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СОДЕРЖАНИЕ

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aux Cours d'Assises reviennent les proces criminels. Mais il faudrait ajouter a
cette classification sommaire au moins les Cours d'Appel et la Cour de
Cassation. Et aussi ces tribunaux administratifs, que sont, entre autres, les
Conseils de Prefecture et le Conseil d'Etat.
Il ne manque point, dans la litterature francaise, de pages consacrees a la
peinture du inonde judiciaire. L'une des plus fortes qui aient ete ecrites m
dernieres annees est celle que l'on rencontre dans L'Etranger, sous la plume
incisive d'ALBERT CAMUS.
Pour avoir commis un meurtre, Meursau.lt a ete jete en prison. Le voici traduit
en jugement. Deja le procureur de la Kepublique a demande qu'il fut condamne a
mort; l'avocat de la defense a pris alors la parole et s'eft engage dans une longue
plaidoirie.
A la fin, je me souviens seulement que, de la rue et a travers tout
l'espace des salles et des pretoires1, pendant que mon avocat continuait a
parler, la trompette d'un marchand de creme a resonne jusqu'a moi. J'ai ete
assailli des souvenirs d'une vie qui ne m'appartenait plus, mais ou j'avais
trouve les plus pauvres et les plus tenaces de mes joies: des odeurs d'ete.
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le quartier que j'aimais, un certain ciel du soir, le rire et les robes de
Marie2. Tout ce que je faisais d'inutile en ce lieu m'est alors remonte a la
gorge et je n'ai eu qu'une hate, c'est qu'on en finisse et que je retrouve ma
cellule avec le sommeil. C'est a peine si j'ai entendu mon avocat s'ecrier,
pour finir, que les jures ne voudraient pas envoyer a la mort un travailleur
honnete perdu par une minute d'egarement, et demander les circonstances
attenuantes pour un crime dont je trainais deja comme le plus sur de mes
chatiments, le remords eternel3. La cour a suspendu l'audience et l'avocat
s'est rassis d'un air epuise. Mais ses collegues sont venus vers lui pour lui
ferrer la main. J'ai entendu: "Magnifique, mon cher." L'un d'eux m'a meme
pris a temoin: "Hein?" m'a-t-il dit. J'ai acquiesce, mais mon compliment
n'etait pas sincere parce que j'etais trop fatigue.
Pourtant, l'heure declinait au-dehors et la chaleur etait moins forte. Aux
quelques bruits de la rue que j'entendais, je devinais la douceur du soir,
plous etions la, tous, a attendre. Et ce qu'ensemble nous attendions ne
concernait en realite que moi. J'ai encore regarde la salle. Tout etait dans le
meme etat que le premier jour. J'ai rencontre le regard du journaliste a la
veste grise et de la femme automate. Cela m'a donne a penser que je n'avais
pas cherche Marie du regard pendant tout le proces. Je ne l'avais pas
publiee, mais j'avais trop a faire. Je l'ai vue entre Celeste et Raymond4. Elle
m'a fait un petit signe comme si elle disait: "Enfin", et j'ai vu son visage un
peu anxieux qui souriait. Mais je sentais mon c?ur ferme et je n'ai meme
pas pu repondre a son sourire.
La cour est revenue. Tres vite on a lu aux jures une serie de questions.
J'ai entendu "coupable de meurtre"... "provocation"... "circonstances
attenuantes". Les jures sont sortis et l'on m'a emmene dans la petite piece
ou j'avais deja attendu. Mon avocat est venu me rejoindre: il etait tres
volubile et m'a parle avec plus de confiance et de cordialite qu'il ne l'avait
jamais fait. Il pensait que tout irait bien et que je m'en tirerais avec
quelques annees de prison ou de bagne. Je lui ai demande s'il y avait des
chances de cassation5 en cas de jugement defavorable. Il m'a dit que non.
Sa tactique avait ete de ne pas deposer de conclusions6 pour ne pas
indisposer le jury. Il m'a explique qu'on ne cassait pas un jugement, comme
cela, pour rien. Cela m'a paru evident et je me suis rendu a ses raisons.
A considerer froidement la chose, c'etait tout a fait naturel. Dans le cas
contraire, il y aurait trop de paperasses inutiles. "De toute facon, m'a dit
mon avocat, il y a le pourvoi7. Mais je suis persuade que l'issue sera
favorable*"
Nous avons attendu tres longtemps, pres de trois quarts d'heure, je crois.
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Au bout de ce temps, une sonnerie a retenti. Mon avocat m'a quitte en
disant: "Le president du jury va lire les reponses. On ne vous fera entrer
que pour l'enonce du jugement." Des portes ont claque. Des gens couraient
dans les escaliers dont je ne savais pas s'ils etaient proches ou eloignes.
Puis j'ai entendu une voix sourde lire quelque chose dans la salle. Quand la
sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence
de la salle qui est monte vers moi, le silence et cette singuliere sensation
que j'ai eue lorsque j'ai constate que le jeune journaliste avait detourne ses
yeux. Je n'ai pas regarde du cote de Marie. Je n'en ai pas eu le temps parce
que le president m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais la tete tranchee
sur une place publique au nom du peuple francais**. Il m'a semble alors
reconnaitre le sentiment que je lisais sur tous les visages. Je crois bien que
c'etait de la consideration. Les gendarmes etaient tres doux avec moi.
L'avocat a pose sa main sur mon poignet. Je ne pensais plus a rien. Mais le
president m'a demande si je n'avais rien a ajouter. J'ai reflechi. J'ai dit:
"Non." C'est alors qu'on m'a emmene***.
ALBERT CAMUS. L'Etranger (1942).
Примечания:
1. Залы, помещения суда. 2 Имя женщины, которую он любит 3 Слова адвоката
4. Друзья обвиняемого. 5. На кассацию, т.е. отмену приговора. 6. Ходатайства, сфор-
мулированные защитником и обращенные к судьям. В защитительной же речи адво-
кат обращается к присяжным. 7. Обжалование приговора, т.е. жалоба, обращенная к
высшей судебной инстанции, на решение, принятое судом низшей инстанции.
Вопросы:
* Que pensez-vous de l'attitude de 7'avocat? En quoi consiste /'ironie de l'ecrivain '
** La peine de mort vous parait-elle ou non justifiable?
*** Etudiez le comportement de Meuvsault lors de la scene du meurtre et lors de sa
condamnation. Montrez en quoi ce personnage merite bien le nom d'Etranger, que 1ш а
donne Albert Camus. - Etudiez le style de ce morceau. Le trouvez-vous affecte ou naturel

