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СОДЕРЖАНИЕ

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1. "Федра", действие II, явление 5. 2. Уловку, хитрость (разг.). 3. Нижний слой
солнечной атмосферы. Ученик использует слово, которое услышал от учителя астро-
номии. 4. Забавный анахронизм: 14 июля является во Франции национальным празд-
ником. 5. Отсылка к следующей строке, в которой одно или несколько слов связаны с
предшествующей. 6. Мужчина, бегающий за женщинами, ловелас. 7. Pronom neutre:
reprend l'idee de la phrase precedente. 8. Звуковая организация стиха, заключающаяся в
повторении одной и той же согласной. 9. Втайне, скрытно. 10. Директора лицея.
11. Квипрокво: комическая ситуация, при которой одно принимается за другое, пута-
ница (лат.).
Вопросы:
** Faites la part de ce qu'il y a de juste et de ce qu'il y a de fantaisiste dans ces
explications.
** Que pensez-vous de ce commentaire sur l'alii eration? N'est-il pas un peu subtil "Et
n'y sent-on pas soit une discrete parodie, soit une maladresse de l'eleve qui repete, a sa
maniere, la lecon du professeur?
*** Partagez-vous l'enthousiasme de l'inspecteur? - Essayez, de votre cote, de faire
une explication du meme passage.
L'ENSEIGNEMENT TECHNIQUE
Soucieux de preserver, dans tous les domaines, la fart de l'esprit, les Francais
associent, four l'education des jeunes travailleurs manuels, les exercices
professionnels et la culture generale. C'est, a leurs yeux, une condition
essentielle de la liberation de l'homme, comme en temoigne le texte ci-dessous,
du a la plume de M. ALBERT BUISSON, directeur general dt l'Enseignement
technique.
La division du travail et les exigences actuelles de la production -
constituent parfois, pour le developpement intellectuel de l'ouvrier
moderne, une lourde menace; pourtant, elles n'otent pas l'espoir. Si la
specialisation agit pour l'acceleration du travail dans le meme sens que la
machine, il est heureusement possible de conserver a l'Enseignement
technique des moyens de developper les aptitudes de l'homme. Meme
a l'atelier, l'intelligence est sollicitee par les problemes que posent toute
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construction, toute transformation. Il serait etonnant, il serait decevant que
l'homme vive et produise sans comprendre, parmi un outillage merveilleux.
L'Enseignement technique intervient pour exciter la curiosite des eleves,
pour les rendre attentifs, observateurs, pour les convaincre, par des faits,
que les explications fournies au tableau noir dans les enseignements
theoriques trouvent dans le domaine pratique les applications les plus
diverses.
L'atelier ainsi considere n'est pas un centre de pure pratique, mais une
veritable "classe" ou l'esprit de l'enfant s'enrichit d'un grand nombre de
connaissances utiles dans l'immediat et infiniment precieuses pour sa vie
d'homme. Car celui qui aura ajoute a l'acquisition d'une specialite des
connaissances plus generales, sera pret a modifier rapidement son travail,
si les circonstances l'exigent. A l'aise dans le present, il disposera d'une
reserve de moyens propres a assurer son avenir.
Qu'il soit indispensable d'associer l'enseignement general et l'enseigne-
ment pratique, de penetrer celui-ci par celui-la, il n'est actuellement
personne qui le conteste. Certains, qui n'envisagent que les fins utilitaires
de l'Enseignement technique, rejoignent sur ce point ceux que preoccupent
davantage la condition de l'homme d'aujourd'hui et les exigences de notre
ideal de civilisation. Car, d'une part, la culture intellectuelle est un puissane
auxiliaire pour les travaux pratiques et, d'autre part, la specialite de la
profession est heureusement compensee par la generalite de l'education
Certes, les travaux pratiques, exigeant un horaire important, reduisent la
part faite a l'enseignement general dispense dans sa forme classique, et
s'opposent ainsi a son developpement. Mais il n'est pas d'autre lutte entre
eux que celle de l'horaire. On ne s'etonnera donc pas que les eleves de
l'Enseignement technique, quittant leurs ateliers ou leurs salles de
mecanographie, viennent s'asseoir dans une classe de lettres ou dans un
amphitheatre scientifique. Et l'on ne sera pas davantage surpris par les
resultats fort honorables qu'ils obtiennent. La forme concrete de certains de
leurs travaux contribue a donner a leur pensee de la precision et de la
nettete. Une experience deja longue nous apprend que nos eleves
apprecient, comme leurs camarades d'autres enseignements, la beaute d'un
texte, la justesse ou la force d'une expression, la vigueur d'un
raisonnement, qu'ils sont sensibles a la grace, a l'harmonie d'un tableau de-
qualite, et capables enfin d'apprecier un beau spectacle.
Ainsi, l'Enseignement technique s'efforce d'atteindre l'homme tout
entier et de developper l'ensemble de ses aptitudes. Il est travail des mains,
applique a des activites utiles, indispensables a notre vie nationale; il est
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effort technique, qui donne un sens au geste professionnel, qui dresse des
plans, qui ordonne des projets; il est acquisition d'idees, enrichissement de
l'esprit, formation du caractere; il est, en somme, preparation a la vie
professionnelle d'un homme qui voudra toujours abaisser les barrieres,
etendre les horizons*.
A. BUISSON. L'Enseignement technique (1954).
Вопросы:
* Commentez ce texte, au point de vue des traditions educatives francaises, et par
comparaison avec ce que vous connaissez d'autres pays.
L'ECOLE POLYTECHNIQUE
On peut bien affirmer que l'ambition secrete de toute famille francaise est de
voir au moins l'un des siens forcer les portes de l'Ecole Polytechnique. C'est
assez dire le prestige d'une institution destinee, en principe, a former des
officiers d'artillerie ou du genie, mais dont les eleves les plus brillants (ils
constituent ce qu'on appelle "la botte") sont destines a devenir les ingenieurs
en chef de tous les services civils les plus importants: Mines, Ponts et Chaus-
sees, Chemins de Fer, Constructions navales, etc.
Dans la lettre qu 'on trouvera ci-dessous, un jeune Polytechnicien, fraichement
promu, decrit a ses parents la vie qu'il mene a l'Ecole.
Paris, le 23 octobre 195...
Mon cher Papa, ma chere Maman,
Me voici donc depuis pres d'un mois a l'Х1 et je me suis tres bien
adapte. La vie est bien plus agreable qu'en pension et surtout qu'en taupe2.
Je suppose que vous desirez connaitre le genre de vie que je mene. Rien
de plus demonstratif que de vous resumer une de mes journees.
La sonnerie du reveil3 est a six heures trente. A sept heures moins cinq,
quand j'en ai le courage, j'enfile une capote4 sur mon pyjama et je descends
prendre un jus5 au refectoire ou bien je poursuis mon sommeil interrompu
par le cuivre6 intempestif, jusqu'a sept heures vingt-huit. A sept heures
trente, en effet a lieu l'appel en salle. Reste alors la question du petit
dejeuner. Qu'a cela ne tienne. Il existe un lieu providentiel a l'Ecole, a la
fois club, restaurant, bar (sans alcool), qui propose de saines distractions
(ping-pong, billard) et qui s'appelle precisement "Pitaine Billard"7. On y
boit un cafe estimable, on y trouve un assortiment de gateaux assez varie.
Bref, juche sur un haut tabouret, je remplace, a mes frais bien sur, le jus de
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l'Astra*: l'Administration, qui n'a qu'un defaut, celui d'etre trop matinal.
A neuf heures trente, je vais docilement en amphitheatre9, ouir et
m'instruire pour la Patrie, la Science et la Gloire10.
A onze heures moins le quart, je cours acheter un morceau de pain et du
chocolat (au Pitaine Billard, bien entendu) et je retourne a l'amphitheatre, a
moins que le programme ne me propose une autre activite intellectuelle ou
physique. A midi trente: magnan (repas) copieux et bon, mais bien trop vite
avale. Mon Dieu, que nous allons vite! Le Bib" nous a fait la lecon: "Gare
a l'ulcere polytechnicien de la cinquantaine. Il commence a l'Х, par vos
rnagnans au lance-pierre"12. Ensuite, temps libre, puis etude en salle.
Petites classes. Sport a dix-neuf heures trente, magnan, puis etude, enfin
dodo13.
Je travaille regulierement et je compte sortir de l'Х dans un rang
honorable. D'ailleurs, je te l'ai dit, si je trouve une place dans l'industrie
privee, mon rang de sortie n'a plus aucune importance, puisque j'ai le droit
de demissionner.14
Quant a toi, ma chere maman, ne t'inquiete pas, je n'ai besoin de rien, ni
de colis de vivres, ni de chandails, ni d'autres pieces vestimentaires. Je vais
une fois par semaine chez mon oncle Joseph, soit le dimanche, soit le
mercredi. Je vais aussi chez le pere ou l'oncle de Jean de Fontenac qui
sont tres gentils pour moi. A bientot. (Noel16 approche vite!)
Je vous embrasse affectueusement,
MICHEL.
p.- s. - Demain mercredi, premier B. D. A. (Bal des Antiques").
Grand evenement. On s'y ennuie, parait-il, et il faut une certaine dexterite
pour se depetrer des bras tentaculaires des filles d'Antiques18 (disent les
anciens). Rassurez-vous, je demeure corneliennement19 maitre de mes
sentiments*.
JEAN PAULHAC. Les Bons Eleves (1955).
Примечания:
1. Политехническая школа на жаргоне ее студентов. 2. На школьном жаргоне:
подготовительные курсы, готовящие к экзаменам в технические учебные заведения. 3
Политехническая школа -военное учебное заведение, сигналом к побудке в ней слу-
жит горн. 4. Солдатская шинель. 5. Чашка кофе (солдатский жаргон). 6. Медный горн.
7. Кантина, столовая в казармах (солдатский .жаргон)., Pitaine est une abreviation
familiere pour capitaine. 8. Аббревиатура студенческого жаргона: l'Administration
9. Учебная аудитория. 10. Девиз Политехнической школы. 11. Сокращение от слова
toubib, означающего на военном жаргоне врача. 12. Наспех.. On dit plus couramment.
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en francais familier: manger avec un lance-pierre. 13. Лечь в постель, баю-бай. 14. На
освобождение от армии (по окончании Политехнической школы выпускник теорети-
чески должен был прослужить шесть лет в армии). 15. Политехник, друг Мишеля.
16. На Рождество у студентов бывают десятидневные каникулы. 17. "Ископаемые" -
прозвище старых выпускников школы. 18. Существует мнение, что "Ископаемые"
стремятся выдать своих дочерей за молодых выпускников-политехников. 19. По-
корнелевски. Автор письма иронически намекает на то, что герои Корнеля умели
обуздывать свои чувства, управлять ими.
Вопросы:
*Sur quelio'a. l'auteur de celte lettre parle-t-il de son existence a Polytechnique? Ce ton
vous parait-il sincere ou affecte? - Que faut-il penser du systeme des grandes ecoles, si
nombreuses dans l'enseignement francais?
MONSIEUR BERGSON
AU COLLEGE DE FRANCE
Fonde en 1530 par Francois Ier, le College de France apparait comme une
des institutions les plus venerables de notre pays. A l'origine, seuls le latin, le
grec et l'hebreu y etaient enseignes. Mais peu a peu toutes les branches du
savoir humain y furent representees.
Si les cours du College de France sont ouverts a tous, en general ils n 'attirent
pas les foules. D'au l'ironie a peine feinte, avec laquelle JEROME Et JEAN
THARAUD decrivent l'engouement de ce public de snobs qui se pressaient aux
conferences, pourtant austeres, du celebre philosophe Henri Bergson.
Cette communion, c'en etait une, avait lieu le vendredi, Ce jour-la,
s'alignait devant le College de France une file de voitures elegantes,
comme aux jours de premiere devant le Theatre-Francais ou l'Opera-
Comique. On ne sait trop pourquoi, aux environs de 1905, la philosophie
des Donnees immediates de la Conscience1 etait devenue a la mode dans
les salons parisiens. Avec etonnement, M. Leroy-Beaulieu, celebre
economiste, qui faisait ses lecons dans la meme salle que M. Bergson et
immediatement avant lui, voyait son amphitheatre, ordinai-rement presque
vide, se peupler par miracle d'une foule inattendue. C'etaient les etudiants
de Sorbonne ou les clercs de Saint-Sulpice2, qui se condamnaient a regar-
der pendant une heure sa bonne figure de chien d'aveugle qui tient une
sebile, pour etre surs d'avoir une place au cours du philosophe, et aussi de
Pauvres .heres et des valets de pied qui retenaient des places pour les
femmes du monde eprises de metaphysique.
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J'y venais, moi aussi, quelquefois pour voir M. Bergson jongler avec des
?ufs, sans jamais en casser un seul devant cet etonnant public. Cette image
d'ailleurs n'est juste qu'a demi, car M. Bergson pariait les mains jointes, les
index allonges et appuyes par le bout l'un sur l'autre, et sans faire d'autre
geste que de fendre l'air doucement avec la pointe de ses doigts; mais elle
exprime tant bien que mal ce que je trouvais de precision aerienne dans le
jeu de son esprit. , N'ayant nullement, comme Peguy3, l'appetit
metaphysique, j'admirais surtout chez ce maitre le discours si subtil, ou des
images rares et charmantes etaient tissees dans la trame de l'analyse
philosophique, etaient cette analyse elle-meme. Pendant une heure, il
m'entrainait dans l'ivresse la plus agreable. Des choses compliquees et
lointaines paraissaient toutes faciles et proches. Au sortir de la lecon,
j'ignore si les belles personnes qui regagnaient leur voiture etaient plus
heureuses que moi, mais des que l'enchantement de la parole avait cesse,
j'eprouvais toutes les peines du monde a ramasser la substance de ce que
j'avais entendu, tellement cette pensee fluide me semblait liee intimement
a l'expression et aux mots. Chaque fois que je m'y essayais, j'avais
l'impression d'abimer une ?uvre d'art parfaite et de me reciter des vers
faux*.
J. et J. THARAUD. Notre cher Peguy (1926),
Примечания:
1. "Непосредственные данные сознания" (1896), одно из наиболее известных про-
изведений А.Бергсона. 2. Духовная семинария, находившаяся тогда на площади Сен-
Сюльпис недалеко от Латинского квартала. 3. Друг и соученик автора по Эколь Нор-
маль (Высшей педагогической школе).
Вопросы:
* En quoi consiste l'ironie legerement irreverencieuse de ce passage?

