL. Elegies (1920).
Примечания:
1. Forme paysanne pour: je vais.
Вопросы:
* Cherchez dans cette piece les expressions simples, les details naifs qui lui conferent
son emouvant nt. - Quelle est ici la forme du vers?
136

A LA FONDERIE
La France est l'un des pays qui comptent le plus de femmes travaillant a la
terre, a l'usine, au bureau. Ce travail est souvent tres rude, parfois meme
inhumain, comme l'a montre SIMONE WE1L, cette intellectuelle courageuse qui
n'a pas craint de s'embaucher dans une usine de fonderie pour y faire
l'experience personnelle de la condition ouvriere.
Imagine-toi1 devant un grand four, qui crache au-dehors des flammes et
des souffles embrases que je recois en plein visage. Le feu sort de cinq ou six
trous qui sont dans le bas du four. Je me mets en plein devant pour enfourner
une trentaine de grosses bobines de cuivre qu'une ouvriere italienne, au
visage courageux et ouvert, fabrique a cote de moi; c'est pour les trams2 et les
metros, ces bobines. Je dois faire bien attention qu aucune des bobines ne
tombe dans un des trous, car elle y fondrait; et pour ca, il faut que je me
mette en plein en face du four, et que jamais la douleur des souffles
enflammes sur mon visage et du feu sur mes bras (j'en porte encore la
marque) ne me fasse faire un faux mouvement. Je baisse le tablier du four;
j'attends quelques minutes; je releve le tablier, et avec un crochet je releve les
bobines passees au rouge, en les attirant a moi tres vite (sans quoi les
dernieres retirees commenceraient a fondre), et en faisant bien attention
encore qu'a aucun moment un faux mouvement n'en envoie une dans un des
trous. Et puis ca recommence. En face de moi, un soudeur, assis, avec des
lunettes bleues et un visage grave, travaille minutieusement; chaque fois que
la douleur me contracte le visage, il m'envoie un sourire triste, plein de
sympathie fraternelle, qui me fait un bien indicible. De l'autre cote, une
equipe de chaudronniers travaille autour de grandes tables; travail accompli
en equipe, fraternellement, avec soin et sans hate; travail tres qualifie, ou il
faut savoir calculer, lire des dessins tres compliques, appliquer des notions de
geometrie descriptive. Plus loin, un gars costaud3 frappe avec une masse sur
des barres de fer en faisant un bruit a fendre le crane. Tout ca, dans un coin,
tout au bout de l'atelier, ou on se sent chez soi, ou le chef d'equipe et le chef
d'atelier ne viennent pour ainsi dire jamais. J'ai passe la 2 ou 3 heures, a 4
reprises (je m'y faisais de 7 a. 8 fr l'heure - et ca compte, ca, tu sais!). La
Premiere fois, au bout d'i heure 1/2, la chaleur, la fatigue, la douleur m'ont fait
Perdre le controle de mes mouvements. Voyant ca, tout de .suite, un des
chaudronniers (tous de chics types) s'est precipite pour le faire a ma place. J'y
retournerais tout de suite, dans ce petit coin d'atelier, si je pouvais (ou du
moins des que j'aurais retrouve des forces). Ces soirs-la, je sentais la joie de
Ranger un pain qu'on a gagne*.
SIMONE WEIL. La Condition ouvriere (publie en 1951)
137

Примечания:
1. Данный текст представляет собой фрагмент письма подруге. 2. Abreviation
populaire; tramways. 3. Familier: un garcon vigoureux.
Вопросы:
* Relever dans cette page les expressions familieres, les tournures populaires. -.
La derniere phrase ne trahit-elle pas comme un sentiment de culpabilite? Ne pensez-vous
pas que l'intellectuel merite son pain tout comme un autre travailleur?
HOMMAGE A COLETTE (1873-1954)
COLETTE n 'aura pas ete seulement un des plus grands ecrivains francais de son
temps. Elle aura eu surtout le merite de rester profondement fidele a sa nature
de femme, et, par la, de degager toutes les ressources, toute l'originalite du
genie feminin. LEON-PAUL FARGUE, qui l'a bien connue, lui a rendu le plus juste
et le plus sensible hommage.
Je la vois et la verrai toujours, Colette de Montigny-en-Fresnois1, tantot
a Paris, plantee en plein c?ur du Palais-Royal2 comme une rose dans une
boutonniere, tantot a La Treille Muscate, sa maison de Saint-Tropez3
toujours la meme, avec cette sensualite exacte et brusque, cet amour de la
vie de tous les jours, une lucidite inflexible. Je l'entends et l'entendrai
toujours resumer son existence a grands traits:
"Je travaille et je peine. C'est un metier de forcat que de s'enfermer
chaque jour pour ecrire, alors qu'il fait si beau, que l'on se sent invitee
a tout instant. Tenez, venez voir ma vigne... J'ai fait douze cents bouteilles
l'annee derniere!.. Et mon potager? Je beche moi-meme, mais avant huit
heures du matin. Apres, c'est l'encrier. Mais regardez donc mes tomates,
mes artichauts. Je mange tres peu, et jamais de viande en ete. Des fruits,
des legumes, un poulet de temps en temps. La sagesse, quoi!"
D'autres jours, elle parle de la correspondance de ses innombrables
lectrices: "Elles se racontent avec confiance, interrogent, ecoutent. L'une
me demande un chat; l'autre, appauvrie, se lamente de devoir demenager et
quitter son chien. Regardez: une grande ecriture extraordinaire, qui se
heurte aux bords du papier comme un oiseau affole, croise ses lignes, se
brise, revient sur elle-meme. C'est celle d'une amie inconnue et desesperee
qui me crie: "Madame, est-ce que vous "pensez qu'il reviendra?" Et mille
conversations encore touchant les odeurs de la Provence ou de la rue
Vivienne, le Petit Chaperon Rouge, les lezards vifs comme des envies, la
neige vivante des Alpilles, le soleil sur les seuils de ces villages du midi
138