X. Трудовая Франция
Да, Франция - - страна "радостей жизни", но не нужно думать,
будто она озабочена лишь тонкой кухней и тонкими винами. Париж
является не только городом домов "высокой моды" и "Фоли-Бержер",
и точно так же не следует составлять себе мнения о Франции по тем
милым и немногочисленным южанам, что проводят свое время за иг-
рой в шары и дегустацией аперитивов в приятной прохладе. Нет, как и
люди во всем мире, огромное большинство французов заняты тем, что
тяжелым трудом зарабатывают себе на жизнь, отстаивают свои соци-
альные права, и многие события истории Франции свидетельствуют,
что им не удается обойтись без борьбы за них.
Один из наших авторитетнейших экономистов сказал о современ-
ной Франции, что "несмотря уже на целое столетие индустриального
развития, она, по существу, остается нацией крестьян, ремесленников
и буржуа". Почему "крестьян", понятно само собой: земля во Фран-
ции, как правило, плодородна и обеспечивает тем, кто работает на ней
(кстати, больше половины из них являются владельцами земли, кото-
рую они обрабатывают), вполне достаточные средства существования.
'Ремесленников" - поскольку такое положение сложилось уже из-
давна. Оно обусловлено индивидуалистическим характером француза
и большим количеством на территории страны селений и деревень,
Жителям которых необходимы были портные, столяры, каменщики,
кузнецы, механики. Наконец, "буржуа" - под этим несколько туман-
ным определением подразумевается часть нации, объединяющая хо-
зяев, служащих, высококвалифицированных административных и ин-
женерно-технических работников, чиновников, торговцев и, разуме-
ется, всех представителей свободных профессий.
Но если мы добавим к этим соображениям, что Франция - - это
страна, обладающая весьма динамично развивающейся промышлей-
ностью, что на ее заводах ежегодно выпускаются сотни тысяч автомо-
билей, то нетрудно будет прийти к заключению, что миллионы фран-
цузов - рабочие.
Из такого разделения на четыре основных слоя, которые зачастую
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пересекаются и взаимно проникают друг в друга, следует, что Фран-
ция представляет собой надежно сбалансированную нацию: крестьян-
ство и пролетариат уравновешивают друг друга; ремесленники, не-
смотря на уменьшение их численности вследствие конкуренции про-
мышленности, все еще достаточно жизнеспособны, а буржуазия, не-
взирая на прогрессирующее обеднение некоторых ее элементов, по-
прежнему остается многочисленной и процветающей. Впрочем, дос-
таточно обратиться к литературе последних восьми десятилетий, по
духу, в большинстве, буржуазной, хотя и не столь замкнутой, как ли-
тература классическая, в своем исследовании благородных характе-
ров, чтобы удостовериться, что внимание крупных писателей привле-
кали представители всех профессий и всех социальных классов.

LES OUVRIERS
DE L'ANCIENNE FRANCE
Le temps n'est -pas si loin - il ne remonte guere -plus haut que nos grands-
parents - ou le travail n'etait pas considere comme une sorte de bagne
terrestre. Plutot que d'aspirer aux "loisirs" - mot alors depourvu de sens pour
la plupart des gens -, l'homme se delivrait de sa tache en l'accomplissant avec
amour, c'est-a-dire de son mieux.
C'est cette vertu que CHARLES PEGUY,.d'une expression a la fois populaire et
religieuse, a si justement appelee "la piete de l'ouvrage bien faite " chez, les
ouvriers de l'ancienne France.
Ces ouvriers ne servaient pas. Ils travaillaient. Ils avaient un honneur,
absolu, comme c'est le propre d'un honneur. Il fallait qu'un baton de chaise
fut bien fait. C'etait entendu. C'etait un primat2. Une fallait pas qu'il fut
bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire. Il ne fallait pas qu'il fut
bien fait pour le patron ni pour les connaisseurs ni pour les clients du
patron. Il fallait qu'il fut bien fait lui-meme, en lui-meme, pour lui-meme,
dans son etre meme. Une tradition, venue, montee du plus profond de la
rасе, une histoire, un absolu, un honneur voulait que ce baton de chaise fut
'bien fait. Toute partie, dans la chaise, qui ne se voyait pas, etait exactement
aussi parfaitement faite que ce qu'on voyait. C'est le principe meme des
cathedrales.
Et encore c'est moi qui en cherche si long, moi, degenere. Pour eux,
chez eux, il n'y avait pas l'ombre d'une reflexion. Le travail etait la. On
travaillait bien.
Il ne s'agissait pas d'etre vu ou pas vu. C'etait l'etre meme du travail qui
devait etre bien fait.
Et un sentiment incroyablement profond de ce que nous pommons
aujourd'hui l'honneur du sport, mais en ce temps-la repandu partout. Non
seulement l'idee de faire rendre le mieux, mais l'idee, dans le mieux, dans
le bien, de faire rendre le plus. Non seulement a qui ferait le mieux, mais
a qui en ferait le plus, c'etait un beau sport continuel, qui etait de toutes les
heures, dont la vie meme etait penetree. Tissee. Un degout sans fond pour
l'ouvrage mal fait. Un mepris plus que de grand seigneur pour celui qui eut
toal travaille. Mais l'idee ne leur en venait meme pas.
Tous les honneurs convergeaient en cet honneur... Tout etait un rythme
et un rite et une ceremonie depuis le petit lever Tout etait un evenement;
sacre. Tout etait une tradition, un enseignement, tout etait legue, tout etait
la plus sainte habitude. Tout etait une elevation, interieure, et une priere,
toute la journee, le sommeil et la veille, le travail et le peu de repos, le lit et
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la table, la soupe et le boeuf4, la maison et le jardin, la porte et la rue, la
cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table*.
CHARLES PEGUY. L'Argent ( 1913)
Примечания:
1. Ouvrage est un nom masculin, mais la langue populaire en fait un feminin. 2. При-
мат: главный, основополагающий принцип. В начале XX в, это слово было еще не-
обычным в разговорном языке. 3. Намек на так называемый "petit lever", i.e. малым
утренний прием короля, который по дворцовому этикету начинался после того, как
король проснется и прочитает утреннюю молитву. На него допускались приближен-
ные короля. Большой утренний прием начинался после того, как короля побреют и
причешут. В нем имели право участвовать все представленные ко двору. 4. Армейское
выражение (и Пеги не пренебрегает им), часть соленой солдатской шутки. Пеги не
гнушался использовать в своем творчестве образчики народного остроумия и даже
каламбуры.
Вопросы:
*N'y a-t-il pas dans ce texte une idealisation excessive du passe? Comment peut-elle
s'expliquer?
L'INDUSTRIE FRANCAISE
AU XXe SIECLE
Le inonde moderne ouvre une belle carriere, dans le domaine industriel, aux
qualites proprement francaises. C'est ce que nous montre ANDRE SIEGFRIED,
a propos d'une industrie ou la France a toujours brille dans les -premiers
- rangs: celle de l'automobile.
A la verite, l'intelligence est plus necessaire que jamais', mais elle se
concentre, non plus dans les operations mecanisees de l'execution, mais
dans la fabrication de l'outillage, dans sa mise en ?uvre, dans l'organisation
du controle et d'une facon generale dans tout ce qui releve de l'organisation
de l'entreprise. La encore une evolution d'immense portee est en cours: a lu
periode artisanale de la production a succede, au XVIIIe siecle, une periode
proprement mecanique; nous entrons maintenant dans une periode
nouvelle, qui n'est peut-etre qu'une section de la precedente et qu'on
pourrait appeler l'age administratif. Le role du technicien demeure toujours
aussi essentiel, mais des l'instant que tout se fait par plan, c'est sous la
200