VIII. Религия
Хотя уже более полувека назад католицизм изрядно утратил влия-
ние на Францию и, пожалуй, его позиции у нас не так сильны, как в
Испании или Италии, душа француза тем не менее остается душой
христианской. Большинство нации связано с церковью, и не так уж
много семей, где ребенок не был бы окрещен и не получил бы первое
причастие, где гражданский брак не подтверждался бы венчанием и
где умирающий не получал бы соборования. Французское духовенст-
во, отличающееся достоинством и служащее примером своим прихо-
жанам, многочисленно и влиятельно; при папском престоле оно пред-
ставлено шестью кардиналами; ему присуще обостренное чувство со-
циальной справедливости; оно посылает миссионеров в самые даль-
ние уголки земли; почти в каждой деревне у нас существует храм, и
церковь, несмотря на конкуренцию светского образования, имеет не-
мало школ, коллежей и институтов, дающих основательное религиоз-
ное образование.
Дело в том, что наша страна очень рано приняла христианство.
Оно стремительно распространялось, и когда в конце V века Хлодвиг
принял крещение, королевская власть получила бесценную опору.
Опору, которая неизменно усиливалась и была окончательно упроче-
на в царствование Карла Великого. С тех пор Францию можно счи-
тать страной по сути своей католической, и степень ее участия в кре-
стовых походах показала, сколь значительное место она занимает в
христианском мире. Посему, несмотря на серьезные раздоры, что по-
РОЙ разделяли ее духовенство, она, как и раньше, почитается старшей
дочерью Святой Церкви.
Французский католицизм блистательно проявил себя во всех сфе-
рах религиозной жизни. Франция дала миру святых мучеников -
св. Иринея и св. Бландину; основателей монашеских орденов -
св- Бернарда и св. Венсана де Поля; реформаторов - мать Анжелику
и аббата де Ранее; святых - Женевьеву Парижскую, Жанну д'Арк,
Бернардетту Лурдскую, Терезу де Лизьё; проповедников - Боссюэ
и Бурдалу; теологов - св. Ансельма; пламенных миссионеров -
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кардинала Лавижери и отца де Фуко. Католицизм вдохновлял людей
на строительство соборов и церквей. Вдохновлял великих музыкантов
и живописцев. Вдохновлял гениальных писателей от Паскаля до Кло-
деля. Дал миру папу - Герберта Великого, принявшего после избра-
ния на святейший престол имя Сильвестра II, и короля-святого -
Людовика IX.
После II Ватиканского Собора католицизм получил во Франции
новый импульс. В стране проводится множество исследований, изда-
ется множество книг, цель которых - уточнить взаимоотношения
современного человека и религии. Проводятся коллоквиумы и конфе-
ренции экуменистической направленности для установления более
тесных связей, в частности, с протестантами. Предметом серьезных
дискуссий становится положение священника в нынешнем обществе.
Развитие католицизма не прекращается и, наверное, никогда не
прекратится. Франция играла и впредь будет играть важную роль в
обновлении христианства.

SAINT BERNARD
(1091-1153)
On connait l'admiratle Panegyrique de Bossuet: "Figurez-vous maintenant le
jeune Bernard nourri en homme de condition, qui avait la civilite comme
naturelle, l'esprit -poli far les bonnes lettres, la rencontre belle et aimable,
l'humeur accommodante, les m?urs douces et agreables: ah! que de -puissants
liens pour rester attache a la terre!" - Oui, et pourtant ces liens furent inca-
pables de contrecarrer la vocation imperieuse du futur fondateur de l'abbaye
de Clairvaux, qui devait aussi (et avec quelle eloquence!) precher la seconde
croisade...
Un jour, il vit une femme. Lorsqu'il s'apercut qu'il la trouvait belle et
desirable, dans une etrange alarme il s'enfuit. Il alla jusqu'a un etang, il y
entra, sans balancer, et il demeurait1 la, dans l'eau glacee. On l'en tira
a demi mort. Pour une fois2, c'etait la grande revolte: celle de la liberte
sainte qui n'admet de tomber dans aucun esclavage.
Bernard, cependant, avait une passion, et excessive: celle de la
connaissance. Des amis, ses freres, l'engagerent a s'adonner aux arts
curieux. Il en fut extremement tente. Mais apprendre pour le plaisir de
savoir, se dit-il, quelle curiosite; apprendre pour etre regarde comme
SAvant, quelle vanite; apprendre pour trafiquer de la science, quel
trafic*!
Puis ce fut l'orgueil de la vie qui le tenta. Faire carriere dans l'Eglise,
dans les armes, a la cour? Il etait beau. Mince, elegant, de taille haute. Les
yeux bleus plein de feu, un air de noblesse, d'audace, mais de douceur
aussi. On a dit qu'il etait encore plus dangereux pour le monde que le
monde pour lui ne l'etait.
Il en est la, rentre depuis six mois a Fontaine3 lorsqu'il perd sa mere.
Cette mort le laisse a decouvert. Il voit d'un coup la derision de ce .monde.
Et sa mere morte va l'orienter vers la seule porte qui s'ouvre pour quelqu'un
bati comme lui: la plus etroite des portes, mais qui, franchie, a sa passion
des grandes choses donne tout l'espace.
Ses freres sont avec le duc4 au siege de Grancey. Il va les voir. En
chemin il entre dans une eglise: tout en pleurs, il prie Dieu de lui faire
connaitre sa volonte et de lui donner le courage de la suivre. La priere
finie, il se sent une forte resolution d'entrer a Citeaux5.
Un temps etait venu ou Cluny6 avait paru a quelques-uns de ses fils
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avoir perdu le sens de la pauvrete monacale. En 1098, ceux-la s'etaient
installes dans les marais de la Saone, au milieu des forets. Et ils avaient
restaure la regle en sa purete premiere.
Lorsque Bernard dit a son pere, a ses freres, qu'il veut se faire moine la,
vivre de pain d'orge, et de la houe piocher comme le dernier des serfs, ils
haussent les epaules. Mais lui, deja prophete, il sait qu'il les aura7. Meme
celui qui a deux filles, sa femme lui ayant rendu sa liberte pour se faire elle
aussi moniale. Meme celui qui aime tant les armes. (Comme Bernard le lui
a predit, il est blesse au cote et fait prisonnier; son c?ur change; du coup il
est gueri, et delivre par miracle.) Enfin tous ils suivent Bernard; et des amis
avec eux; ils sont pres de trente. "Adieu, mon petit frere Nivard, dit l'aine
au plus jeune: vous aurez seul tout notre bien. - Eh oui, leur replique-t-il,
vous me laissez la terre et vous prenez le Ciel: je ne veux pas de ce
partage." Plus tard, il ira les rejoindre. Leur pere a du tout accepter.
"Du moins moderez-vous! Je vous connais! on aura du mal a vous
contenir."
De fait, ils seront terribles. Ils refusent de parler a leur s?ur Humbeline,
paree en demoiselle. L'un d'eux, qui veut etre poli, la traite seulement de
stercus invo-lutum. (...) Elle fond en larmes; elle leur fait dire qu'elle vient
a eux comme a des medecins qui ne doivent pas refuser de la guerir. Ii-
sortent alors et lui parlent; et elle, elle reglera sa vie sur celle de leur men
finalement elle se fera religieuse**.
HENRI FOURRAT. Saints de France (1951)
Примечания:
1. Imparfait de duree. 2. Pour cette fois. Cette fois, enfin. 3. Бернард родился в замк
расположенном неподалеку от Дижона. 4. С герцогом Бургундским. 5. Монастыр
который прославил Бернард, прежде, чем о'сновал Клерво. 6. Знаменитое аббата и
основанное в X веке в Бургундии, боровшееся за строгое соблюдение устава бенеди
тинского ордена. 7. Он их переубедит, переборет (разг.). 8. Букв, кал, облаченш
(в одежды) (лат.).
Вопросы: :
* Appreciez le rythme et la construction de cette phrase.
** Cette page est vigoureuse et sobre - non depourvue parfois d'une certaine brutali'1-"
Montrez-le.
164