ranges comme des noces sur le passage de la lumiere, les chevres, l'ail, le
velours, la confiture, la chaleur blanche ou rose des plats cuisines qui
attendent sur la table, la couleur du vin, desyeux, des soirs*. Et ce qu'elle
ecrivit elle-meme un jour sur le voyage revient a ma memoire periodique-
ment, comme un refrain ou je la retrouve toute: "Il n'est de depart que vers
le soleil. Il n'est de voyage qu'au-devant d'une lumiere accrue; c'est avoir
obtenu de la vieillesse le seul repit qu'elle puisse donner, que de
s'arreter- encore un instant, encore un instant! - sous un ciel ou le
temps, suspendu et reveur au haut d'un azur immobile, nous oublie..."
Et je flaire dans cette sensibilite celle de toutes les femmes francaises,
mes compagnes. (...) Ses traits reconnaissables entre mille, son style aux
tendresses obscures et spontanees, cet amour si juste et si mesure jusque
dans ses emportements, le gout des images, des verbes, de l'interrogation
bien placee dans la phrase, tout cela est feminin et francais et l'on
comprend bien pourquoi, dans les bibliotheques provinciales, chez un
docteur, un marchand de vins, un horticulteur, ce sont les livres de Colette
qui revelent le plus de ferveur et d'attention. Meme des passages entiers
sont graves dans la memoire de quelque maitresse de maison, eblouie par
une facon de dire qui serait la sienne s'il n'y avait pas ces quelques metres
a franchir, ce rien, cet invisible abime qui la separe du genie.
Et le genie de Colette, que les Francaises sentent si voisin du leur, de la
meme famille et de la meme essence, est precisement de repondre a toutes
les questions de la vie interieure de la facon la plus stricte, comme une
Pythie5 genereuse. Elle est infaillible. Ce qu'elle dit du devouement, des
joies, des plantes aromatiques, des chenilles posees comme des
brandebourgs6 sur les doirnans7 de la nature, d'un verre d'eau fraiche, des
chiens errants, des meditations interminables et laineuses8 du chat, des
cadeaux, de la pluie, de l'enclume aux oreilles pointues, du chagrin secret
de celles qui se sont trompees de regard, oui, ce qu'elle dit de cette
horlogerie dans laquelle nous sommes embarques avec nos sentiments,
semble surgir d'un code. Quelques critiques ont cru soulever une montagne
en ecrivant qu'on ne trouvait pas chez Colette, incomparable artiste, grand
poete et grand peintre, de reponses, meme incertaines, aux durs, aux
tragiques problemes de la condition humaine, qu'elle ne prenait jamais
parti dans les querelles qui mettent aux prises nos contemporains**. Et
c'est de cela que les Francaises la louent. Car il n'y a pas de problemes!
Tous se sont deja presentes, et tous ont ete resolus. C'est le coefficient qui
change, et Colette le sait bien, mieux que personne***.
LEON-PAUL FARGUE. Portraits de Famille (1947).
139

Примечания:
1. В действительности Колетта родилась в Сен-Савёр-ан-Пюизе (департамент Йон
на). Невольная ошибка, происшедшая от того, что Клодина, самая известная героиня
Колетты, прообразом которй считалась сама писательница, родилась в Монтиньи
2. Там Колетта жила в конце жизни, там же и умерла. 3. Город-курорт в Провансе. на
берегу моря. 4. Мужчина, который бросил корреспондентку Колетты. 5. Пифия - в
древней Греции жрица-прорицательница в храме Аполлона в Дельфах. Иносказатель-
но - прорицательница. 6. Бранденбуры - галуны или петли из витых галунов на
мундирах. 7. Гусарский мундир, расшитый галунами. 8. То есть спутанные и мягкие
как непряденая шерсть.
Вопросы:
* Cette phrase ne fourrait-elle pas etre signee de Colette elle-meme? Montrez qu'elle
evoque a merveille ce qu 'on pourrait appeler la sensualite de cet ecrivain.
** Que fiensez-vous, vous-meme, de ce grief?
*** D'apres ce que vous pouvez connaitre de l'?uvre de Colette, trouvez-vous que ce
portrait soit juste et complet?
MES "TRENTE-HUIT HEURES"
DE tous les sports, l'aviation est sans doute celui ou les Francaises se sont le
plus souvent distinguees: Maryse Bastie, Helene Boucher, Jacqueline Auriol en
ont fourni des preuves indiscutables. Plus recemment la •parachutiste Colette
Duval battait le record du monde de hauteur en chute libre, parachute ouvert a
250 metres du sol. Le recit, ou MARYSE BASTIE conte l'exploit qui lui valut de
ramener "d'un seul coup a la France trois records de duree", fait ressortir
avec force l'energie et l'endurance de l'indomptable aviatrice.
La seconde nuil: fut effroyable. Je l'abordais1 au bout de trente heures:
encore aujourd'hui, lorsque je l'evoque, j'ai des frissons retrospectifs et je
crois que je recommencerais n'importe quoi, sauf ca!.. C'est indicible... il
faut l'avoir vecu - et personne ne l'a vecu - pour comprendre.
Le soleil s'est couche, le veinard2!.. Moi, je dois tourner encore et
toujours... Je me fais l'effet d'une damnee dans un cercle infernal... Depuis
des heures et des heures, attachee dans mon etroite carlingue3 mes pieds ne
pouvant quitter le palonnier4, ma main droite ne pouvant lacher le manche
a balai5 je subis cette effarante immobilite qui m'ankylose et me supplicie.
Muscles, nerfs, cerveau, c?ur, tout chez moi me parait atteint: il n'y
a que la volonte qui demeure intacte.
140