forme superieure de l'organisation que les progres techniques se realisent.
Il n'y a plus desormais d'industries vraiment efficaces que celles qui sont
fortement, scientifiquement organisees.
Comment, de ce point de vue, la France est-elle placee pour reussir?
S'agissant2 de concevoir des plans, des plans conformes a la raison
(le systeme n'est-il pas qualifie de "rationalisation")?, je ne vois dans
l'esprit francais que des conditions de superiorite: la discipline classique,
qui nous habitue au sens des proportions, qui soumet les fantaisies de
l'intelligence a la regle proprement morale d'une methode de pensee, doit
nous rendre capables de mettre sur pied des plans hardis et realisables.
Ajoutons le gout de "la bonne ouvrage", ce qui veut dire travail bien fait,
comportant le souci du "fini": il devrait en resulter une superiorite dans les
fabrications difficiles, demandant du soin, de l'elegance, de la perfection.
L'Americain est incomparable dans les inventions qui tendent a economiser
la main-d'?uvre. Dans l'invention tout court, l'experience des dernieres
annees prouve que l'Europe ne demeure nullement en arriere.
Sans doute est-il de notoriete publique que la productivite3 americaine
est superieure a la notre, mais pourquoi? Ce n'est pas affaire de superiorite
individuelle chez l'ouvrier d'outre-Atlantique, mais il beneficie d'un
outillage plus developpe, d'une organisation portant sur des masses plus
importantes. Nous pouvons retrouver l'avantage dans les qualites person-
nelles du travailleur (...). Le Francais a besoin de se distinguer, de
manifester sa presence par une collaboration personnelle et, si possible,
reconnue comme telle. Il a, au plus haut degre, le sens du point d'honneur,
il souhaiterait signer son ouvrage: en faisant appel a de pareils sentiments
de sa part, on obtient tout de lui. Il y a la une precieuse indication. Quand il
se sent fier d'appartenir a une famille industrielle de production, quand il
entend montrer ce que cette famille industrielle est capable de faire, il n'est
pas de but, si haut place soit-il, qu'il ne soit en mesure d'atteindre. Ainsi,
une fois encore, la personnalite reparait, inseparable de tout probleme
francais*.
ANDRE SIEGFRIED. L'Automobile en France (1954).
Примечания:
1. В промышленности XX века. 2. Participe absolu: 57/ s'agit... Puisqu'il s'agit...
3. Производительность.
Вопросы:
* Montrez qu'aux yeux d'Andre Siegfried la nouvelle France rejoint ici l'ancienne.
201