SAINT VINCENT DE PAUL (1576-1660)
VINCENT DE PAUL est une des plus emouvantes figures du clerge francais. Car il
fut l'incarnation meme de l'esprit de charite. Chante poussee a l'extreme, ournee
vers les creatures les plus desheritees: forcats et enfants trouves, par exemple.
Charite constructive aussi, puisque le saint homme sut fonder des congregations
comme celle des Petites S?urs des Pauvres ou celle des Pretres de la Mission.
C'est a l'aumonier des galeriens surtout (qu'HENRI LAVEDAN a voulu rendre
hommage: s'il ne le fait pas sans grandiloquence, du moins souligne-t-il
l'action extraordinai-rement bienfaisante de Monsieur Vincent en faveur des
plus abandonnes de ses freres...
Des son arrivee dans un port, il se fait conduire au quai ou mouillent1
les galeres, il y monte, et le voila qui, descendant du coursier', se faufile,
de rang en rang, parmi les forcats, sans crainte ni honte de les coudoyer. Il
les contemple chacun, de tout pres, les yeux dans les yeux, car il demande,
lui, il prie qu'on le regarde, afin qu'il puisse ainsi penetrer mieux jusqu'au
fond des ames, jusqu'a cette "cale ou il sait que sont les vivres". Ces
hommes n'y comprennent rien. Ils attendent. Que nous veut-il?" Vincent
les interroge. Il fait plus: il les ecoute! Et quelle patience! Leurs plaintes? Il
les accepte. Leurs rebuffades? Jl les subit. Puis il se penche... et il s'emeut.
Il a vu "les chaines". "Ah! mes pauvres enfants! C'est donc cela vos fers?
- Oui! Tenez! Pesez!" Et on les lui montre, on les lui tend avec la
complaisance et l'orgueil de l'esclave. Leur pensee,se devine: "Hein! Qui
donc, en dehors de nous, porterait pareil poids? Personne au monde!
Personne! Quelle force il faut! C'est que nous sommes les forcats, nous! les
galeriens!" Vincent approuve, admire, il souleve les fers et il les baise!
A ce coup, les hommes sont tout saisis et se font des signes...: "Baiser des
fers! et les fers d'un forcat! pendant qu'il est dedans! Non! cela ne s'est
jamais vu! // se moque! ou bien il est fou!" Pourtant ce baiser de pretre a.
leurs chaines, il leur semble que c'est a eux qu'il a ete donne. Et puis,
comme si Vincent avait conscience que cela ne suffit pas, il les caresse et
les embrasse aussi, les enchaines, avec des mots d'une douceur qui les fait
defaillir... Quelques-uns, parmi les plus scelerats, qui n'ont jamais pleure,
sentent couler, pour la premiere fois, se demandant si ce n'est pas du sang,
des larmes chaudes sur leurs joues et ils voient "Monsieur l'aumonier des
galeres" qui pleure aussi avec eux. Sont-ils en train de manger, il goute
a leur pitance et boit dans leur ecuelle l'eau saumatre, qu'il trouve bonne.
Arrive-t-il en pleine bastonnade, il crie: "Arretez!.." Il demande grace et
l'obtient. D'ailleurs jamais, une fois qu'il est la, on n'oserait, devant lui,
165

battre et meme punir d'un chatiment merite un de ses "enfants". Il le sait
bien; et eux aussi le savent. Ils voudraient donc le retenir, mais ils n'en 0nt
pas besoin, car dans la meme pensee il reste leur tenir compagnie le plus
longtemps possible; et il ne les quitte qu'en leur promettant de revenir
bientot. Du haut du coursier, il regarde encore les cent, les deux cents
terribles visages qui rayonnent de sa lumiere*...
HENRI LA VEDAN. Monsieur Vincent aumonier des galeres (1928
Примечания:
1. Где стоят на якоре. 2. Ou la coursive, переход, соединяющий нос и корму галер,
над скамьями, к которым прикованы каторжники. 3. S'ils sont...
Вопросы:
* Montrez l'effet de vigueur et de naturel obtenu par un adroit emploi du style direct.
L'ABBE JEANNE
Le christianisme social, et si l'on veut militant, n'a point attendu le XXe siecle
pour faire son apparition en France. Vincent de Paul deja, et surtout cet etonnant
mouvement que declencherent aux environs de 1840 un Lamennais, un
Lacordaire, un Ozanam, qui fonda la Societe Saint-Vincent-de-Pa'ul, temoignent
assez de cet elan de charite active, qui a pousse tant de pretres francais a se
rapprocher du peuple et qui a meme inspire a certains d'entre eux l'idee
courageuse de partager effectivement la condition ouvriere...
Dans l'un de ses ouvrages, qu'il a consacre aux Humbles, JULES ROMAINS s'est plu
a imaginer un apotre de ce genre: l'abbe Jeanne, qui ne dedaigne pas d'aller
dans les quartiers populaires porter aide a une jeune maman dans la misere.
L'abbe frappe a la porte. Il entend crier: "Entrez!" par une voix qu'il
reconnait.
"Oh! c'est vous, monsieur l'abbe!"
Une jeune femme, a demi couchee sur un grabat qui touche au sol.
ecarte de sa poitrine l'enfant qu'elle allaitait, et se couvre vivement le sein
avec un torchon a rayure rouge.
"Continuez, je vous prie, de nourrir votre enfant", dit Jeanne.
Elle hesite, sourit d'un air confus, reussit presque a rosir dans sa paleur;
puis elle reprend son enfant, ecarte le torchon, et laisse voir un sein tres
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peu gonfle, aux attaches maigres, a la peau brunatre, un pauvre sein
rarement lave.
"Vous allez mieux? dit Jeanne.
- Oui, un peu.
- Et le petit se nourrit bien?
- Il se nourrirait bien, mais c'est moi qui ai tres peu de lait. Asseyez-
vous donc, monsieur l'abbe."
Il s'assied sur la chaise unique, dont le paillage creve laisse pendre ses
entrailles, puis il commence a defaire les ficelles de son paquet.
"Je vous ai apporte une ou deux petites choses. Oh! ce n'est presque
rien,, malheureusement. D'abord j'ai remarque que vous aviez beaucoup de
peine a faire chauffer ce qu'il vous faut sur ce rechaud a charbon de bois.
Et puis le charbon de bois, ce n'est pas tres sain pour vous ni pour votre
enfant. Je vous ai donc apporte un petit rechaud a alcool. Le
fonctionnement est tres simple. Je vous montrerai (...). Dans cette boite-ci,
vous avez un certain nombre de doses de potage condense. Je ne vous dis
pas que ce soit bien merveilleux. Mais ca contient tout de meme des
principes nutritifs, et c'est tellement facile a preparer. D'ailleurs, nous
allons faire un essai, si vous permettez. Ne vous derangez pas. Ou est-ce
que je trouverai un peu d'eau?
- Dans cette casserole, sous la brique, a cote de vous, monsieur
l'abbe. - L'eau est propre? D'ou vient-elle?
- C'est un voisin qui me l'a donnee, hier. Il va la chercher a une
fontaine... oh! assez loin d'ici... en tirant1 sur Saint-Ouen.
- Vous voyez comme le rechaud est facile a allumer. Je puis me servir
de la casserole? Des que l'eau va bouillir, j'y verserai le contenu d'une de
ces petites boites. Dites-moi ou je trouverai une cuiller, et une tasse.
- Je n'ai plus de tasse. Il doit y avoir deux bols l'un dans l'autre, par
terre, derriere vous."
La flamme bleue danse comme un esprit favorable. L'enfant pousse
parfois un gemissement. Le pretre surveille l'eau, attend les premieres
bulles. Il jette un peu d'eau dans le plus grand des deux bols, le rince
discretement; puis, apres une hesitation, en fait autant pour l'autre.
"Ca m'ennuie de vous laisser faire ca, monsieur l'abbe. Si j'avais su, je
me serais levee avant que vous ne soyez la.
- Mais non. J'en ai l'habitude. Chez moi, je n'ai pas toujours quelqu'un
Pour me servir*."
JULES ROMAINS. Les Hommesde Bonne Volonte, Les Humbles (1933).
167

Примечания:
1. En allant dans la direction de Saint-Ouen.
Вопросы:
* Montrez que la charite lie l'abbe Jeanne est une charite efficace et active.
Soulignez la simplicite, tres expressive, du style et du vocabulaire.
VOCATION DES CARMELITES
Nombreuses sont les Francaises qui entrent en religion. Et le devouement que
certaines (l'entre elles, les Petites S?urs des Pauvres notamment, apportent
a soigner les malades, les orphelins, les infirmes, les vieillards, force l'admira-
tion generale.
De toutes les religieuses, il en est peu qui obeissent a une yegle aussi severe
que les Carmelites. Mais c'est de cette rigueur meme qu'elles tirent l'essentiel
de leur courage. Il revenait au genie brulant de GEORGES BERNANOS d'exalter
cette heroique vertu, ainsi qu'on le verra dans la scene ou l'ecrivain met en
presence la Prieure du Carmel de Compiegne et la jeune Blanche de la Force,
qui, en pleine periode revolutionnaire, sollicite son admission dans la sainte
maison.
LA PRIEURE1. - Qui vous pousse au Carmel?
BLANCHE. - Votre Reverence m'ordonne-t-elle de parler tout a fait
franchement?
LA PRIEURE. - Oui.
BLANCHE. - He bien, l'attrait d'une vie heroique.
LA PRIEURE. - L'attrait d'une vie heroique, ou celui d'une certaine
maniere de vivre qui vous parait - bien a tort - devoir rendre l'heroisme
plus facile, le mettre pour ainsi dire a la portee de la main?..
BLANCHE. - Ma Reverende Mere, pardonnez-moi, je n'ai jamais fait de
tels calculs.
LA PRIEURE. - Les plus dangereux de nos calculs sont ceux que nous
appelons des illusions...
BLANCHE. - Je puis avoir des illusions. Je ne demanderais pas mieux
qu'on m'en depouille.
168

LA PRIEURE. - Qu'on vous en depouille... (Elle appuie sur les trois
mots.) Il faudra vous charger seule de ce soin, ma fille. Chacune ici a deja
trop a faire de ses propres illusions. N'allez pas vous imaginer que le
premier devoir de notre etat soit de nous venir en aide les unes aux autres,
afin de nous rendre plus agreables au divin Maitre, comme ces jeunes
personnes qui echangent leur poudre et leur rouge avant de paraitre pour le
bal. Notre affaire est de prier, comme l'affaire d'une lampe est d'eclairer. Il
ne viendrait a l'esprit de personne d'allumer une lampe pour en eclairer une
autre. "Chacun pour soi", telle est la loi du monde, et la notre lui ressemble
un peu: "Chacun pour Dieu!" Pauvre petite! Vous avez reve de cette
maison comme un enfant craintif, que viennent de mettre au lit les
servantes, reve dans sa chambre obscure a la salle commune, a sa lumiere,
a sa chaleur. Vous ne savez rien de la solitude ou une veritable religieuse
est exposee a vivre et a mourir. Car on compte un certain nombre de vraies
religieuses, mais bien davantage de mediocres et d'insipides. Allez, allez!
ici comme ailleurs le mal reste le mal, et pour etre faite d'innocents
laitages, une creme corrompue ne doit pas moins soulever le c?ur qu'une
viande avancee... Oh! mon enfant, il n'est pas selon l'esprit du Carmel de
s'attendrir, mais je suis vieille et malade, me voila tres pres de ma fin, je
puis bien m'attendrir sur vous... De grandes epreuves vous attendent, ma
fille*...
BLANCHE. - Qu'importe, si Dieu donne la force!
(Silence.)
LA PRIEURE. - Ce qu'il veut eprouver en vous, n'est pas votre force,
mais votre faiblesse...
(Silence.)
... Les scandales que donne le monde ont ceci de bon qu'ils revoltent les
ames comme la votre. Ceux que vous trouverez ici vous decevront. A tout
prendre, ma fille, l'etat d'une religieuse mediocre me parait plus deplorable
que celui d'un brigand. Le brigand peut se convertir, et ce sera pour lui
comme une seconde naissance. La religieuse mediocre, elle, n'a plus
a naitre, elle est nee, elle a manque sa naissance, et, sauf un miracle, elle
restera toujours un avorton2.
GEORGES BERNANOS. Dialogues des Carmelites, 2e tableau, scene 1 (1949).
169