Des que je bougeais une jambe, je ressentais de si vives douleurs que je
criais de detresse, seule dans la nuit. Ma main droite, blessee par le
continuel frottement contre le manche a balai, saignait...
Mon esprit n'etait pas moins douloureux que mon corps. Je vivais dans
la perpetuelle terreur de rencontrer un des avions militaires qui, cette nuit-
la, faisaient des exercices: je n'avais pas de feux a bord, et, dans l'obscurite,
le feu arriere d'un avion se confond facilement avec les etoiles.
A un moment, un avion passa si pres de moi que je cabrai6 mon
appareil dans l'epouvante d'une collision que je crus inevitable. A peine
remise de cette alerte, j'apercevais soudain un autre avion juste au-
dessus de moi, si bien que je vis nettement les roues de son train
d'atterrissage a quelques metres de ma tete. Ces circonstances etaient
arrivees a me faire oublier le froid qui m'engourdissait - j'etais dans
un avion torpedo7 - les intolerables crampes, la lassitude ecrasante.
Mais je n'etais pas au bout de mes souffrances. Il semblait que le ciel
eut mobilise toutes ses forces mauvaises pour les jeter en travers de ma
route... Maintenant venait le sommeil, ce redoutable ennemi du pilote.
C'etait le debut de la seconde nuit. L'incessant ronronnement du
moteur, peu a peu, m'engourdissait le cerveau. Mes paupieres
s'alourdissaient... Dans une sorte de semi-inconscience, j'evoquai la
vision des gens qui rentraient chez eux, fermaient les volets sur
l'intimite des chambres closes, allumaient leur lampe de chevet. Je
pensais a mon lit, si douillet sous les chaudes couvertures, avec la
tentation du matelas si uni, si elastique ou s'etendent les membres las...,
la fraicheur du drap sous mes joues brulantes...
Mes yeux se fermaient plusieurs fois par minute... Des mouvements
inconscients faisaient cabrer ou piquer8 mon appareil et je me reveillais en
sursaut, avec cette idee lancinante9: ah! dormir! dormir!..
Oui, mais... dormir dans un avion a cinq ou six cents metres de hauteur,
cela equivaut a un suicide. Dormir, c'est mourir...
Je dois dire que je l'ai souhaite: il me semblait etre au bout des forces
humaines. Pourtant, je ne voulais pas abandonner. L'accident ou la panne...
qui, sans que j'y fusse pour rien, me delivreraient de toutes ces abominables
souffrances, soit!.. Mais personnellement,^ ne voulais -pas ceder.
Il fallait a tout prix echapper a cet incoercible besoin de sommeil qui
allait me mener a la catastrophe. Dans mon cerveau en feu, ma pensee
tournoyait comme un oiseau affole: j'essayai de la fixer, de lui donner un
objet en pature pour echapper a cette sorte d'anesthesie de la conscience
qui devenait plus dangereuse de minute en minute.
141

J'evoquais les malheurs qui ont marque ma vie: ma sensibilite annihilee
se refusait a la moindre reaction. Alors, je pensais aux succes fabuleux, aux
prouesses magnifiques que je pourrais realiser avec mon avion, a la gloire
a la fortune... En vain. A cette heure, tout sombrait dans l'indifference. Mes
appareils de bord semblaient s'eloigner..., mes paupieres, pesantes comme
du plomb, continuaient a se fermer, invinciblement.
Allons! du cran11!.. Je n'allais pas flancher12 si pres du but, que diable!..
Je serre les dents et je prends le vaporisateur que, par precaution, j'avais
emporte. Je m'envoie dans les prunelles un jet d'eau de Cologne... Je vous
recommande le moyen... Il est infaillible: un fer rouge!..
La brulure dure dix minutes... mais si douloureuse, la reaction de
defense de mon corps est si violente que, pendant une heure, l'apre besoin
de dormirm'epargne.
Apres... il faut recommencer... toutes les heures, puis, toutes les demi-
heures... jusqu'a epuisement de mon flacon. Quand il est vide, j'ai recours
a l'eau minerale que j'ai en reserve et, toutes les cinq minutes, je m'asperge
le visage.
Bientot une crampe lancinante a mon estomac me rappelle que je n'ai
rien absorbe depuis le depart. Je mords dans un fruit que je lance aussitot
par-dessus bord; j'ai eprouve la sensation abominable que toutes mes dents
branlaient dans leurs alveoles.
Enfin, voici l'aube!.. C'est alors que commence un nouveau supplice.
Mon imagination exasperee cree des hallucinations sensorielles... Qu'y a-t-
il donc a ma droite?.. Un mur bla.nc se dresse contre lequel je vais a.ller
me briser.
Un mur... et je suis a six cents metres!.. J'ai la berlue13 voyons! Je reagis
violemment contre ma torpeur; je reprends mon sang-froid, je suis
parfaitement lucide. Je sais qu'il n'y a pas de mur... Mais je continue a en
voir un sur ma droite, immense et blanc... Pour l'eviter, malgre moi,
soigneusement, je prends mes virages a gauche...
L'heure passe avec cette hantise sur ma retine. Je regarde ma montre
sans cesse: l'heure tourne. Brave petite aiguille qui m'encourage, ra.nime
ma defaillante energie! Encore un effort... un autre... Il faut tenir... tenir
jusqu'au bout... J'ai l'impression maintenant d'etre une machine, une
machine souffra.nte et agissante, mais que rien n'arretera avant le but
definitif...
"Ou je me tuerai, ou j'arriverai !"
Un nouveau regard sur ma montre... apres tant d'autres!.. Ca y est! Je l'ai
battu, le record de duree...
142