la table, la soupe et le boeuf4, la maison et le jardin, la porte et la rue, la
cour et le pas de porte, et les assiettes sur la table*.
CHARLES PEGUY. L'Argent (1913)
Примечания:
1. Oux rage est un nom masculin, mais la langue populaire en fait un feminin 2 При-
мат: главный, основополагающий принцип. В начале XX в это слово было еще не-
обычным в разговорном языке 3 Намек на так называемый petit lever т е малым
утренний прием короля, который по дворцовом> этикет) начинался после того, как
король проснется и прочитает утреннюю молитв\. На него доплакались приближен-
ные короля. Большой утренний прием начинался после гого, как короля побреют и
причеигут. В нем имели право участвовать все представленные ко двору. 4. Армейское
выражение (и Пеги не пренебрегает им), часть соленой солдатской шутки. Пеги не
гнушался использовать в своем творчестве образчики народного остроумия и даже
каламбуры.
Вопросы:
*N'y a-t-il pas dans ce texte une idealisation excessive du passe? Comment peut-elle
s'expliquer?
L'INDUSTRIE FRANCAISE
AU XXe SIECLE
Le inonde moderne ouvre une belle carriere, dans le domaine industriel, au\
qualites proprement francaises. C'est ce que nous montre ANDRE SIEGFRIED,
a propos d'une industrie ou la France a toujours brille' dans les -premiers
rangs: celle de l'automobile.
A la verite, l'intelligence est plus necessaire que jamais , mais elle se
concentre, non plus dans les operations mecanisees de l'execution, mais
dans la fabrication de l'outillage, dans sa mise en ?uvre, dans l'organisation
du controle et d'une facon generale dans tout ce qui releve de l'organisation
de l'entreprise. La encore une evolution d'immense portee est en cours: a la
periode artisanale de la production a succede, au XVIIe siecle, une periode
proprement mecanique; nous entrons maintenant dans une periode
nouvelle, qui n'est peut-etre qu'une section de la precedente et qu'on
pourrait appeler l'age administratif. Le role du technicien demeure toujours
aussi essentiel, mais des l'instant que tout se fait par plan, c'est sous la
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forme superieure de l'organisation que les progres techniques se realisent.
Il n'y a plus desormais d'industries vraiment efficaces que celles qui sont
fortement, scientifiquement organisees.
Comment, de ce point de vue, la France est-elle placee pour reussir?
S'agissant" de concevoir des plans, des plans conformes a la raison
(le systeme n'est-il pas qualifie de "rationalisation")?, je ne vois dans
l'esprit francais que des conditions de superiorite: la discipline classique,
qui nous habitue au sens des proportions, qui soumet les fantaisies de
l'intelligence a la regle proprement morale d'une methode de pensee, doit
nous rendre capables de mettre sur pied des plans hardis et realisables.
Ajoutons le gout de "la bonne ouvrage", ce qui veut dire travail bien fait,
comportant le souci du "fini": il devrait en resulter une superiorite dans les
fabrications difficiles, demandant du soin, de l'elegance, de la perfection.
L'Americain est incomparable dans les inventions qui tendent a economiser
la main-d'?uvre. Dans l'invention tout court, l'experience des dernieres
annees prouve que l'Europe ne demeure nullement en arriere.
Sans doute est-il de notoriete publique que la productivite1 americaine
est superieure a la notre, mais pourquoi? Ce n'est pas affaire de superiorite
individuelle chez l'ouvrier d'outre-Atlantique, mais il beneficie d'un
outillage plus developpe, d'une organisation portant sur des masses plus
importantes. Nous pouvons retrouver l'avantage dans les qualites person-
nelles du travailleur (...). Le Francais a besoin de se distinguer, de
manifester sa presence par une collaboration personnelle et, si possible,
reconnue comme telle. Il a, au plus haut degre, le sens du point d'honneur,
il souhaiterait signer son ouvrage: en faisant appel a de pareils sentiments
de sa part, on obtient tout de lui. Il y a la une precieuse indication. Quand il
se sent fier d'appartenir a une famille industrielle de production, quand il
entend montrer ce que cette famille industrielle est capable de faire, il n'est
pas de but, si haut place soit-il, qu'il ne soit en mesure d'atteindre. Ainsi,
une fois encore, la personnalite reparait, inseparable de tout probleme
francais*.
ANDRE SIEGFRIED. L'Automobile en France (1954).
Примечания:
1 В промышленности XX века. 2. Participe absolu: 57/ s'agit... Puisqu'il s'agit...
3. Производительность.
Вопросы:
* Montrez qu'aux yeux d'Andre Siegfried la nouvelle France rejoint ici l'ancienne.
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LE SERRURIER
LE Francais est personnel individualiste: on l'a mille fois reconnu. Il est donc
normal qu'il se soit plu a l'artisanat, c'est-a-dire a un travail qui ne reclame
aucune aide etrangere, ou l'ouvrier confectionne tout seul le sabot, le fer
a cheval, le vetement qu'on lui a commande.
En verite, l'artisanat attache profondement l'homme a son metier: il est tout
pres de lui donner les memes satisfactions qu'a l'artiste. C'est ce que GEORGES
DUHAMEL a bien compris, lorsqu'il a magnifie son Chalifour, qui est beaucoup
plus qu'un simple ouvrier: un demiurge, un cy'dope. un createur...
Chalifour etait serrurier. Je l'ai connu dans mon enfance. C'etait, disait-
on, un humble artisan de province. Pourquoi laisse-t-il dans ma memoire le
souvenir d'un homme riche et puissant? Son image demeure a jamais, pour
moi, celle du "maitre des metaux" (...)
Que j'aimais a le voir, avec son petit tablier de cuir noirci! Il saisissait
une barre de fer et ce fer devenait aussitot sa chose. Il avait une facon a lui.
pleine d'amour et d'autorite, de manipuler l'objet de son travail. Ses mains
immenses touchaient tout avec un melange de respect et d'audace; je les
admirais comme les sombres ouvrieres d'une puissance souveraine. Entre
Chalifour et le dur metal, il semblait qu'un pacte eut ete conclu, donnant
a l'homme toute domination sur la matiere. On pouvait croire que des
serments avaient ete echanges.
Je le revois activant d'un air pensif le soufflet secoue de sanglots et
surveillant le metal dont l'incandescence etait comme transparente. Je le
revois a l'enclume: le marteau, manie avec force et delicatesse, obeissait
comme un demon soumis. Je le revois devant la machine a percer, lancant
le grand volant selon les exigences mesurees d'un rite. Je le revois surtout,
devant la .verriere fumeuse et inondee de clarte bleme, considerant, avec
un fin sourire barbu de blanc1, la piece de metal domptee, chargee d'une
mission et qui paraissait sa creature.
О vieil ouvrier, o grand homme simple, comme tu etais riche et
enviable, toi qui n'aspirais qu'a une chose: bien faire ce que tu faisais
posseder intimement l'objet de ton labeur. Nul mieux que toi n'a connu le
fer lourd et obeissant; nul ne l'a, mieux que toi, pratique avec amour et
constance*.
GEORGES DUHAMEL. La Possession du Monde (1919)
Примечания:
1. У Шалифура была седая борода.
202

Вопросы:
* Relevez les mots et expressions servant: 1) a depeindre l'artisan au travail; 2) a le
presenter comme un personnage dont le pouvoir a quelque chose de surnaturel.
DU BEAU BLE
rendant longtemps, la France fut un pays essentiellement agricole: donc une
nation de paysans. Et aujourd'hui encore, le nombre des Francais travaillant
a la terre reste considerable (37 pour 100 environ).
On trouvera, dans le texte ci-dessous, un bel exemple de l'attachement de la
race paysanne a ce ble, qui, pendant tant de siecles, a nourri tant de
generations de Francais.
C'est bien six sacs qu'il y en a. On les voit d'ici. M. Astruc1 les a deja
comptes. Il a vu qu'il y a deja du monde qui regarde le ble. Il a deja vu qu'il
n'y a pas encore les autres courtiers.
"Laissez passer, laissez passer."
Son premier regard est pour le ble. Il en a tout de suite plein les yeux.
"Ca, alors!"
C'est lourd comme duplomb a fusil. C'est sain et dore, et propre comme
on ne fait plus propre; pas une ballet Rien que du grain: sec, solide, net
comme de l'eau du ruisseau. Il veut le toucher pour le sentir couler entre
ses doigts. C'est pas2 une chose qu'on voit tous les jours.
"Touchez pas3", dit l'homme.
M. Astruc le regarde.
"Touchez pas. Si c'est pour acheter, ca va bien. Mais si c'est pour
regarder, regardez avec les yeux."
C'est pour acheter, mais il ne touche pas. Il comprend. Il serait comme
Ca, lui.
"Ou tu as eu ca? - A Aubignane4."
M. Astruc se penche encore sur la belle graine. On la voit qui gonfle la
toile des sacs. On la voit sans paille et sans poussiere. Il ne dit rien, et
Personne ne dit rien, meme pas celui qui est derriere les sacs et qui vend. Il
n'y a rien a dire C'est du beau ble et tout le monde le sait*.
"C'est pas battu a la machine?
- C'est battu avec ca", dit l'homme.
Il montre ses grandes mains qui sont blessees par le fleau5 et, comme il
les ouvre, ca fait craquer les croutes6 et ca saigne. A cote de l'homme,
203