Примечания:
1. Приоресса, настоятельница монастыря. 2. Недоноском, т.е. слабым, болезнен
ным ребенком.
Вопросы:
* Dans cette tirade de la prieure, appreciez la justesse, la force des images et des
comparaisons.
L'ESPRIT DE PORT-ROYAL
Ce qu'il y a -parfois d'allier et d'indomptable dans un certain catholicisme
francais ne s'est jamais mieux incarne que dans ces religieuses et ces Messieurs
de Port-Royal, qui refuserent de s'incliner devant les plus hautes autorites et
qu 'un roi tout-puissant persecuta sans parvenir a les faire plier.
SAINTE-BEUVE (1804 - 1869), qui consacra plusieurs annees de sa vie a etudier
et a ecrire l'histoire de Port-Royal, a degage avec force les raisons profondes
de la rigueur janseniste: loin de n'etre qu'une purete toute formelle, c'eut
l'avenir meme du christianisme qu'elle visait a sauvegarder.
Theologiquement d'abord, Port-Royal, nous le verrons, eut la plus
grande valeur. Dans son esprit fondamental, dans celui de la grande
Angelique' (comme on disait) et de Saint-Cyran2 il fut a la lettre une
espece de reforme en France, une tentative expresse de retour a la saintete
de la primitive Eglise sans rompre l'unite, la voie etroite dans sa pratique la
plus rigoureuse, et de plus un essai de l'usage en francais des saintes
Ecritures et des Peres3, un dessein formel de reparer et de maintenir la
science, l'intelligence et la Grace4. Saint-Cyran fut une maniere de Calvin
au sein de l'Eglise catholique et de l'episcopat gallican5 un Calvin restau-
rant l'esprit des sacrements, un Calvin interieur a cette Rome a laquelle il
voulait continuer d'adherer*. La tentative echoua, et l'Eglise catholique
romaine y mit obstacle, declarant egares ceux qui voulaient a toute force, et
tout en la modifiant, lui demeurer soumis et fideles.
Port-Royal, entre le seizieme et le dix-huitieme siecle, c'est-a-dire deux
siecles volontiers incredules, ne fut, a le bien prendre, qu'un retour et un
redoublement de foi a la divinite de Jesus-Christ. Saint-Cyran, Jansenius6
et Pascal furent tout a fait clairvoyants et prevoyants sur un point: ils
comprirent et voulurent redresser a temps la pente deja ancienne et presque
universelle ou inclinaient les esprits. Les doctrines du pelagianisme7 et
170

surtout du semi-pelagianisme avaient rempli insensiblement l'Eglise, et
constituaient le fond, l'inspiration du christianisme enseigne. Ces doctrines
qui, en s'appuyant de la bonte du Pere et de la misericorde infinie du Fils,
tendaient toutes a placer dans la volonte et la liberte8 de l'homme le
principe de sa justice et de son salut, leur parurent pousser a de prochaines
et desastreuses consequences. Car, pensaient-ils, si l'homme dechu9 est
libre encore dans ce sens qu'il puisse operer par lui-meme les
commencements de sa regeneration et meriter quelque chose par le
mouvement propre de sa bonne volonte, il n'est donc pas tout a fait dechu,
toute sa nature n'est pas incura-blement infectee; la Redemption toujours
vivante et actuelle par le Christ ne demeure pas aussi souverainement
necessaire. Etendez encore un peu cette liberte comme fait Pelage, et le
besoin de la Redemption surnaturelle a cesse. Voila bien, aux yeux de
Jansenius et de Saint-Cyran, quel fut le point capital, ce qu'ils previrent
etre pres de sortir de ce christianisme, selon eux relache, et trop concedant
a la nature humaine. Ils previrent qu'on etait en voie d'arriver par un
chemin plus ou moins couvert,... ou donc? a Y inutilite du Christ-Dieu**.
A ce mot, ils pousserent un cri d'alarme et d'effroi. Le lendemain du
seizieme siecle, et cent ans avant les debuts de Montesquieu et de Voltaire,
ils devinerent toute l'audace de l'avenir; ils voulurent, par un remede
absolu, couper court et net a tout ce qui tendait a la mitigation10 sur ce
dogme du Christ-Sauveur. Il semblait qu'ils lisaient dans les definitions de
la liberte et de la conscience par le moine Pelage les futures pages
eloquentes du Vicaire savoyard11, et qu'ils les voulaient abolir.
SAINTE-BEUVE. Port-Royal (1840 - 1850).
Примечания:
1. Мать Анжелика Арно (1591-1661), реформировавшая орден. 2. Дювержье де
Оранн, аббат де Сен-Сиран (1581-1643), духовник Пор-Рояля, был другом Янсения и
сторонником его доктрины, способствовал ее распространению. 3. Отцы Церкви.
4. Янсенисты не верили в вечное спасение человека без вмешательства Благодати, т.е.
без помощи Бога. 5. Галликанизмом называется движение среди французского духо-
венства за автономию церкви Франции от римского папы. 6. Янсений (1585-1638),
голландский теолог, автор трактата о св.Августине и его учении о благодати и предо-
пределении, ставшего основой янсенистской доктрины. 7. Бретонский монах Пелагий
(V в.) считал, что человек может достичь спасения вне зависимости от господней бла-
годати своей праведной жизнью и благочестивыми поступками. Полупелагианцы, не
столь категоричные, признавали частичную возможность для человека спасения при
Условии благочестивой жизни. 8. Янсенизм категорически отрицал свободу воли.
171

9. Вследствие первородного греха. 10. Смягчению. 11. В "Эмиле" Руссо один из пер-
сонажей, савойский викарий, наблюдая со своим воспитанником за восходом солнца
над горами, излагает ему основы своеобразной естественной религии, или религии
природы.
Вопросы:
*0п a souvent reproche aux jansenistes d'etre des sortes de protestants inavoues. Que
pensez-vous de ce grief?
**Expliquez la verite et la profondeur de cette formule.
VIEUX PROTESTANTS DU PAYS
CEVENOL
Si la France est la "fille ainee de l'Eglise", elle est aussi la patrie de Calvin; et
la Reforme s'y est implantee assez profondement pour que la revocation de
l'Edit de Nantes (1685) ou les persecutions des "Missionnaires bottes" qu'etai-
ent les dragons du roi fussent impuissantes a l'extirper. Tout au plus ces
persecutions firent-elles du protestant francais un homme durci dans sa foi et
pret a tout souffrir pour elle.
ANDRE GIDE, eleve lui-meme dans la religion reformee, a pu connaitre encore, dans son
enfance, de ces vieux huguenots des Cevennes, en qui s'etait perpetue le souvenir des
epreuves de jadis et qui en avaient conserve comme une rudesse inveteree.
Mon grand-pere etait mort depuis assez longtemps lorsque je vins au
'monde; mais ma mere l'avait pourtant connu, car je ne vins au monde que
six ans apres son mariage. Elle m'en parlait comme d'un huguenot austere,
entier, tres grand, tres fort, anguleux, scrupuleux a l'exces, inflexible, et
poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime*. Ancien president du
tribunal d'Uzes, il s'occupait alors presque uniquement de bonnes ?uvres et
de l'instruction morale et religieuse des eleves de l'ecole du Dimanche.
En plus de Paul, mon pere, et de mon oncle Charles, Tancrede Gide
avait eu plusieurs enfants qu'il avait tous perdus en bas age, l'un d'une
chute sur la tete, l'autre d'une insolation, un autre encore d'un rhume mal
soigne; mal soigne pour les memes raisons apparemment qui faisaient qu'il
ne se soignait pas lui-meme. Lorsqu'il tombait malade, ce qui du reste etait
peu frequent, il pretendait ne recourir qu'a la priere; il considerait
l'intervention du medecin comme indiscrete, voire impie*, et mourut sans
avoir admis qu'on l'appelat.
172

Certains s'etonneront peut-etre qu'aient pu se conserver si tard ces
formes incommodes et quasi paleontologiques de l'humanite; mais la petite
ville d'Uzes etait conservee tout entiere; des outrances comme celles de
,mon grand-pere n'y faisaient assurement point tache; tout y etait
a l'avenant1; tout les expliquait, les motivait, les encourageait au contraire,
les faisait sembler naturelles; et je pense du reste qu'on les eut retrouvees
a peu pres les memes dans toute la region cevenole, encore mal ressuyee2
des cruelles dissensions religieuses qui l'avaient si fort et si longuement
tourmentee (...).
Ceux de la generation de mon grand-pere gardaient vivant encore le
souvenir des persecutions qui avaient martele leurs aieux, ou du moins
certaine tradition de resistance; un grand raidissement interieur leur restait
de ce qu'on avait voulu les plier. Chacun d'eux entendait distinctement le
Christ lui dire, et au petit troupeau tourmente: "Vous etes le sel de la terre;
or si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on?"...
Et il faut reconnaitre que le culte protestant de la petite chapelle d'Uzes
presentait, du temps de mon enfance encore, un spectacle particulierement
savoureux. Oui, j'ai pu voir encore les derniers representants de cette
generation de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau
de feutre sur la tete, qu'ils gardaient durant toute la pieuse ceremonie, qu'ils
soulevaient au nom de Dieu, lorsque l'invoquait le pasteur, et n'enlevaient
qu'a la recitation de "Notre Pere...". Un etranger s'en fut scandalise comme
d'un irrespect, qui3 n'eut pas su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la
tete couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel torride. dans
les replis secrets des garrigues, du temps que le service de Dieu selon leur
foi presentait, s'il etait surpris, un inconvenient capital4**.
ANDRE GIDE. Si le grain ne meurt (1926).
Примечания:
1. Все здесь было в таком же роде. 2. Не вполне оправившийся (букв, просохший).
3- A pour antecedent un etranger. 4. Au sens propre: mortel (qui coute la tete).
Вопросы:
* Expliquez les expressions: "Poussant la confiance en Dieu jusqu'au sublime." - Et,
Plus bas: "II considerait l'intervention du medecin comme impie."
** Montrez que l'ecrivain a garde un grand respect pour ces huguenots d'autrefois