Je pourrais atterrir. Mais il y a de l'essence dans les reservoirs; je peux
tenir, donc je dois tenir, cela m'apparait avec une indiscutable evidence.
Des avions viennent evoluer autour de moi. Ils ne voient pas le mur,
eux, et, par instants, je tremble qu'ils n'aillent se jeter contre l'invisible
obstacle. C'est si net que je regarde le sol pour y decouvrir les debris des
appareils que je crois s'etre ecrases.
Un, deux, trois, quatre... Je veux compter jusqu'a cent. Huit, douze,
dix-sept... Je ne sais plus. Je bronche14 Chaque nombre est un trebuchet15
L'etat de mes yeux s'est aggrave. Ils sont en feu. J'ai des
bourdonnements d'oreilles... Mon corps tout entier est endolori, le vent me
fouette intolerablement le visage... Je me sens abrutie.
Pour tenir un peu plus longtemps, je prends une grande decision: "Je
vais faire un tour complet et j'atterrirai..." A cette promesse de l'esprit, le
corps retrouve ses moyens...
...Lorsque j'atterris, mes yeux tumefies distinguaient a peine le sol: il y
avait un jour et deux nuits que je tournais en rond sa.ns la.cher les
commandes. 37 heures 55 minutes a faire voler l'avion*...
MARYSE BASTIE. Ailes ouvertes (1937),
Примечания:
1. L'imparfait, apres le passe simple, traduit une maniere d'etat. 2. Счастливчик, ве-
зунчик. 3. Кабина пилота (профессиональный жаргон). 4. Педаль руля направления.
5. Рычаг руля высоты. 6. Кабрировала, т.е. резко подняла вверх... 7. Т.е. в самолете,
кабина которого не имеет стеклянного фонаря, защищающего летчика сверху.
8. Пикировать, т.е. резко направить самолет к земле. 9. Навязчивая мысль. 10. Неукро-
тимая, неодолимая. 11. Смелей, мужественней (здесь: взять себя в руки!) 12. Не сдам-
ся, не спасую (разг.). 13. Временное помрачение зрения. 14. Делаю ошибку, сбиваюсь.
15. Ловушка, западня.
Вопросы:
* Par quels moyens s'exprime, dans ce recit, le combat entre la fatigue et la volonte?

VII. Образование
Парижский университет был основан в 1150 г., а спустя столетт
Жан Сорбон учредил коллеж, который станет самым знаменитым \.
средние века - Сорбонну. Слово университет, которому было угото
вано великое будущее, означало тогда сообщество учителей и школя
ров. Вскоре вокруг коллежа Сорбонны на склонах холма Сент
Женевьев выросло много других зданий, и в Париж со всей Европы
потянулись школяры. Образование там давалось по четырем главным
дисциплинам: теология, право, медицина и свободные искусства. Но
Сорбонна держала надо всеми своеобразный контроль до тех пор, по
ка Франциск I не основал в 1530 г. коллеж Королевских чтецов
(будущий Коллеж де Франс), где изучались с полной свободой крити
ческого истолкования древнееврейские, древнегреческие и латинские
тексты, религиозные и светские. Именно тогда и были заложены ос
новы французской системы высшего образования.
Если говорить о среднем образовании, то с XVI века его получали
в коллежах, которыми руководили религиозные конгрегации; наибо
лее знаменитой из них с точки зрения педагогики была конгрегации
иезуитов. Это они преподавали в коллеже Клермон, который впослед-
ствии стал именоваться коллежем (а сейчас лицеем) Людовика Вели
кого; из его стен вышли Мольер, Вольтер, Дидро. Революция и Напо-
леон создали государственную систему образования, заменившую ча-
стные и церковные школы.
В настоящее время школьная и университетская система Франции
подобна пирамиде, основу которой составляют начальные школы
среднюю часть - средние школы (лицеи и коллежи), а вершину -
институты и университеты, дающие высшее образование. Необходим
сказать, что переход из начальной школы в лицей или коллеж проис
ходит самым естественным образом; никаких непреодолимых перего-
родок, что отделяли раньше начальные школы от средних, не сущест-
вует, и любой (сдавший экзамены на бакалавра), может поступить в
университет без каких-либо экзаменов. Кроме того, необходимо
144

помнить о системе технического образования, значение которого ог-
ромно, т.к. оно занимается профессиональным обучением.
Вопросы образования играют огромную роль в жизни нашей стра-
ны. И доказательством тому может служить растущее с каждым годом
количество кандидатов на бакалаврат; этот рост обусловлен не только
увеличением населения, но и усилиями общества сделать среднее об-
разование максимально доступным как можно большему числу детей.
Вот цель всех предполагаемых многообразных реформ: во-первых,
облегчить программы преподаваемых предметов, которые способны
совершенно задавить добросовестного лицеиста, а также обеспечить
доступ к знаниям как можно большему числу детей, что является од-
ним из главных устремлений демократии. Сюда относится и увеличе-
ние роли общекультурных дисциплин, преподаваемых в технических
школах.
Французская система образования при всех ее достоинствах и не-
достатках остается верна себе. Она отказывается рассматривать уче-
ника лишь с точки зрения его профессии. Она не готовит будущих
"роботов". По своей сути она формирующая. Одним словом, в ребен-
ке она видит человека - такого, каким он станет завтра.
Правда, начиная с 1967 г., проявилось весьма мощное студенческое
движение, требующее, чтобы университет шире открылся требова-
ниям и тенденциям современной жизни. Устроив забастовку, вернее
даже восстание, студенты потребовали автономии "подразделений"
университета и смягчения требований на экзаменах. Впрочем, подоб-
ное "движение протеста" является общим для всей Европы, и, навер-
ное, можно сказать, что в истории культуры начинается новая эра.