il y a une petite femme jeune et pas mal jolie, et toute cuite de soleil
comme une brique. Et elle regarde l'homme de bas en haut, toute contente.
Elle lui dit:
"Ferme ta main, ca saigne." Et il ferme sa main.
"Alors?
- Alors, je te le prends. C'est tout la?
- Oui. J'en ai encore quatre sacs, mais c'est pour moi.
- Qu'est-ce que tu veux en faire?
- Du pain, pardi.
- Donne-les, je te les prends aussi.
- Non, je vous l'ai dit, je les garde.
- Je t'en donne cent dix francs .
- C'est pas plus?" demande un homme qui est la.
Celui de derriere les sacs a regarde la petite femme. Et il a fait un
sourire avec ses yeux et ses levres, et puis il a tourne sa ugure vers
M. Astruc, sans le sourire, toute pareille a celle qu'il avait tout a l'heure
quand il a dit: "Touchez pas."
"Je sais pas si c'est plus ou si c'est moins, mais, moi, j'en veux cent
trente."
Le regard de M. Astruc s'est abaisse sur le ble. Puis il a dit:
"Bon, je le prends. "
Et, il ne l'a pas dit, il l'a gueule8, parce que l'orgue des clievaux de bois
avait commence de grogner: " Mais, les dix sacs, il a encore gueule.
- Non, a crie l'homme. Ces six, et pas plus; les autres, je les garde, je
te l'ai dit. Ma femme aime le bon pain**."
JEAN GIONO. Regain (1930)
Примечания:
1. Один из маклеров (посредников), скупавших у крестьян хлеб. Маклеры дейст -
вовали по поручению крупных хлеботорговцев и мукомолов. 2. Мякина, полова
3. Langage parle populaire: suppression de ne. 4 Деревня в горной части Прованса
5. Цеп для обмолота зерна. 6. Здесь: струны, подсохшие корочки на ранах. 7. Действие
происходит перед Второй мировой войной. 8 Tres familier pour crier 9. Рядом с хлеб-
ной ярмаркой устраивались балаганы и проходило народное гуляние
Вопросы:
* Comment s'exprime, dans tout ce passage, le respect des personnages et de l'auteur
pour le ble?
** Etudiez le dialogue. Montrez ce qu'il a de specifiquement paysan.
204

UN FONCTIONNAIRE PEU ZELE
(VERS 1890)
Les services publics occupent, en France, environ deux millions de personnes.
C'est assez dire la place des fonctionnaires dans la nation.
La satire que GEORGES COURTELINE a pu faire des employes de ministere dans
son fameux roman Messieurs les Ronds-de-Cuir, pour etre actuellement un peu
demodee, n'en reste pas moins comme un document d'une saveur difficilement
oubliable...
Plus vaste qu'une halle et plus haut qu'une nef, le cabinet de M. de la
Hourmerie recevait, par trois croisees, le jour, douteux pourtant, de la cour
interieure qu'emprisonnaient les quatre ailes de la Direction1. Derriere un
revetement de cartons verts, aux coins uses, aux ventres solennels et ronds
des notaires aises de province, les murs disparaissaient des plinthes aux
cormches", et l'onctueux tapis qui couvrait le parquet d'un lit de mousse ras
tondu, le bucher qui flambait clair en la cheminee, l'ample chanceliere3 ou
plongeaient, accotes, les pieds de M. de la Hourmerie, trahissaient les
gouts de bien-etre, toute la douilletterie frileuse du personnage. Lahrier
s'etait avance.
"Je vous demande pardon, monsieur, dit-il avec une deference
souriante'; il y a deux heures que je suis ici et cet imbecile d'Ovide4 songe
seulement a m'avertir que vous m'avez fait demander".
Couche en avant sur sa' table, consultant une demande d'avis qu'il
ecrasait de sa myopie, M. de la Hourmerie prit son temps. A la fin, mais
sans que pour cela il s'interrompit dans sa tache:
"Vous n'etes pas venu hier? dit-il negligemment.
- Non, monsieur, repondit Lahrier.
- Et pourquoi n'etes-vous pas venu?"
L'autre n'hesita pas:
"J'ai perdu mon beau-frere."
Le chef, du coup, leva le nez:
"Encore!.."
Et l'employe, la main sur le sein gauche, protestant bruyamment de sa
sincerite:
"Non, pardon, voulez-vous me permettre?" s'exclama M. de la
Hourmerie. Rageur, il avait depose pres de lui la plume d'oie5 qui tout
a l'heure lui barrait les dents comme un mors. Il y eut un moment de
silence, la brusque accalmie, grosse d'angoisse, preludant a l'exercice
Perilleux d'un gymnaste.
205

Tout a coup:
"Alors, monsieur, c'est une affaire entendue? un parti pris de ne plus
mettre les pieds ici? A cette heure vous avez perdu votre beau-frere,
comme deja, il y a huit jours, vous aviez perdu votre tante, comme vous
aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre pere a la Trinite, votre mere
a Paques!., sans prejudice, naturellement, de tous les cousins, cousines, et
autres parents eloignes que vous n'avez cesse de mettre en terre a raison
d'un au moins la semaine! Quel massacre! non, mais quel massacre! A-t-on
idee d'une famille pareille?.. Et je ne parle ici, notez bien, ni de la petite
s?ur qui se marie deux fois l'an, ni de la grande qui accouche tous les trois
mois! Eh bien, monsieur, en voila assez; que vous vous moquiez du monde,
soit! mais il y a des limites a tout, et si vous supposez que l'administration
vous donne deux mille quatre cents francs6 pour que vous passiez votre vie
a enterrer les uns, a marier les autres ou a tenir sur les fonts baptismaux,
vous vous meprenez, j'ose le dire."
II s'echauffait. Sur un mouvement de Lahrier il ebranla la table d'un
furieux coup de poing:
"Sacredie7 monsieur, oui ou non, voulez-vous me permettre de placer
un mot?"
La-dessus il repartit, il mit son c?ur a nu, ouvrit l'ecluse au flot amer de
ses rancunes:
"Vous etes ici trois employes attaches a l'expedition : vous, M. Soupe et
M. Letondu. M. Soupe en est aujourd'hui a sa trente-septieme annee de
service, et il n'y a plus a attendre de lui que les preuves de sa vaine bonne
volonte. Quant a M. Letondu, c'est bien simple: il donne depuis quelques
mois des signes indeniables d'alienation mentale. Alors, quoi? Car voila
pourtant ou nous en sommes, et il est inoui de penser que sur trois
expeditionnaires, l'un soit fou, le deuxieme gateux et le troisieme a l'enter-
rement. Ca a l'air d'une plaisanterie; nous nageons en pleine operette!.. Et
naivement vous vous etes fait a l'idee que les choses pouvaient continuer
de ce train?" Le doigt secoue dans l'air, il conclut:
"Non, monsieur! J'en suis las, moi, des enterrements, et des catastrophes
soudaines, et des ruptures d'anevrisme9 et des gouttes10 qui remontent au
c?ur, et de toute cette turlupinade' ' dont on ne saurait dire si elle est plus
grotesque que lugubre ou plus lugubre que grotesque! C'en est assez, vous
dis-je. Desormais, de deux choses l'une: la presence ou la demission
choisissez. Si c'est la demission, je l'accepte; je l'accepte, au nom du
ministre et a mes risques et perils, est-ce clair? Si c'est le contraire, vous
voudrez bien me faire le plaisir d'etre ici chaque jour sur le coup d'onze
206