UN ANTICLERICAL:
LE PHARMACIEN HOMAIS
L'irreverence, qui est un des traits fondamentaux du caractere gaulois, s'est
traduite, sur le plan religieux, dans le double mouvement de la libre pensee et
de l'anticlericalisme, dont les attaches, en France, sont anciennes et protondes.
A cet egard, le voltairianisme s'insere tout naturellement dans une des
traditions seculaires de l'esprit francais. Encore convient-il de ne pas le
confondre avec la caricature qui en a souvent ete faite et que represente si bien
le personnage cree par FLAUBERT - ce pharmacien Harnais, devenu un des
"type " les plus celebres de la litterature francaise.
"Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le cure? demanda la maitresse
d'auberge, tout en atteignant sur la cheminee un des flambeaux de cuivre
qui s'y trouvaient ranges en colonnades avec leurs chandelles; voulez-vous
prendre quelque chose? Un doigt1 de cassis, un verre de vin?"
L'ecclesiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie,
qu'il avait oublie l'autre jour au couvent d'Ernemont, et, apres avoir prie
Mme Lefrancois2 de le lui faire remettre au presbytere dans la soiree, il
sortit pour se rendre a l'eglise, ou sonnait l'Angelus'.
Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers,
il trouva fort inconvenante sa conduite de tout a l'heure. Ce refus d'accepter
un rafraichissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses.
"Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous etes un impie! vous n'avez
pas de religion!" Le pharmacien repondit:
"J'ai une religion, ma religion, et meme j'en ai plus qu'eux tous avec leurs
momeries4 et leurs jongleries! J'adore Dieu, au contraire! Je crois en l'Etre
supreme, a un Createur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a places ici-
bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de pere de famille; ma.is je n'ai
pas besoin d'aller, dans une eglise, baiser des plats d'argent, et engraisser de
ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous! Car on peut
l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, ou meme en contemplant la
voute etheree, comme les anciens. Mon Dieu, a moi, c'est le Dieu de Socrate.
de Frankiin, de Voltaire et de Beranger ! Je suis pour la Profession de foi du
Vicaire savoyartf et les immortels principes de 89)! Aussi je n'admets pas un
bonhomme du bon Dieu qui se promene dans son parterre la canne a la main,
loge ses amis dans le ventre des baleines7, meurt en poussant un cri et
ressuscite au bout de trois jours: choses absurdes en elles-memes et
completement opposees, d'ailleurs, a toutes les lois de la physique; ce qnl
174

nous demontre, en passant, que les pretres ont toujours croupi dans une
ignorance turpide8, ou ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations*.
GUSTAVE FLAUBERT. Madame Bovary (1857).
Примечания:
1. На палец. 2. Хозяйка ресторанчика. 3. Ангелус, колокольный звон, призываю-
щий к молитве. 4. Неуместные церемонии, притворство. 5. Беранже, Пьер Жан
(1780 - 1857) - французский поэт, автор песен антимонархической и антиклерикаль-
ной направленности. 6. В романе Ж.-Ж. Руссо "Эмиль". 7. Намек на библейского про-
рока Иону, которого проглотил кит. 8. В гнусном невежестве.
Вопросы:
* En quoi consiste le ridicule du personnage? - Montrez le tour vulgaire que prennent
ses invectives.

IX. Общественная жизнь
Как и во всех крупных странах, общественная жизнь во Франции
иногда бывает очень бурной. Даже чрезмерно, как кажется некоторым
нашим друзьям. Все оттого, что во Франции демократия перешла не-
кую грань: законодательная власть слишком часто подминает власть
исполнительную, а раздробленность партий и их неспособность соз-
давать прочные коалиции долгое время мешала любому правительст-
ву работать согласованно и целенаправленно.
Такая ситуация объясняется многими причинами. Первая и, вне
всяких сомнений, самая главная - наш национальный характер.
Француз по своей натуре индивидуалист до такой степени, что ему
невыносима сама мысль об объединении, а если он и пойдет на него.
то уж отказаться от свободы суждений в пользу групповых интересов
не согласится ни за что. Избиратель чаще обращает внимание на лич
ность кандидата, чем на политическую платформу, которую тот прел
ставляет. Оказавшись избранным в парламент, француз вовсе не обя
зательно присоединится при голосовании к своим коллегам по поли-
тической группировке. Оттого во Франции такое множество партий,
оттого происходят их расколы во время работы законодательного ор-
гана, оттого-то во Франции такое небывалое количество депутатов и
сенаторов, именующих себя "независимыми". И в этом же причина
министерских кризисов, которые до установления Пятой Республикг
могли затягиваться на долгие недели...
После того как к власти пришел голлизм, бурность политическом
жизни сменилась молчаливой дисциплиной, нарушаемой время о
времени социальными либо студенческими волнениями, дисциплп
ной, которая в конечном счете направляет движение жизни всего го-
сударства.
Облик внутренней политики изменился, избрание президента рее
публики всеобщим голосованием, похоже, встретило поддержку на-
рода. Можно ли сказать то же самое о практике референдумов, кото-
рая является необходимым следствием новой политической системы
но существенно снижает значение Национального Собрания и заменяс
176 .

парламентские дискуссии общенародным голосованием, когда необ-
ходимо ответить "да" или "нет" на достаточно просто сформулиро-
ванные вопросы?
Все эти факты как бы оттеняют то исключительное положение, ко-
торое занял в политической жизни человек (имеется в виду де Голль),
чьи инициативы не могли порой не удивлять огромное множество
французов.
Что останется через некоторое время от подобной концентрации
власти в руках одного человека? Сумеют ли партии, которые сейчас с
трудом пытаются сблизить свои позиции, когда-нибудь противостоять
такому положению? Как повлияет после де Голля на французскую
политику социальное и экономическое положение страны, внешние
проблемы?
Встает огромное множество вопросов, на которые сможет ответить
только будущее, так как настоящее, по правде сказать, препятствует
продуктивному их осмыслению.

DE LA SEPARATION DES POUVOIRS
LA pensee politique francaise est a l'image meme du pays: aussi diverse que
possible. Mais c'est cette diversite qui a sans doute induit les esprits les plus,
raisonnables a chercher une sorte de solution moyenne: c'est-a-dire une -forme
de gouvernement ou l'ordre soit respecte sans jamais prendre l'aspect d'une
tyrannie ou d'une dictature.
C'est a cette revendication fondamentale que MONTESQUIEU, d'ailleurs visi-
blement influence par l'exemple de la Constitution anglaise, semble avoir voulu
satisfaire, quand il a defini, dans son Esprit des Lois (1748), le fameux principe
de la "separation des pouvoirs".
Il y a dans chaque Etat trois sortes de pouvoir: la puissance legislative
la puissance executrice des choses qui dependent du droit des gens1 et la
puissance executrice de celles qui dependent du droit civil".
Par la premiere, le prince ou le magistrat fait des lois pour un temps ou
pour toujours, et corrige ou abroge celles qui sont faites. Par la seconde, il
fait la paix ou la guerre, envoie ou recoit des ambassades, etablit la surete,
previent les invasions. Par la troisieme, il punit les crimes, ou juge les
differends des particuliers. On appellera cette derniere la puissance de
juger, et l'autre simplement la puissance executrice de l'Etat.
La liberte politique dans un citoyen est cette tranquillite d'esprit qui
provient de l'opinion que chacun a de sa surete; et pour qu'on ait cette
liberte, il faut que le gouvernement soit tel qu'un citoyen ne puisse pas
craindre un autre citoyen.
Lorsque dans la meme personne ou dans le meme corps de magistrature,
la puissance legislative est reunie a la puissance executrice, il n'y a point de
liberte; parce qu'on peut craindre que le meme monarque ou le meme senat
ne fasse des lois tyranniques pour les executer tyranniquement.
Il n'y a point encore de liberte si la puissance de juger n'est pas separee
de la puissance legislative et de l'executrice. Si elle etait jointe a la
puissance legislative, le pouvoir sur la vie et la liberte des citoyens serait
arbitraire: car le juge serait legislateur. Si elle etait jointe a la puissance
executrice, ie juge pourrait avoir la force d'un oppresseur.
Tout serait perdu si le meme homme ou le meme corps des principaux
ou des nobles, ou du peuple, exercaient ces trois pouvoirs: celui de fair
des lois, celui d'executer les resolutions publiques et celui de juger les
crimes ou les differends des particuliers*. (...)
La puissance de juger ne doit pas etre donnee a un senat permanent
mais exercee par des personnes tirees du corps du peuple4 dans certains
178

temps de l'annee, de la maniere prescrite par la loi, pour former un tribunal
qui ne dure qu'autant que la necessite le requiert.
De cette facon, la puissance de juger, si terrible parmi les hommes,
netant attachee ni a un certain etat, ni a une certaine profession, devient,
pour ainsi dire, indivisible et nulle5 On n'a point continuellement des
juges devant les yeux; et l'on craint la magistrature, et non pas les
magistrats.
Il faut meme que dans les grandes accusations le criminel, concurrem-
ment avec la loi, se choisisse des juges; ou, du moins, qu'il en puisse
recuser6 un si grand nombre que ceux qui restent soient censes etre de son
choix.
Les deux autres pouvoirs7 pourraient etre donnes a des magistrats ou
a des corps permanents, parce qu'ils ne s'exercent sur aucun particulier,
n'etant, l'un, que la volonte generale de l'Etat, et l'autre, que l'execution de
cette volonte generale.
Mais si les tribunaux ne doivent pas etre fixes, les jugements doivent
l'etre a un tel point qu'ils ne soient jamais qu'un texte precis de la loi. S'ils
etaient une opinion particuliere du juge, on vivrait dans la societe sans
savoir precisement les engagements que l'on y contracte.
Il faut meme que les juges soient de la condition de l'accuse, ou ses
pairs, pour qu'il ne puisse pas se mettre dans l'esprit qu'il soit tombe entre
les mains de gens portes a lui faire violence**.
MONTESQUIEU. Esprit des Lois, XI, vi (1748).
Примечания:
1. Законы, регулирующие взаимоотношения между нациями (gent signifiait autrefois
nation). 2. Законы, регулирующие отношения между гражданами государства
(латинское civis). 3. Предпринимает превентивные меры против вторжений. 4. Мон-
тескье имеет в виду форму демократии, существовавшую в древних Афинах. 5. Неде-
лимой и ничьей. 6. Отвергнуть их в качестве судей. 7. Законодательная и исполни-
тельная власть.
Вопросы:
* Faites ressortir la precision avec laquelle Montesquieu definit la separation des
Pouvoirs.
** Pourquoi l'ecrivain -prend-il de si grandes precautions a l'egard de la justice et des
tribunaux? Ces precautions vousfaraissent-elles, aujourd'hui, aussi necessaires?
179