POUR UNE TETE "BIEN FAITE" PLUTOT
QUE "BIEN PLEINE"
IL appartenait aux ecrivains de la Renaissance de poser le probleme de l'edu
cation rationnelle. Deja Rabelais s'eleve, dans son Pantagruel (1532) et son
Gargantua (1534)' contre l'instruction toute livresque des scolastiques. Il
reclame en faveur de l'observation, et, declarant que "science sans conscience
n'est que ruine de l'ame", associe, dans l'education, l'honnetete et le savoir.
Mais il fait a la memoire une part excessive et son eleve sera surtout "un puits
de science".
Aussi l'ideal de MONTAIGNE nous parait-il plus proche du notre. Et l'on peut lui
attribuer le merite d'avoir defini, sans la nommer, la culture, qui est avant tout
epanouissement de la pensee et du c?ur, au contact des meilleurs esprits,
comme les plantes s'epanouissent par une patiente assimilation des sucs qui les
nourrissent.
A un enfant de maison1 qui recherche les lettres, non pour le gain, ni
tant pour les commodites externes que pour les siennes propres et pour s'en
enrichir et parer au-dedans, ayant plutot envie d'en tirer .un habile homme
qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fut soigneux de lui choisir un
conducteur qui eut plutot la tete bien faite que bien pleine, et qu'on y requit
tous les deux, mais plus les m?urs et l'entendement2 que la science; et qu'il
se conduisit en sa cha.rge d'une nouvelle maniere.
Qu'il ne lui3 demande pas seulement compte des mots de sa lecon, mais
du sens et de la substance; et qu'il juge du profit qu'il aura fait, non par le
temoignage de sa memoire, mais de sa vie.
Qu'il lui fasse tout passer par l'etamine , et ne loge rien en sa tete par
simple autorite et a credit. Les principes d'Aristote ne lui soient principes,
non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on lui propose cette
diversite de jugements: il choisira s'il peut, sinon il en demeurera en doute:
"Che, non men cJie saper, dubbiar m'aggrada"5.
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon par son propre
discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit un autre
il ne suit rien. Il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. "Non sumus sub
rege; sibi quisque se vindicet"6 Qu'il sache qu'il sait, au moins. Il faut qu'il
emboive7 leurs humeurs8, non qu'il apprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie
hardiment, s'il veut, d'ou il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La
verite et la raison sont communes a un chacun, et ne sont non plus a qui les
a dites premierement, qu'a qui les dit apres. Ce n'est non plus9 selon Platon
que selon moi, puisque lui et moi l'entendons et voyons de meme. Les
146

abeilles pillotent10 de ca de la les fleurs, mais elles en font apres le miel qui
est tout leur; ce n'est plus thym ni marjolaine: ainsi les pieces empruntees
d'autrui, il les transformera et confondra, pour en faire un ouvrage tout
sien: a savoir son jugement. Son institution, son travail et etude" ne vise
qu'a le former*.
Essais (1580-1502). I, ch. xxvi.
Примечания:
1. Здесь речь идет об обучении дворянина, а не о подготoвкe "специалиста" -
о том, чтобы сделать из него учтивого, воспитанного человека. 2. Способность сужде-
ния. 3. У своего ученика. 4. Волосяная ткань, служившая для процеживания и изго-
товления сит. 5. "Не менее, чем знать, любезно сомневаться" (Данте). 6. Слова древ-
неримского философа Сенеки: "Над нами не властвует царь, да будет каждый сам себе
господином" (лат). 1. Du vieux verbe emboire - plus fort que boire; впивает.
8. Букв, гуморы, т.е. жидкие субстанции, составляющие организм человека. В средние
века считалось, что преобладание одного из гуморов определяет характер человека.
В переносном смысле: настроения, умонастроения. 9. Pas plus. 10. Vieux diminutif du
verbe piller- грабить, заимствовать чужое. 11. Etude est alors masculin. D'ou un seul
possessif, masculin, pour les deux noms.
Вопросы:
* Quels principes de la pedagogie moderne sont ici enonces? - Montrez comment les
images conferent a ce texte un caractere concret et meme poetique.
EMILE A QUINZE ANS
Reprenant et developpant le principe de Montaigne, que le precepteur doit se
conformer au train naturel de l'enfant et non lui imposer le sien, ROUSSEAU
a longuement expose dans son Emile les principes d'une education pratique,
conforme a la psychologie, conforme aux exigences de la nature.
Emile a peu de connaissances, mais celles qu'il a sont veritablement
siennes, il ne sait rien a demi. Dans le petit nombre des choses qu'il sait et
qu'il sait bien, la plus importante est qu'il y en a beaucoup qu'il ignore et
qu'il peut savoir un jour; beaucoup plus, que d'autres hommes savent et
qu'il ne saura de sa vie; et une infinite d'autres qu'aucun homme ne saura
jamais. II a un esprit universel, non par les lumieres, mais par la faculte
d'en acquerir*; un esprit ouvert, intelligent, pret a tout, et, comme dit
Montaigne, sinon instruit, du moins instruisable. Il me suffit qu'il sache
trouver l'a quoi bon sur tout ce qu'il fait, et le pourquoi sur tout ce qu'il
147 147