heures, a l'exemple de vos camarades, et ce a compter de demain, est-ce
clair? J'ajoute que le jour ou la fatalite - cette fatalite odieuse qui vous
poursuit, semble se faire un jeu de vous persecuter - viendra vous frapper
de nouveau dans vos affections de famille, je vous ferai flanquer a 'la porte,
est-ce clair?"
D'un ton degage ou percait une legere pointe de persiflage:
"Parfaitement clair, dit Lahrier.
- A merveille, fit le chef; vous voila prevenu*."
GEORGES COURTFLJNE. Messiew.s les Ronds-de-Cuir(1893).
Примечания:
1. Департамент (управление) министерства. 2. Лепные карнизы. 3 Меховой мешок
или мешок, наполненный шерстью, куда опускали ноги, чтобы они не замерзли.
4 Имя курьера. 5. В то время писали уже преимущественно стальными перьями При-
верженность к гусиному перу свидетельствует о маниакальном характере персонажа
6. В год (действие происходит в начале 90-х гг. прошлого века). 7. Juron familier.
8. То есть занятых перепиской бумаг. 9. Разрыв расширившегося участка артерии,
в результате которого происходит внутреннее кровошлияние. 10 Подагра 11. Шугка
в дурном вкусе.
Вопросы:
* Relevez et etudiez les elements comiques et satiriques contenus clans ce texte. Notez le
melange d'indignation et d'ironie chez le chef de service.
CRAINQUEBILLE ET L'AGENT 64
C'EST un petit metier, un des nombreux metiers de la rue que celui de "mar-
chand des quatre-saisons". Il a pourtant ses lettres de noblesse en litterature,
depuis qu'il a fourni a ANATOLE FRANCE le sujet d'un de ses contes les plus
populaires: L'Affaire Crainquebille.
Le ton de l'ecrivain est evidemment satirique: mais l'ironie n'altere ici ni la
verite de la scene ni la vivacite du recit.
Jerome crainquebille, marchand des quatre-saisons, allait par la ville,
poussant sa petite voiture et criant: "Des choux, des navets, des carottes!"
et, quand il avait des poireaux, il criait: "Bottes d'asperges!" parce que les
poireaux sont les asperges du pauvre. Or, le 20 octobre, a l'heure de midi,
comme il descendait la rue Montmartre, Mme Bayard, cordonniere
A l'Ange gardien, sortit de sa boutique et s'approcha de la voiture
legumiere. Soulevant dedaigneusement une botte de poireaux:
207

"Ils ne sont guere beaux, vos poireaux. Combien la botte?
- Quinze sous, la bourgeoise. Y a pas meilleur.
- Quinze sous, trois mauvais poireaux?"
Et elle rejette la botte dans la charrette, avec un geste de degout.
C'est alors que l'agent 64 survint et dit a Crainquebille:
"Circulez!" '
Crainquebille, depuis cinquante ans, circulait du matin au soir.
Un tel ordre lui sembla legitime et conforme a la nature des choses.
Tout dispose a y obeir, il pressa la bourgeoise de prendre ce qui etait a sa
convenance.
"Faut encore que je choisisse la marchandise", repondit aigrement la
cordonniere.
Et elle tata de nouveau toutes les bottes de poireaux, puis elle garda
celle qui lui parut la plus belle et elle la tint contre son sein comme les
saintes, dans les tableaux d'eglise, pressent sur leur poitrine la palme
triomphale.
"Je vais vous donner quatorze sous. C'est bien assez. Et encore il faut
que j'aille les chercher dans la boutique, parce que je ne les ai pas sur moi."
Et, tenant ses poireaux embrasses, elle rentra dans la cordonnerie ou
une cliente, portant un enfant, l'avait precedee.
A ce moment, l'agent 64 dit pour la deuxieme fois a Crainquebille:
"Circulez!
- J'attends mon argent, repondit Crainquebille.
- Je ne vous dis pas d'attendre votre argent; je vous dis de circuler".
reprit l'agent avec fermete.
Cependant la cordonniere, dans sa boutique, essayait des souliers bleus
a un enfant de dix-huit mois dont la mere etait pressee. Et les tetes vertes
des poireaux reposaient sur le comptoir.
Depuis un demi-siecle qu'il poussait, sa voiture dans les rues.
Crainquebille avait appris a obeir aux representants de l'autorite. Mais il se
trouvait cette fois dans une situation particuliere, entre un devoir et un
droit. Il n'avait pas l'esprit juridique. Il ne comprit pas que la jouissance
d'un droit individuel ne le dispensait pas d'accomplir un devoir social*. Il
considera trop son droit qui etait de recevoir quatorze sous, et il m
s'attacha pas assez a son devoir qui etait de pousser sa voiture et d'aller plus
avant et toujours plus avant. Il demeura.
Pour la troisieme fois, l'agent 64, tranquille et sans colere, lui donna
l'ordre de circuler. Contrairement a la coutume du brigadier Montanciel
qui menace sans cesse et ne sevit jamais, l'agent 64 est sobre
208