LES PARTIS POLITIQUES
L' "EMIENEMENT" des partis est un des traits les plus frappants de la vie,
politique francaise depuis au moins trente ans. Rien ne saurait le faire apparaitre
avec plus de clarte qu'un tableau analytique montrant la composition (et la
complexite) d'un des derniers Parlements que la France ait elus.
Dans l'Assemblee elue le 17 juin 1951, on compte en 1954 quinze
partis, dont six principalement influents.
Le programme du Parti communiste est trop connu pour qu'il soit utile
de le rappeler. Il n'est pas superflu, en revanche, de faire quelques
distinctions entre ses electeurs. Si l'on s'en tenait aux chiffres, on pourrait
soutenir qu'un Francais sur quatre est communiste. Tout dans l'atmosphere
du pays contredit cette statistique. En realite, beaucoup votent communiste
pour des raisons qui n'ont rien a voir avec le marxisme sovietique. Depuis
la Revolution, la "gauche"' exerce une attraction presque magnetique sur
une partie considerable de l'opinion. Le Parti communiste beneficie de
cette tradition (...), Il recueille aussi les suffrages de "mecontents" qui lui
donnent leur approbation bien plus par mauvaise humeur que par
conviction. Sous ces reserves, il n'en est pas moins indeniable qu'il
represente encore une puissance effective.
Son existence pose un probleme presque insoluble pour le Parti
socialiste. -Reste revolutionnaire dans ses principes, ce dernier est devenu
conservateur par son recrutement. Il a attire de nombreux "petits
fonctionnaires" et "petits bourgeois", a qui il ne deplait pas de paraitre
"avances"', mais qu'un bouleversement social inquieterait. Aussi ne veut-il
pas les effrayer. Mais en sens contraire, il redoute d'etre depasse par les
surencheres communistes et de perdre la partie de sa clientele qui est restee
fidele aux "grands ancetres" de 1793 61 de 1848. L'anticlericalisme lui
fournit le moyen de concilier les tendances opposees de ses electeurs. Il
s'en est fait actuellement le champion.
Ce programme n'est pas de nature a faciliter son entente avec le M.R.P
(Mouvement republicain populaire), d'obedience catholique. Entre ces
deux groupes existent cependant des affinites. Rien ne deplairait plus, en
effet, au M.R.P., que de passer pour un parti de "droite"3. Il s'assure contre
ce stigmate4 en professant en matiere sociale des vues aussi "progressives"
que possible. Des nationalisations a l'echelle mobile des salaires5, toute
mesure dirigiste6 a recu son appui.
Le R.G.R. (Rassemblement de la gauche republicaine) correspond
a peu pres a l'ancien Parti radical-socialiste7. Cette nouvelle designation est
180

mieux adaptee que la precedente aux tendances d'un groupe qui n'est ni
"radical8" ni socialiste. Votent pour lui beaucoup de paysans, de "petits" et
rneme de "grands" bourgeois qui voient en lui un rempart contre les idees
nouvelles. Fortement ancre dans le pays, le R.G.R. est specialement
representatif du "Francais moyen", dont "le c?ur est a gauche et le
portefeuille a droite", suivant la definition celebre.
Par "independants et moderes", il faut comprendre "droite" tradition-
nelle. Le liberalisme economique est le programme essentiel de ce groupe
qu'a certains egards on pourrait comparer aux conservateurs anglais.
Il est plus ardu de definir le R.P.F. (Rassemblement du peuple francais)
et son ancienne annexe parlementaire l'U.R.A.S. (Union republicaine
d'action sociale9) qui s'efforcent, sous l'egide officielle ou officieuse du
general de Gaulle, de mettre d'accord les opinions contradictoires de leurs \
membres. Faut-il voir en eux un mouvement de "droite"? Peut-etre, car une
partie de leurs effectifs se compose d'anciens partisans du marechal Petain.
Mais ils ont toujours conteste qu'ils fussent conservateurs et, effectivement,
leur doctrine sociale est plus proche du socialisme que du liberalisme.
Devrait-on leur donner alors une etiquette de "gauche"? Mais les
aspirations autoritaires de leur chef et le relent10 de boulangisme", sinon de
bonapartisme, qui flotte autour d'eux, prouvent que cette designation est
aussi peu satisfaisante que la precedente. En realite, le R.P.F. comme
l'U.R.A.S. sont des enigmes dont le mot reste a trouver.
La derniere election presidentielle12 a mis en lumiere de maniere
saisissante les consequences de l'emiettement des partis et de l'absence
d'une majorite stable. Treize tours de scrutin furent necessaires pour qu'une
majorite de 477 voix sur 871 votants finit par se grouper sur le nom de
M. Rene Coty, dont la nuance "centre-droit" correspondait le mieux a
l'opinion dominante du congres. Il faut, d'ailleurs, ajouter que la question
de l'armee europeenne exerca sur le vote une influence considerable. Non
seulement elle amena un nombre important de "gaullistes" a s'allier, une
fois de plus, avec les communistes, mais encore elle fut a l'origine de vives
divergences d'opinion a l'interieur meme des partis*.
ROBERT LACOUR-GAYET. La France au XX" siecle (1954)
Примечания:
1. Левыми партиями называются те, члены которых в Национальном Собрании
cидят по левую руку от председателя Собрания. Депутаты от правых партий сидят
cправа от него. Левые партии по традиции считаются прогрессивными, передовыми,
181

т.е. стремящимися к социальному прогрессу. 2. См. примечание I. 3. Считается, что
правые партии в отличие от левых не являются сторонниками социального прогресса
4. Стигмат. Здесь: позорное пятно. 5.".Escalator clause aux Etats-Unis" (note de l'auteur:
de cette page). 6. Имеется в виду "дирижизм", государственное регулирование эконо-
мики. 7. Aujourd'hui reconstitue, comme une gauche du R.G.R. 8. "Au sens anglais"(note
de l'auteur). 9. "En 1952, une partie des membres du R.P.F. se detacha de la majorite el
fonda un groupe independant, l'A.R.S. (Action republicaine et sociale). En 1953, le general
de Gaulle prononca la dissolution, en tant que parti politique, du reste du R.P.F. qui se
reconstitua sous le nom d'U.R.A.S., puis adopta en 1954 l'etiquette de "republicain social
(R.S.)" (note de l'auteur). 10. Запашок, душок. 11. В 1886 - 1890 гг. генерал Буланжe
пытался получить пост президента республики, намереваясь установить авторитарный
режим. 12. Имеются в виду президентские выборы 1953 г.
Вопросы:
* Quels sont les avantages, et aussi les dangers, d'un pareil systeme parlementaire?
"POURQUOI JE SUIS RADICAL-
SOCIALISTE"
De tous les hommes de "gauche", le radical est aujourd'hui le moins avance.
Mais il n'en fut -pas toujours ainsi, et les radicaux, aussi bien par leur
attachement indefectible a la laicite que par un programme social audacieux,
ont longtemps effraye la droite conservatrice et clericale. N'est-ce point de
leurs rangs, d'ailleurs, que sont sortis un Waldeck-Rousseau et un Combes, ces
hommes -politiques qui devaient realiser la separation del' Eglise et de!' Etat?
M. EDOUARD HERRIOT (1872-1957), qui est devenu l'incarnation meme de
l'ideologie radicale, souligne avec precision le caractere a la /ais conservateur
et revolutionnaire d'un parti desireux de concilier les droits de la propriete
individuelle et les exigences du systeme collectiviste.
Je ne crois pas aux classes, depuis que la Revolution les a brisees en
droit et, deja, en fait; c'est un mot commode pour la demonstration
publique, mais que la realite dement deja. J'admets qu'il faut travailler
a faire disparaitre le salariat comme ont disparu l'esclavage et le servage.
Mais Paul Deschanel2 lui-meme a ecrit: "Comme on a pu passer de
l'esclavage au servage et de celui-ci au salariat, pourquoi ne passerait-on
pas du travail salarie au travail associe?" Je n'entrevois qu'a travers des
nuages un regime ou toute propriete individuelle serait abolie; j'apercois
182

les resultats si importants obtenus deja par l'association, qui combine le
devoir collectif et la liberte individuelle. Il faut non pas dresser le
proletariat contre le capitalisme dans une antithese purement oratoire, mais
faire disparaitre le proletariat en exhaussant sa condition*; il faut
emanciper l'ouvrier comme la Republique a, deja, emancipe le paysan. La
cooperative de production apporte a ce probleme une solution verifiee par
les faits.
J'admets, avec Leon Blum , la reprise par l'Etat des services publics ou
d'un service social comme celui des Assurances; je comprends que l'on
veuille transformer au profit de l'Etat les monopoles de fait lorsqu'ils
deviennent un moyen d'oppression; je ne serais pas choque de voir instituer
pour l'alcool le meme regime que pour le tabac. En bonne foi, je suis oblige
de faire contre le communisme - meme contre le communisme de Jaures
- la reserve de Ferdinand Buisson4: "Il restera toujours une part de
propriete qu'on ne songera pas a mettre en commun. Chacun voudra
toujours avoir a soi ses aliments, ses vetements, ses livres, ses meubles,
pourquoi pas sa maison? Pourquoi pas son jardin? Pourquoi pas le produit
de son libre travail manuel, intellectuel, artistique? Pourquoi pas l'excedent
de ce qu'il aura produit sur ce qu'il doit a la societe**?"
Je souscris a cette honnete declaration. Decidement, je suis un radical-
socialiste.
EDOUARD HERRIOT. Pourquoi je suis radical-socialiste (1928).
Примечания:
1. Имеется в виду чисто светский характер образования, полное отделение школы
От церкви. 2. Французский политический деятель правой ориентации, был президен-
том Французской республики (1855-1922). 3. Один из самых известных руководителей
Социалистической партии (1872-1950). 4. Один из руководителей радикальной партии,
Лауреат Нобелевской премии мира (1841-1932).
Вопросы:
* Que faut-il penser de cette solution reformiste? Historiquement, vous parait-elle
toujours possible?
** A votre avis, jusqu'ou peut aller et ou doit s'arreter la mise en commun des biens
materiels que suppose tout regime collectiviste?
183

JAURES DANS UN MEETING
JEAN JAURES (1859 - 1914) n'a jamais ete president du Conseil. Il n'a meme
jamais fait partie d'aucune equipe ministerielle. Il demeure pourtant, par,
l'etendue de son action et de son rayonnement, par son assassinat en aout
1914, qui fit de lui un martyr de la paix, comme une des figures les plus-
representatives de la IIIe Republique.
C'etait aussi un tribun, capable, ainsi que l'a fait ressortir ROGER MARTIN De
GARD, de s'imposer aux foules par la puissance de sa voix et la fougue,
chaleureuse de son eloquence.
Quand Jaures, a son tour, s'avanca pour parler, les ovations redoublerent.
Sa demarche etait plus pesante que jamais. Il etait las de sa journee, li
enfoncait le cou dans les epaules; sur son front bas, ses cheveux, colles de
sueur, s'ebouriffaient. Lorsqu'il eut lentement gravi les marches, et que, le
corps tasse, bien d'aplomb sur ses jambes, il s'immobilisa, face au public, il
semblait un colosse trapu qui tend le dos, et s'arc-boute, et s'enracine au
sol, pour barrer la route a l'avalanche des catastrophes.
Il cria:
"Citoyens!"
Sa voix, par un prodige naturel qui se repetait chaque fois qu'il montait
a la tribune, couvrit, d'un coup, ces millions de clameurs. Un silence
religieux se fit: le silence de la foret avant l'orage.
Il parut se recueillir un instant, serra les poings, et, d'un geste brusque,
ramena sur sa poitrine ses bras courts. ("Il a l'air d'un phoque qui preche".
disait irreverencieusement Paterson') Sans hate, sans violence au depart,
sans force apparente, il commenca son discours; mais, des les premiers
mots, son organe bourdonnant, comme une cloche de bronze qui s'ebranle,
avait pris possession de l'espace, et la salle, tout a coup, eut la sonorite d'un
beffroi*.
Jacques2, penche en avant, le menton sur le poing, l'?il tendu vers ce
visage leve - qui semblait toujours regarder ailleurs, au-dela - ne perdaii
pas une syllabe.
Jaures n'apportait rien de nouveau. Il denoncait, une fois de plus, le
danger des politiques de conquete et de prestige, la mollesse des
diplomaties, la demence patriotique des chauvins, les steriles horreurs de la
guerre. Sa pensee etait simple; son vocabulaire assez restreint; ses effets,
souvent, de la plus courante demagogie. Pourtant, ces banalites genereuses
faisaient passer a travers cette masse humaine, a laquelle Jacques
appartenait ce soir, un courant de haute tension3 qui la faisait osciller au
184