croit. Encore une fois, mon objet n'est point de lui donner la science, mais
de lui apprendre a l'acquerir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce
qu'elle vaut, et de lui faire aimer la verite par-dessus tout. Avec cette
methode on avance peu, mais on ne fait jamais un pas inutile, et l'on n'est
point force de retrograder.
Emile n'a que des connaissances naturelles et purement physiques. Il ne
sait pas meme le nom de l'histoire, ni ce que c'est que metaphysique et
morale. Il connait les rapports essentiels de l'homme aux choses, mais nul
des rapports moraux de l'homme a l'homme. Il sait peu generaliser d'idees,
peu faire d'abstractions. Il voit des qualites communes a certains corps sans
raisonner sur ces qualites en elles-memes. 11 connait l'etendue abstraite
a l'aide des figures de la geometrie; il connait la quantite abstraite a l'aide
des signes de l'algebre. Ces figures et ces signes sont les supports de ces
abstractions, sur lesquels ses sens se reposent. Il ne cherche point
a connaitre les choses par leur nature, mais seulement parles relations qui
l'interessent. Il n'estime ce qui lui est etranger que par rapport a lui; mais
cette estimation est exacte et sure. La fantaisie, la convention n'y entrent
pour rien. Il fait plus de cas de ce qui lui est plus utile; et, ne se departant
jamais de cette maniere d'apprecier, il ne donne rien al'opinion.
Il se considere sans egard aux autres, et trouve bon que les autres ne
pensent point a lui. Il n'exige rien de personne, et ne croit rien devoir
a personne. Il est seul dans la societe humaine, il ne compte que sur lui
seul. Il a droit aussi plus qu'un autre de compter sur lui-meme, car il est
tout ce qu'on peut etre a son age. Il n'a point d'erreurs, ou n'a que celles qui
nous sont inevitables; il n'a point de vices, ou n'a que ceux dont nul homme
ne peut se garantir. Il a le corps sain, les membres agiles, l'esprit juste et
sans prejuges, le c?ur libre et sans passions. L'amour-propre, la premiere
et la plus naturelle de toutes, y est encore a peine exalte. Sans troubler le
repos de personne, il a vecu content, heureux et libre, autant que la nature
l'a permis. Trouvez-vous qu'un enfant ainsi parvenu a sa quinzieme annee
ait perdu les precedentes**?
Emile (1762). Livre III.
Вопросы: '
* Formule tres heureuse. Montrez-le.
** Estimez-vous que ce portrait d'Emile a quinze ans soit en tous points satisfaisant?
Queues qualites manquent a ce jeune homme? Montrez que Rousseau, partant d'un principe
juste /une education particuliere a chaque age), recommande une education non seulement
progressive, mais (a tort sans doute) fragmentee.
148

LE RETOUR DU GRAND MEAULNES
D'image plus exacte de l'enseignement frimaire (ou du premier degre), on n'en
trouvera point ailleurs que dans ces ecoles de campagne ou, le 'plus souvent.
un seul maitre doit faire la classe simultanement a des enfants dont l'age varie
de six a quatorze ans. Et il faut, comme ALAIN-FOURNIER (1886-1914), y avoir
ete eleve soi-meme, pour etre capable d'en traduire la vie si particuliere et
parfois, si mouvementee.
Le narrateur, fils de l'instituteur M. Seurel, s'est lie avec un eleve, le grand Meaulnes,
qui a fait une fugue. Des lors, il attend avec impatience, comme tous ses camarades, le
retour du fugitif tarti depuis deja trois jours.
Le quatrieme jour fut un des plus froids de cet hiver-la. De grand matin,
les premiers arrives dans la cour se rechauffaient en glissant1 autour du
puits. Ils attendaient que le poele fut allume dans l'ecole pour s'y precipiter.
Derriere le portail, nous etions plusieurs a guetter la venue des gars de
la campagne. Ils arrivaient tout eblouis encore d'avoir traverse des
paysages de givre, d'avoir vu les etangs glaces, les taillis ou les lievres
detalent... Il y avait dans leurs blouses un gout de foin et d'ecurie qui
alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient autour du poele rouge.
Et ce matin-la, l'un d'eux avait apporte dans un panier un ecureuil gele qu'il
avait decouvert en route. Il essayait, je me souviens, d'accrocher par ses
griffes, au poteau du preau2, la longue bete raidie*...
Puis la pesante classe d'hiver commenca...
Un coup brusque au carreau nous fit lever la tete. Dresse contre la porte,
nous apercumes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre de sa
blouse, la tete haute et comme ebloui !
Les deux eleves du banc le plus rapproche de la porte se precipiterent
pour l'ouvrir: il y eut a l'entree comme un vague conciliabule, que nous
n'entendimes pas, et le fugitif se decida enfin a penetrer dans l'ecole.
Cette bouffee d'air frais venue de la cour deserte, les brindilles de paille
qu'on voyait accrochees aux habits du grand Meaulnes, et surtout son air de
voyageur fatigue, affame, mais emerveille, tout cela fit passer en nous un
etrange sentiment de plaisir et de curiosite.
M. Seurel etait descendu du petit bureau a deux marches ou il etait en
train de nous faire la dictee; et Meaulnes marchait vers lui d'un air agressif.
Je me rappelle combien je le trouvai beau, a cet instant, le grand
compagnon, malgre son air epuise et ses yeux rougis par les nuits passees
au-dehors, sans doute.
Il s'avanca jusqu'a la chaire et dit, du ton tres assure de quelqu'un qui
149