d'avertissements et prompt a verbaliser. Tel est son caractere. Bien qu'un
peu sournois, c'est un excellent serviteur et loyal soldat. Le courage d'un
lion et la douceur d'un enfant. Il ne connait que sa consigne**.
"Vous n'entendez donc pas, quand je vous dis de circuler!"
Crainquebille avait de rester en place une raison trop considerable a ses
yeux pour qu'il ne la crut pas suffisante. Il l'exposa simplement et sans art:
"Nom de nom! puisque je vous dis que j'attends mon argent."
ANATOLE FRANCE. Crainquebille (1901).
On devine la suite: le pauvre Crainquebille finira par tomber sous le coup d'outrages a
agent et passera en "correctionnelle", c"est-a-dire devant le tribunal de premiere instance
et sera condamne a quinze jours de prison.
Примечание:
1. Проходите (жаргон полицейских).
Вопросы:
* Expliquez cette distinction entre le droit individuel et le devoir social. Dans quelle
mesure et dans quelles circonstances le premier doit-il s'incliner devant les exigences du
second?
** En quoi consiste, ici, la satire? Et, plus generalement, comment s'exprime iitoaie de
l'auteur dans tout ce recit? - Certains tours denotent un ecrivain raffine. Montrez que
cependant Anatole France a su rendre le langage du peuple.
RIVALITE D'INDUSTRIELS
Si l'industrie francaise, pour faire face a la concurrence etrangere, a souvent
du, de nos jours, se constituer en trusts et en cartels, elle fut longtemps dirigee
par des hommes qui entendaient rester maitres de. leur affaire et qui la.
geraient comme un bien strictement personnel, ou, tout au plus, familial. C'est
ce type de patrons qu'ANDRE MAUROIS, lui-meme fils de drapiers d'Elbeuf, a fait
revivre, non sans humour, dans son roman Bernard Quesnay.
M. Achille, vieillard de soixante-douze ans, et fort riche, faisait de
l'industrie comme les vieux Anglais font du golf, avec devotion. A la
question de son petit-fils: "Pourquoi passer une vie breve a fabriquer des
tissus?" il aurait sans doute repondu: "Pourquoi vivre si l'on n'en fabrique
pas?" Mais toute conversation qui ne traitait pas de la technique de son
metier n'etait pour lui qu'un bruit negligeable.
209

Descendant de fermiers qui s'etaient faits tisseurs au temps du premier
Empire, M. Achille gardait de cette origine paysanne un besoin violent de
travail et une mefiance incroyable. Ses maximes etonnaient par un mepris
sauvage des hommes. Il disait: "Toute affaire que l'on me propose est
mauvaise, car si elle etait bonne on ne me la proposerait pas". 11 disait
aussi: "Tout ce qu'on ne fait pas soi-meme n'est jamais fait". "Tous les
renseignements sont faux."
La brutalite de ses reponses epouvantait les courtiers en laine, dont les
mains tremblaient en ouvrant devant lui leurs paquets bleus. Il ne croyait
pas que l'amabilite et la solvabilite fussent des vertus compatibles. A client
flatteur il coupait le credit. Avec les etrangers, qu'il appelait des
"exotiques", sans distinguer d'ailleurs les Europeens des Canaques, il se
refusait a tout commerce.
Comme tous les grands mystiques, M. Achille menait une vie austere.
Le luxe etait a ses yeux le premier des signes de l'indigence. Dans les
femmes, il ne voyait que les tissus dont elles s'enveloppaient. Dans sa
bouche, le: "Je tate votre habit, l'etoffe en est moelleuse"1, eut ete naif et
sans arriere-pensee. Prive du cliquetis de ses metiers, il deperissait aussitot.
Il ne vieillissait que le dimanche, et des vacances l'auraient tue. Ses deux
seules passions etaient l'amour des "affaires" et la haine qu'il portait a M.
Pascal Bouchet, son confrere et concurrent*.
Les hauts toits rouges des usines Quesnay dominaient le bourg de Pont-
de-1'Eure, comme une forteresse le pays qu'elle protege. A Louviers, petite
ville distante seulement de quelques lieues, les usines Pascal Bouchet
alignaient au bord de l'Eure leurs nefs rablees et tortueuses.
En face de l'industrie imperiale des cartels allemands, cette industrie
francaise d'avant-guerre demeurait feodale et belliqueuse. De leurs
chatea.ux forts voisins, les deux fabricants de la Vallee se faisaient une
guerre de tarifs et la souhaitaient meurtriere.
Un negociant qui disait a M. Achille: "Bouchet vend moins cher", lui
faisait aussitot baisser ses prix. Un contremaitre de M. Pascal qui
annoncait: "On me demande chez Quesnay", etait augmente a la fin du
mois. Cette lutte coutait cher aux deux maisons ennemies. Mais M. Pascal
Bouchet, semblable en cela a M. Achille, considerait l'industrie comme un
sport guerrier et ne parlait qu'avec orgueil des coups recus dans les
campagnes saisonnieres.
"Pascal!., disait M. Achille, apres chaque inventaire... Pascal est un fou
qui se ruinera en deux ans." II le disait depuis trente-cinq ans**.
ANDRE MAUROIS. Bernard Cuesnay (1926).
210 ,

Примечания:
1. Это слова Тартюфа, обращенные к Эльмире ("Тартюф" Мольера).
Вопросы:
* Etudiez la psychologie d'Achille Quesnay. Montrez quels ravages la deformation
professionnelle a operes clans son esprit.
** Sur quel ton l'auteur presente-t-il ses personnages? Relevez les nombreuses traces
d'ironie contenues dans ce texte.
POUR UNE MEDECINE HUMANISTE
RENELERICHE (1881-1955), fondateur de la Chirurgie physiologique, a ete l'un
des plus grands praticiens de son temps. Mais il ne s'est pas applique
seulement a perfectionner la qualite scientifique et technique de son art.
N'oubliant jamais que l'homme est un "etre de sentiment autant qu'?uvre de
chair", 17 a voulu conserver a la medecine et a la chirurgie un caractere
profondement humain.
Pour ne pas se laisser aller a oublier l'interet du malade, pour ne pas
depasser ce qui lui est permis, il faut que la chirurgie conserve le souci de
l'humain, le chirurgien demeurant le serviteur comprehensif et respectueux
de l'homme malade. Tout chirurgien doit avoir le sentiment profond du
respect du par chacun de nous a la personne humaine.
Presence de l'homme dans la chirurgie, pourrait-on dire.
J'ai cherche un mot pour designer ce que je voulais exprimer ainsi (...).
Celui d'humanisme s'est impose a moi; humanisme: elan de l'homme vers
l'homme, souci de 1 individuel, recherche de chacun dans sa vente.
Je sais bien que dans la tradition de l'ecole, le mot d'humanisme a une
tout autre signification et ne devrait s'entendre que d'une attitude voulue de
l'intelligence. Mais, de nos jours memes, au terme d'une longue meditation,
la conception humaniste s'est affirmee plus large que jamais. Elle prend
desormais pour objet l'homme tout entier, l'homme individu, dans les
?uvres de son esprit, dans les mouvements de son intelligence et de son
c?ur, dans ses inquietudes, ses espoirs, ses desesperances, dans son
aspiration faustienne' a la vie. C'est donc bien un courant de pensee que
l'on peut faire passer au travers de la chirurgie.
En fait, cet humanisme, c'est celui que tout medecin sent s'eveiller en lui
au contact de la souffrance et de la misere des hommes.
211