commandement de l'orateur, fremir de fraternite ou de colere, d'indignation
ou d'espoir, fremir comme une harpe au vent. D'ou venait la vertu ensor-
celante de Jaures? de cette voix tenace, qui s'enflait et ondulait en larges
volutes sur ces milliers de visages tendus? de son amour si evident des
hommes? de sa foi? de son lyrisme interieur? de son ame symphonique, ou
tout s'harmonisait par miracle, le penchant a la speculation4 verbeuse et le
sens precis de l'action, la lucidite de l'historien et la reverie du poete, le
gout de l'ordre et la volonte revolutionnaire? Ce soir, particulierement, une
certitude tetue, qui penetrait chaque auditeur jusqu'aux moelles, emanait de
ces paroles, de cette voix, de cette immobilite: la certitude de la victoire
toute proche; la certitude que, deja, le refus des peuples faisait hesiter les
gouvernements, et que les hideuses forces de la guerre ne pourraient pas
l'emporter sur celles de la paix.
Lorsque, apres une peroraison pathetique, il quitta enfin la tribune,
contracte, ecumant, tordu par le delire sacre, toute la salle, debout,
l'acclama. Les battements de mains, les trepignements faisaient un
vacarme assourdissant, qui, pendant plusieurs minutes, roula d'un mur a
l'autre du Cirque, comme l'echo du tonnerre dans une gorge de montagne.
Des bras tendus agitaient frenetiquement des chapeaux, des mouchoirs,
des journaux, des cannes. On eut dit un vent de tempete secouant un
champ d'epis. En de pareils moments de paroxysme, Jaures n'aurait eu
qu'un cri a pousser, un geste de la main a faire, pour que cette foule
fanatisee se jetat, derriere lui, tete baissee, a l'assaut de n'importe quelle
Bastille**.
ROGER MARTIN DU GARD. Les Thibault, VII, L'Ete 1914 (1936)
Примечания:
1. Один из персонажей романа Мартена дю Тара "Семья Тибо". 2. Жак Тибо,
герой романа. 3. Высокое напряжение: термин из электротехники, используемый
здесь как образ. 4. В философии: умозрительное построение без учета реального опы-
та. Здесь: игра идей ради самих идей, без соотнесения с реальностью.
Вопросы:
* En quoi consiste, dans tou ce debut, l'art du portrait?
** Montrez la vigueur et le lyrisme de cette page.
185

LE GENERAL DE GAULLE
L'EST une des plus grandes figures politiques de la France contemporaine
A un peuple foudroye par la defaite, il rendit toutes ses esperances, tout son
elan - et lui donna des armes.
Rarement plus de noblesse et de patriotisme furent unis a plus de
desinteressement.
On en jugera par le passage suivant, emprunte aux Memoires du general. Il
s'agit d'une reunion de dix mille Francais a Londres le 18 juin 1942, jour
anniversaire du fameux appel lance en 1940 par DE GAULLE au peuple francais.
Citant le mot de Chamfort1: "Les raisonnables ont dure, les passionnes
ont vecu", j'evoque les deux annees que la France Libre2 vient de parcourir.
"Nous avons beaucoup vecu, car nous sommes des passionnes. Mais aussi
nous avons dure. Ah! que nous sommes raisonnables!.." Ce que nous
disons depuis le premier jour: "La France n'est pas sortie de la guerre, le
pouvoir etabli a la faveur de l'abdication n'est pas un pouvoir legitime, nos
alliances continuent, nous le prouvons par des actes, qui sont les combats...
Certes, il nous fallait croire que la Grande-Bretagne tiendrait bon, que la
Russie et l'Amerique seraient poussees dans la lutte, que le peuple francais
n'accepterait pas la defaite. Eh bien, nous n'avons pas eu tort..." Puis, je
salue nos combattants partout dans le monde et nos mouvements de
resistance en France. (...) "Meme le douloureux courage apporte a la
defense de telle ou telle partie3 contre la France Combattante et contre ses
allies par des troupes qu'abusent encore les mensonges de Vichy est une
preuve faussee, mais indubitable, de cette volonte des Francais..." Je
constate, qu'en depit de tout, la France Combattante emerge de l'ocean
"Quand, a Bir-Hakeim, un rayon de sa gloire renaissante est venu caresser
le front sanglant de ses soldats, le monde a reconnu la France..."
La tempete des vivats, puis l'hymne national chante avec une ferveu
indicible sont la reponse de l'assistance. Ils l'entendent aussi ceux-la, qui
chez nous, derriere les portes, les volets, les rideaux, ecoutent les ondes qui
vont la leur porter.
Les acclamations se sont tues. La reunion a pris fin. Chacun retourne
a sa tache. Me voila seul, en face de moi-meme. (...) Je fais le bilan du
passe. Il est positif, mais cruel. "Homme par homme, morceau par
morceau", la France Combattante est, assurement, devenue solide et
coherente. Mais, pour payer ce resultat, combien a-t-il fallu de pertes, de
chagrins, de dechirements! La phase nouvelle, nous l'abordons avec des
moyens appreciables: 70 000 hommes sous les armes, des chefs de haute
186

qualite, des territoires en plein effort, une resistance interieure qui va
croissant, un gouvernement obei, une autorite connue, sinon reconnue,
dans le monde. Nul doute que la suite des evenements doive faire lever
d'autres forces. Pourtant, je ne me leurre pas sur les obstacles de la route:
puissance de l'ennemi; malveillance des Etats allies; parmi les Francais,
hostilite des officiels et des privilegies, intrigues de certains, inertie d'un
grand nombre et, pour finir, danger de subversion generale. Et moi, pauvre
homme! aurai-je assez de clairvoyance, de fermete, d'habilete, pour
maitriser jusqu'au bout les epreuves? Quand bien meme, d'ailleurs, je
reussirais a mener a la victoire un peuple a la fin rassemble, que sera,
ensuite, son avenir? Entre-temps, combien de ruines se seront ajoutees
a ses ruines, de divisions a ses divisions? (...)
Treve de doutes! Penche sur le gouffre ou la patrie a roule, je suis son
fils, qui l'appelle, lui tient la lumiere, lui montre la voie du salut. Beaucoup,
deja, m'ont rejoint. D'autres viendront, j'en suis sur! Maintenant, j'entends
la France me repondre. Au fond de l'abime, elle se releve, elle marche, elle
gravit la pente. Ah! mere, tels que nous sommes, nous voici pour vous
servir*.
CHARLES DE GAULLE. Memoires de Guerre, \ (1954).
Примечания:
1. Никола Себастьен де Шамфор (1741 - 1794)-- французский писатель-моралист.
2. Свободная Франция - патриотическое движение за освобождение Франции, осно-
ванное французами, сумевшими покинуть страну после ее оккупации фашистской
Германией. Руководителем движения был генерал де Голль. 3. Французской империи.
Здесь имеются в виду боевые действия в Сирии..
Вопросы:
* Quelle idee peut-on se faire du general de Gaulle d'apres cet extrait de ses Memoires?
COMMENT ON FORME UN MINISTERE
C'EST un des traits de la vie politique francaise que la frequence avec
laquelles'y font et s'y defont les gouvernements. On peut regretter cette instabi-
lite: du moins temoigne-t-elle d'une rare independance du Parlement a l'egard
de l'executif...
La formation d'un nouveau ministere n'est fias toujours chose aisee et suppose
un art subtil de dosage. JULES ROMAINS nous en fournit un amusant exemple,
quand il imagine les tractations entreprises pour transformer un candidat an
Ministere des Affaires etrangeres en un simple ministre du Travail...
187

Un peu avant sept heures du soir, une estafette apporta a Gurau1 une
convocation de Morin, a qui le president de la Republique venait de confier
le soin de former le nouveau ministere.
Elle etait concue en termes fort courtois: "Si cela vous derange de
passer chez moi, je ferai un bond jusque chez vous. Mais je suis un peu
deborde. Vous seriez gentil de venir."
"J'ai tout de suite pense a vous", lui dit Morin avec une douee chaleur
bordelaise. "Mes amis aussi. Votre nom ne souleve que des sympathies
Vous savez que je forme un ministere nettement de gauche. J'ai la
promesse de Caillaux pour les finances. Puis-je vous inscrire sur une liste''
- Pour ce qui est de la tendance, je n'aurais pas d'objections, en effet
Reste a savoir quel portefeuille vous pouvez me donner.
- Oui, evidemment... mais c'est vous qui comptez plus que le porte
feuille*, n'est-ce pas?., votre personne... tout ce que vous representez... je
tacherai de vous reserver le Travail."
Gurau fit un sourire agace:
"J'ai deja refuse le Travail quand Briand me l'offrait en novembre. Ce
n'est pas pour l'accepter aujourd'hui.
- Ah! je ne savais pas... Excusez-moi... Vous me bouleversez mes
idees...
Ca s'arrangera de toute facon. Je ne puis pourtant pas vous proposei
l'Agriculture? "
Gurau sourit sans prendre la peine de repondre.
"Alors, je suis bien embarrasse... Vous voudriez... quoi?
- Les Affaires"2.
C'etait dit sur un ton d'ultimatum. Morin eut un air cordialement
desespere:
"Les Affaires!.. Mais je les ai promises a Cruppi!.. Cruppi est un des
axes de ma combinaison!.. Ce que je peux risquer, a l'extreme rigueur, c'est
reprendre une parole que j'ai donnee pour les Colonies... Vous ne direz pas
que les Colonies sont de la gnognote"3.
Gurau faillit observer avec aigreur que si l'on attachait tant soit peu
d'importance a son concours, on n'avait qu'a le convoquer avant de
distribuer toutes ces promesses; et qu'il eut fait aussi bien qu'un autre ui
des "axes de la combinaison". Il prefera, en se levant, laisser tomber d'une
voix negligente, mais decidee:
"II n'y a que les Affaires qui m'interessent pour le moment."
Morin le retint encore:
"Je vous en supplie, mon cher, ne me dites pas non tout a fait. Je tiens
188

enormement a vous. Laissez-moi un peu de temps pour me retourner...
Vous savez, moi, je n'ai accepte que par devoir. La vraie question qui se
pose, c'est de se grouper, a un certain nombre, pour une besogne
republicaine*."
JULES ROMAINS. Les Hommes de Bonne Volonte. Les Pouvoirs (1935).
Примечания:
1. Гюро и Морен - вымышленные персонажи. Остальные фамилии принадлежат
политическим деятелям III Республики. 2. Министерство иностранных дел. 3. Чушь,
вздор (разг.) 4. Как бы мало значения ни придавали.
Вопросы:
*Un bon ministre doit-il necessairement etre competent dans son departement
ministeriel?
**Que pensez-vous du procede litteraire qui consiste, comme ici, a meler des
personnages historiques avec des personnages purement imaginaires?
MANIFESTATION DE GREVISTES
Les revendications sociales sont fort anciennes en France, ou de nombreux
mouvements de greve se sont succede depuis un siecle. Si la violence n'en fut ,
pas toujours exclue, il faut comprendre qu'elle etait suscitee par la misere
souvent revoltante de la condition ouvriere.
La scene se passe dans le nord de la France, dans la region de Koubaix-
Toureoing, ou sont inflallees de puissantes industrie s textile s. Les patrons ayant
refuse l'augmentation demandee par les ouvriers, ceux-ci se sont mis en greve.
Une rumeur lointaine, lentement accrue, finit par tirer Denoots1 de sa
reverie sombre. Des cris, des clameurs, un pietinement confus d'etres en
marche... Ce moutonnement venait de la rue du Pays, envahissait l'entree
de la rue de la Fosse-aux-Chenes. Denoots ouvrit sa fenetre, jeta au-dehors
un coup d'?il. Une troupe de gardes a cheval2 arrivait. Ils passerent sous sa
fenetre. Derriere venait une fanfare, avec des grosses caisses3, qui menaient
grand bruit. Puis, encadree entre deux files de gardes mobiles a cheval
alternant avec des gardes a pied et des policiers, lente, desordonnee,
tumultueuse, la foule des grevistes avancait en cortege.
189