rapporte un renseignement:
"Je suis rentre, monsieur.
- Je le vois bien, repondit M. Seurel, en le considerant avec curiosite...
Allez vous asseoir a votre place."
Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbe, souriant d'un air
moqueur comme font les grands eleves indisciplines lorsqu'ils sont punis,
et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa glisser sur son banc.
"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le maitre -
toutes les tetes etaient alors tournees vers Meaulnes -, pendant que vos
camarades finiront la dictee."
Et la classe reprit comme auparavant. De temps a autre le grand
Meaulnes se tournait de mon cote, puis il regardait par les fenetres, d'ou
l'on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs deserts,
ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur etait lourde,
aupres du poele rougi. Mon camarade, la tete dans les mains, s'accouda
pour lire: a deux reprises je vis ses paupieres se fermer et je crus qu'il allait
s'endormir.
"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en levant le bras
a demi. Voici trois nuits que je ne dors pas.
- Allez!" dit M. Seurel, desireux surtout d'eviter un incident. Toutes
les tetes levees, toutes les plumes en l'air, a regret nous le regardames
partir, avec sa blouse fripee dans le dos et ses souliers terreux.
Que la matinee fut lente a traverser! Aux approches de midi, nous
entendimes la-haut, dans la mansarde3, le voyageur s'appreter pour
descendre. Au dejeuner, je le retrouvai assis devant le feu, pendant qu'aux
douze coups de l'horloge, les grands eleves et les gamins, eparpilles dans la
cour neigeuse, filaient comme des ombres devant la porte de la salle
a manger.
De ce dejeuner, je ne me rappelle qu'un grand silence et qu'une grande
gene. Tout etait glace. (...) Enfin, le dessert termine, nous pumes tous les
deux bondir dans la cour. Cour d'ecole,, apres midi, ou les sabots avaient
enleve la neige..., cour noircie ou le degel faisait degoutter les toits du
preau..., cour pleine de jeux et de cris percants! Meaulnes et moi, nous
longeames en courant les batiments. Deja deux ou trois de nos amis du
bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant de joie, faisant
gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux poches, le cache-nez
deroule. Mais mon compagnon se precipita dans la grande salle, ou je le
suivis, et referma la porte vitree juste a temps pour supporter l'assaut de
ceux qui nous poursuivaient. (...)
150

Dans la classe qui sentait les chataignes et la piquette4 il n'y avait que
deux balayeurs, qui. deplacaient les tables. Je m'approchai du poele pour
m'y chauffer paresseusement en attendant la rentree, tandis qu'Augustin
Meaulnes cherchait dans le bureau du maitre et dans les pupitres. Il
decouvrit bientot un petit atlas, qu'il se mit a etudier avec passion, debout
sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tete entre les mains.
Je me disposais a aller pres de lui; je lui aurais mis la main sur l'epaule et
nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le trajet qu'il avait fait,
lorsque soudain la porte de communication avec la petite classe s'ouvrit toute
battante sous une violente poussee, et Jasmin Delouche, suivi d'un gars du
bourg et de trois autres de la campagne, surgit avec un cri de triomphe. (...)
A son entree, Meaulnes leva la tete et, les sourcils fronces, cria aux gars
qui se precipitaient sur le poele, en se bousculant:
"On ne peut donc pas etre tranquille une minute, ici!
- Si tu n'es pas content, il fallait rester ou tu etais", repondit, sans lever
la tete, Jasmin Delouche qui se sentait appuye par ses compagnons. (...)
Mais deja Meaulnes etait sur lui. Il y eut d'abord une bousculade; les
manches des blouses craquerent et se decousirent. Seul, Martin, un des gars
de la campagne entres avec Jasmin, s'interposa:
"Tu vas le laisser!" dit-il, les narines gonflees, secouant la tete comme
un belier.
D'une poussee violente, Meaulnes le jeta, titubant, les bras ouverts, au
milieu de la classe; puis, saisissant d'une main Delouche par le cou, de
l'autre ouvrant la porte, il tenta de le jeter dehors. Jasmin s'agrippait aux
tables et tramait les pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferres,
tandis que Martin, ayant repris son equilibre, revenait a pas comptes, la tete
en avant, furieux. Meaulnes lacha Delouche pour se colleter5 avec cet
imbecile et il allait peut-etre se trouver en mauvaise posture, lorsque la
porte des appartements s'ouvrit a demi. M. Seurel parut, la tete tournee vers
la cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec quelqu'un...
Aussitot la bataille s'arreta. Les uns se rangerent autour du poele, la tete
basse, ayant evite jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit a sa
place, le haut de ses manches decousu et defronce6. Quant a Jasmin, tout
congestionne, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui
Precederent le coup de regle du debut de la classe:
"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. Il s'imagine
Peut-etre qu'on ne sait pas ou il a ete.
- Imbecile! Je ne le sais pas moi-meme", repondit Meaulnes, dans le
silence deja grand.
151

Puis, haussant les epaules, la tete dans les mains, il se mit a apprend i
ses lecons**.
ALAIN-FOURNIER. Le Grand Meaulnes (1913).
Примечания:
1. На льду. 2. Крытая галерея, где ученики укрывались на перемене от дождя
3. Мансарда, комната на чердаке. 4. Кислое вино низкого качества либо изготовленное
из виноградных выжимок. 5. Схватить за шиворот, вступить в драку. 6. Утратившие
сборки, складки.
Вопросы:
* Etudiez les elements poetiques contenus dans ce paragraphe.
** Quelle idee peut-on se faire de 7'atmospllere qui regne dans une ecole de campagne
d'apres ce passage? - Montrez ce qu'il y a de vivant dans le parler des eleves.
UNE "EXPLICATION" DE PHEDRE
L'enseignement de la litterature est un des plus ardus qui soient, surtout
lorsqu'on pretend, comme en France, le faire reposer sur l'etude d'auteurs
classiques, c'est-a-dire morts depuis des siecles et dont l'interet echappe
souvent aux eleves.
D'ou l'effort accompli aujourd'hui par de jeunes professeurs pour rendre la vie
a de vieux textes, fut-ce au prix d'expressions argotiques et de rapprochements
un peu hasardeux avec l'actualite.
Un professeur du second degre, dont c'est la premiere annee d'enseignement,
recoit la visite de l'inspecteur general. Un peu emu, il confie a l'un de ses eleves le
soin d'expliquer un passage de Phedre (1677) selon la methode assez particuliere
qu 'il a inauguree dans sa classe.
L'ELEVE. - Jusqu'a Racine jamais une femme n'avait fait la cour a un
homme sur la scene. Les femmes doivent se tenir tranquilles, surtout au
XVIIe siecle. C'est l'homme qui commence.
Oui, prince, je languis, je brule pour Thesee .
Phedre est plus agee qu'Hippolyte. Mais pas beaucoup plus. Ce n'est pas
une vieille femme, comme a la Comedie-Francaise. Elle a peut-etre
vingt-cinq ans. On se marie jeune dans le Midi. Elle est tres jolie.
Elle se demande comment elle va faire pour avouer son amour a ce
jeune homme. C'est pour ca qu'elle ne dort pas depuis plusieurs nuits.
152

Elle a trouve un trac2. Elle va faire semblant de penser a son mari
Thesee. Mais c'est au fils de son mari qu'elle pense: Hippolyte. Un fils qu'il
a eu d'une autre femme. Justement ils se ressemblent comme deux gouttes
d'eau. Et ils ont la meme cuirasse.
Phedre est tres amoureuse. Elle a un temperament de feu. C'est la petite-
fille du Soleil, qui atteint une temperature de 6500° dans la Photosphere3
En plus, il fait tres chaud en Grece, surtout en ete. Et la piece se passe vers
le 14 juillet4. C'est le moment des grandes fetes ou on represente les
tragedies en plein air. Les gens apportent leurs saucissons*.
Phedre n'en peut plus. Elle a reve a Hippolyte toute la nuit. Elle s'est
tordue sur son lit. On etouffe dans ce palais.
Je languis, je brule pour Thesee. Et le rejet5 au debut du vers suivant: Je
l'aime. C'est tout a fait un corps de femme qui palpite.
Je l'aime, non point tel que l'ont vu les enfers,
Volage adorateur de mille objets divers,
Qui va du dieu des morts deshonorer la couche...
Thesee est un coureur6. Phedre en profite pour le7 glisser sans avoir l'air
d'y toucher. Elle l'accuse d'avoir adore mille "objets". Les "objets", au
XVIIe siecle, c'etaient les femmes. Il a deshonore la couche du dieu des
morts. Il est descendu aux Enfers expres pour enlever sa femme
Proserpine. Ce qui prouve aussi son courage. Le dieu des morts etait
terrible. Et sa couche se trouvait en un endroit effrayant.
Mais fidele, mais fier, et meme un feu farouche...
Voila la declaration qui commence. Vers 638. C'est le portrait de
Thesee jeune. Il n'est plus comme ca maintenant. Admirons au passage la
ruse des femmes. Remarquer l'alliteration8 fidele, fier, farouche. Ces f
donnent beaucoup de charme a la description. Remarquons aussi le nombre
de syllabes: Fidele: trois. Fier: une. Farouche: trois, mais qui ne comptent
que pour deux, a cause de l'elision de l'e muet a la fin du vers.
La fidelite, c'est la premiere qualite chez l'homme, pour une femme:
trois syllabes. Mais un homme qui ne serait que fidele, la femme ne
1'aimerait pas. Il faut qu'il soit fier, qu'il la domine, mais pas trop: une
syllabe. Il faut qu'il soit meme un peu farouche et qu'elle craigne de le
Perdre. Cette crainte l'excite beaucoup: deux syllabes**.
Charmant, jeune, tramant tous les c?urs apres soi...
153

Phedre y va de plus en plus fort. Une fois qu'elle est lancee, une femme
ne sait plus s'arreter.
Un homme peut etre fidele, fier et meme un feu farouche sans qu'on
l'aime. Mais s'il est charmant, cela veut dire qu'on l'aime. Et, en plus, s'il
est jeune!.. Surtout si la femme l'est moins que lui!., et s'il traine tous les
c?urs apres soi!.. Il est bien normal qu'il traine aussi celui de Phedre.
Tel qu'on depeint nos dieux...
Ce Thesee, elle l'adore. Comme aujourd'hui une femme dit a un
homme:Mon ange.
Ou tel que je vous voi...
Ca y est! Elle l'attaque directement. Une femme qui veut un homme,
rien ne lui resiste. Elle commence en catimini9, puis elle y va de face.
Hippolyte ne peut s'y tromper. Ce n'est pas de son pere qu'il s'agit, meme
jeune, mais de lui.
Ce petit demi-vers est un des mieux faits pour le theatre. Racine n'a pas
besoin de dire entre parentheses que l'actrice doit se remuer comme ceci ou
comme cela: meme si l'actrice qui joue Phedre est mauvaise, ce petit
demivers la pousse dans le dos et la force a pivoter vers Hippolyte. Elle le
regarde.
// avait votre port, vos yeux, votre langage...
Nous y sommes en plein! "Votre port", c'est sa prestance, sa demarche,
sa haute taille. Ce qui fait que lorsqu'une femme voit arriver un homme de
loin, elle dit: c'est Lui! Et son c?ur bat. "Vos yeux." Les femmes aiment
beaucoup les yeux des hommes. Mais il n'y a que les plus amoureuses qui
le leur disent. "Votre langage." Les femmes aiment beaucoup la voix des
hommes. Elle les trouble. Surtout les voix chaudes du Midi. On s'en rend
compte a la Radio...
L'inspecteur general avait pris des notes.
"Tres bien!.. Tres bien!.." repetait-il en hochant la tete.
Quelques heures apres ma classe, il me recut dans le bureau du
proviseur10. Comme je frappais a la porte, celui-ci sortit et m'adressa le plus
gracieux sourire. L'inspecteur m'accueillit avec chaleur.
"Eh bien, mais c'est excellent! dit-il. Voila exactement ce que je veux.
Trop de professeurs tuent toutes ces choses par leur formalisme. Il faut les
ressusciter. Par l'allusion a l'actualite, les quiproquos", les plaisanteries
meme. Les classes ne sont pas des cimetieres, mais des sources bouillantes
de vie." Il me felicita d'avoir fait bruler l'amour dans Phedre.
154

"Cette piece est un brasier. Il ne faut pas l'eteindre. Tant pis si elle met
le feu au lycee***!"
PAUL GUTH. Le Naif aux quarante enfants (1954).
Примечания:

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