Ce n'etait pas d'abord, comme on eut pu le croire, un spectacle
dramatique. Cette masse, on la sentait trop bien contenue, trop fermement
endiguee par ces hommes en uniformes, avec leurs armes, leurs carabines
et leurs sabres. Des femmes haves, en pantoufles, tramaient des enfants
sales. Les hommes etaient en espadrilles, en casquette. Beaucoup, malgic
la pluie, n'avaient pas de pardessus. Ils avaient releve le col de leur veston
minable4. Ils chantaient sans entrain, malgre les encouragements des
dirigeants, qui, a cote, comme des caporaux, les guidaient en suivant de
l'?il, sur un papier, les paroles des couplets de L'Internationale, que bien
peu connaissent. Et, presses, bouscules, passant en hate entre deux rangees
d'hommes solides et armes pour la bataille, ils paraissaient plus pitoyables
qu'effrayants, avec leurs joues creuses et leur carrure etriquee5. Un mot
venait aux levres:
"Les malheureux*!"
Jusqu'au jour ou, peut-etre, la faim en ferait une bande de loups.
Beaucoup portaient des pancartes, au bout de longs batons. On y lisait
Cinq four cent d'augmentation!
La semaine de quarante heures!
Quinze jours de vacances payees!
La lutte jusqu'au bout! Le triomphe ou la mort!
Melange de revendications pratiques et de phraseologie pompeuse.
comme l'aime le peuple. Tous les trente metres, un grand cri soulevait la
foule:
"Du pain pour nos enfants! Du plomb8 pour nos patrons!"
Denoots regardait toujours. Le cortege arrivait a sa fin. Deja, tout au
bout de la rue, on voyait le peloton de gardes a cheval qui fermait la
marche. A cet instant, une femme, sous la fenetre de Denoots, leva la tete.
Elle apercut le patron qui regardait le cortege. Elle le dit a d'autres. Des
gens s'arreterent. On leva le poing vers lui. On lui cria:
"A mort! A mort!"
Les agents poussaient en vain cette foule qui ne voulait plus avancer
Des hommes cherchaient des pierres. Beaucoup se colletaient9 avec les
gardes, refusant de s'en aller. L'incident allait tourner en echauffouree-
malgre l'intervention de Denvaert10 et de quelques chefs du syndicat, qui
tentaient de calmer leurs hommes et s'opposaient aux violences des
policiers enerves. Un baton, lance par une femme, cassa un carreau de la
fenetre d'ou l'industriel regardait. Denoots referma la croisee. Mais les cris
190

continuerent:
"A mort! A mort! La corde au cou, Denoots! La corde au cou!"
Cinq minutes encore, la bousculade se prolongea sous sa fenetre. Puis
l'echauf-fouree se calma. Le cortege reprenait sa route. Lentement, decres-
cendo, les vociferations s'eloignaient:
"Quand on n'aura plus d'pain, faudra taper dans l'tas! Taper dans l'tas! "
Taper dans l'tas!"
De nouveau, on le12 percut comme une rumeur confuse et distante, qui
s'en allait ailleurs, porter en d'autres coins de la cite la terreur et la revolte.
"Du pain pour nos enfants! Du plomb pour nos patrons!" C'etait la le grand
cri, celui ou chacun mettait son exasperation de misere. On le reprenait
a chaque instant. Il dominait tous les autres, il resumait la volonte sauvage
de ce peuple: se venger, et manger.
Et tout s'etait tu, la Fosse-aux-Chenes avait repris son calme de rue
morte, quand, echo lointain et farouche, revint encore, apporte par le vent
jusqu'aux oreilles de Denoots frissonnant et paie, la supreme clameur de
famine et de haine, dont on n'entendait que les premiers mots: "Du pain!..
Du plomb!.. Du pain!.. Du plomb**!.."
MAXENCE VAN DER MEERSCH.
Quand les sirenes se taisent (1933).
Примечания:
1. Промышленник, возле дома которого проходит демоне фация забастовщиков
2. Конной полиции, присланной для наведения порядка 3 Большой барабан, иногда
соединенный с металлическими тарелками . 4. Невзрачного, жалкого. 5 Их узкими
плечами 6. Продолжительность рабочей недели составляла тогда 48 часов. 7. Напы-
щенные выражения, фразы 8 Свинец, т.е пуля 9 Сцепились, дрались 10 Один из
Руководителей забастовки. 11. Навалиться, налететь на противника (разг) 12 Le
cortege.
Вопросы:
* Par quels details precis est evoquee la misere des grevistes?
** Quelle impression se degage de ce recit? Quel usage l'ecrivain fait-il de certaine
ruthmes, de certaines alliterations? Quelle semble etre la position de l'ecrivain envers le
mouvement revendicatif qu'il decrit?
191

CONSIGNES A DE JEUNES
JOURNALISTES
En France comme ailleurs, les journaux -peuvent se repartir essentiellement en
deux categories: ceux qui ont pour objet d'exprimer les convictions du parti
politique auquel ils appartiennent; et ceux qui, plus independants. se
consacrent davantage a l'information proprement dite.
De toute facon, les uns et les autres connaissent une vie souvent precaire. Aussi
faut-il avoir beaucoup d'audace, et decouvrir une formule vraiment .sans
precedent, pour pretendre "lancer" et faire durer un nouveau journal.
Un depute. Crouton, a deride de fonder un journal. Ils' eft adjoint quatre
feunes gens, Merlange, 'R.ibaulf, Guitton et Dannery, qui sont pleins de bonne
volonte, таи qui ignorent tout du metier de journaliste. Aussi a-t-il juge utile de
les reunir pour leur donner quelque s "consignes" indispensables.
Crouzon, prompt et soucieux derriere sa table de bois, blanc, parlait
vite, sans meme les regarder:
"Nous paraitrons le 15 octobre. J'engagerai avant les vacances quatre
reporters pour les faits divers, les tribunaux, les principaux ministeres. Le
redacteur en chef sera M. Aubrain, que vous connaissez. Je cherche un
secretaire de redaction, car je ne veux pas, tout compte fait, diminuer d'un
seul homme mon journal de Chateauroux. Mon intention, Dannery, est que
vous appreniez la mise en pages pour le doubler en cas de besoin. C'est un
travail du soir - de neuf heures a minuit - qui ne vous genera pas dans
votre metier d'architecte. Dans un an, si vous reussissez, je vous ferai
redacteur en chef a cote d'Aubrain, qui m'est precieux par ses relations,
mais qui n'a pas votre serieux.
- Mais, dit Dannery, je crois que Ribault, par exemple...
- Il faut, reprit Crouzon plus haut, sans l'ecouter, que vous me
prepariez quatre campagnes' qui puissent servir au lancement. Je ne
compte pas trop sur Paris d'abord, et mon premier effort de distribution
portera sur la banlieue. En banlieue, nous serons en concurrence avec les
communistes, mais nous ne devons pas les heurter. Prenez toutes les
grosses villes de banlieue une a une: Ce qu'il faut a Saint-Denis, ce qu'il
faut a Aubervilliers, ce qu'il faut a Puteaux, etc. N'oubliez pas que votre
urbanisme n'est pas le leur*. Ils tiennent aux transports rapides autant qu'au
logement et plus qu'aux jardins publics. Pour tenir la banlieue en baleine, il
faut faire alterner les articles generaux: transports, marches, parc des
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sports, avec les articles sur chaque region. La ou les municipalites sont de
droite2, tapez dur. Mais toujours au nom des faits, de la science, et jamais
au nom de la politique. Vous me suivez?"
Dannery etait glace par cette consigne etroite. C'etait bien a peu pres ses
idees qu'il allait servir, mais en esclave. Sans hesiter pourtant il accepta cet
esclavage et dit d'une petite voix: "J'essaierai.
- Pour vous, Ribault, vous etes deja presque au courant: il s'agit de
refondre, a l'usage du journal, ce que nous avons prepare ensemble pour la
commission de l'Agriculture3. Ble, viande, legumes, fruits. Mais ne croyez
pas que je compte sur un public de paysans au debut. Il faut donc faire de
ca une campagne sur la vie chere. Vous pourrez dire, en quinze papiers,
qu'il y a quinze produits alimentaires dont le prix doit baisser.
- Je vois. Entendu, dit Ribault de sa grosse voix sourde.
- Monsieur Merlange, je ne connais rien a l'aviation. Mais le sujet est
bon, vu sous l'aspect de la Defense nationale. Je ne veux pas embeter le
ministre. Au contraire nous tacherons de lui demander des faits.
- Il faut attaquer, dit promptement Merlange, toutes les methodes
d'etude et d'execution des grandes boites ; comparer avec les Etats-Unis,
avec l'Italie. Expliquer ce qu'on devrait faire, avec le meme argent. Oh! je
vois ca! Pas de technique du tout, mais des comparaisons de resultats,
ecrasantes*...
- Tiens, mais c'est bon, ca. Vous avez l'humeur journaliste. Veillez
eviter les attaques personnelles. Et vous, monsieur Guitton, vous vous
rappelez ce dont nous parlions a Eguzon-le-Petit . Une enquete sur les
jeunes, le chomage des manuels et des intellectuels, l'effet en depend de
vous, de votre talent: excellent? detestable? nous verrons...
"Messieurs, reprit Crouzon plus haut, en se levant, vous etes des esprits
d'elite. Mais en journalisme vous etes des bleus6. Vous ne vous facherez
pas si, pendant les six premiers mois, je vous coupe vos articles ou si je les
fais refaire. Vous tacherez de traiter vos collegues comme des egaux: c'est
une race ombrageuse. Ne venez pas trop au journal. La parlote7 et l'aperitif
sont les plaies du metier. Ma porte restera toujours ouverte pour vous.
Mais si vous avez une idee a me soumettre, mieux vaut que ce soit par
ecrit. A partir d'aujourd'hui, et pour preparer votre travail d'octobre, vous
mettre au courant et repondre a mes convocations, vous toucherez chacun
quinze cents francs par mois**."
JEAN PREVOST. La Chasse du Matin (1937).
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Примечания:
1 Имеются в виду кампании в прессе, организуемые с целью привлечь внимание
общественного мнения к какой-либо проблеме. 2. То есть большинство в них принад
лежит правым партиям. 3. В парламентской комиссии по сельскому хозяйству. 4 За
водов (разг.) 5. Небольшой городок в Эндре - департаменте, от которого Крузон
избран депутатом. 6. Новичок. В армии так называют новобранцев. 7. Болтовня, пус
тословие.
Вопросы:
* Pourquoi l'urbanisme du banlieusard et celui de l'architecte sont-ils difjerents ?
* * Expliquez ci-ne formule. Vous parait-elle acceptable, ou bien n'equivaut-elle pas a la
condamnation d'une certaine maniere de concevoir le journalisme?
** * Quelles qualites, essentielles, a votre avis, doit posseder un bon journaliste?
UNE CONDAMNATION A MORT
L'ORGANISATION de la Justice en France est extremement complexe. Disons
seulement qu'elle est etagee -proportionnellement a l'importance de la chose
jugee: ainsi, pour ne parler que de la justice penale, les tribunaux de simple
police sanctionnent les delits de peu de gravite; les tribunaux correctionnels,
eux, connaissent de fautes plus lourdes - telles que le vol, ou l'escroquerie:

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