C'est lui qui permet au chirurgien d'etre proche du malade tourmente,
proche sans effort, sans mot appris des que la maladie fait affleurer ce
trefonds de vie secrete ou la psychanalyse a trouve matiere a tant
d'explorations revelatrices. C'est lui seul qui peut maintenir la chirurgie
dans sa ligne droite, car il est la seule ethique3 qui puisse fixer, pour
chacun de nous, la limite des droits et l'etendue des devoirs.
Malheureusement, nos facultes de medecine ne s'en inquietent guere.
Elles n'enseignent pas cette science de l'homme total (...). Sans doute,
a l'hopital, chaque jour, des maitres de haute conscience prechent
l'humanisme par leur exemple. Mais le cadre de leurs lecons vecues est
parfois tellement inhumain que l'idee se dilue. Dans nos hopitaux, tout
choque l'humanisme: la promiscuite des corps, la violation des intimites
secretes, l'impudeur des voisinages, le contact permanent avec la
soufftance, l'indifference devant la mort.
Aussi peut-on aborder la chirurgie sans en avoir compris la valeur
humaine, sans etre moralement prepare a ce qu'elle impose. Et c'est la d'ou
vient le danger.
Sans doute, les medecins sont generalement impregnes de cette culture
classique qui aide tant a comprendre l'homme, mais a l'age ou il est mis en
contact avec la pensee antique, le futur medecin est trop jeune pour en
saisir la signification reelle. Et c'est plus tard, de lui-meme, que, sensible a
la misere des hommes, le medecin trouve au lit du malade le sens veritable
de sa profession. Certes, la plupart des medecins sont des humanistes, mais
peut-etre serait-il bon qu'on ne laisse pas attendre a chacun d'eux les
messages de l'experience.
C'est pourquoi il y a lieu de dire les devoirs que la pensee humaniste
impose aux chirurgiens, pour que la chirurgie soit vraiment a la mesure de
l'homme*.
RENE LERICHE. La Philosophie de la Chirurgie (1951).
Примечания:
1 В фаустовском гepoe средневековой легенды, на основе которой Гете написал своего
"Фауста" 2. Выхолит на поверхность эгих таинственных глубин 3. Единственная мораль
Вопросы:
* D apres cette page montrez que la medecine est une ethique non moins qu'une science.
212

PILOTE DE LIQNE
Tout le monde connait le nom de Bleriot, de Guynemer, de Pelletier d'Oisy, de
Mermoz, de Clostermann, de tous les aviateurs enfin que des raids
spectaculaires ou des services de guerre eclatants ont places en vedette. Mais il
est d'autres pilotes, ceux qui se consacrent au transport des voyageurs ou du
courrier, dont la vie, pourtant si souvent mise en peril, est ignoree du grand
public.
C'est pour ces heros meconnus que SAINT-EXUPERY, avant de disparaitre au
cours d'une reconnaissance, en 1944, a ecrit ses fameux romans Vol de Nuit et
Terre des Hommes.
La femme du pilote, reveillee par le telephone, regarda son mari et
pensa:
"Je le laisse dormir encore un peu".
Elle admirait cette poitrine nue, bien carenee1, elle pensait a un beau
navire.
Il reposait dans ce lit calme, comme dans un port, et, pour que rien
n'agitat son sommeil, elle effacait du doigt ce pli, cette ombre, cette houle2,
elle apaisait ce lit, comme, d'un doigt divin, la mer.
Il ouvrit les yeux.
"Quelle heure est-il?
- Minuit.
- Quel temps fait-il?
- Je ne sais pas..."
II se leva. Il marchait lentement vers la fenetre en s'etirant.
"Je n'aurai pas tres froid. Quelle est la direction du vent?
- Comment veux-tu que je sache..."
Il se pencha:
"Sud. C'est tres bien. Ca tient au moins jusqu'au Bresil."
Il remarqua la lune et se connut riche*. Puis ses yeux descendirent sur
la ville. Il ne la jugea ni douee, ni lumineuse, ni chaude. Il voyait deja
s'ecouler le sable vain de ses lumieres3.
"A quoi penses-tu?"
Il pensait a la brume possible du cote de Porto Alegre.
" J'ai ma tactique. Je sais par ou faire le tour... "
II s'inclinait toujours. Il respirait profondement, comme avant de se
jeter, nu, dans la mer.
"Tu n'es meme pas triste... Pour combien de jours t'en vas-tu?" Huit, dix
jours. Il ne savait pas. Triste, non; pourquoi?
213

Ces plaines, сes villes, ces montagnes... Il partait libre, lui semblait-il,
a leur conquete, II pensait aussi qu'avant une heure il possederait et
rejetterait Buenos Aires4
Il sourit:
"Cette ville... j'en serai si vite loin. C'est beau de partir la nuit. On tire
sur la manette des gaz, face au Sud, et dix secondes plus tard on renverse le
paysage, face au Nord. La ville n'est plus qu'un fond de mer." Elle pensait
a tout ce qu'il faut rejeter pour conquerir**.
"Tu n'aimes pas ta maison?
- J'aime ma maison..."
Mais deja sa femme le savait en marche. Ces larges epaules pesaient
deja contre le ciel.
Elle le lui montra.
"Tu as beau temps, ta route est pavee d'etoiles."
Il rit:
"Oui."
Elle posa la main sur cette epaule et s'emut de la sentir tiede: cette chair
etait donc menacee?..
"Tu es tres fort, mais sois prudent!
- Prudent, bien sur..."
Il rit encore.
Il s'habillait. Pour cette fete, il choisissait les etoffes les plus rudes, les
cuirs les plus lourds, il s'habillait comme un paysan. Plus il devenait lourd,
plus elle l'admirait.
Elle-meme bouclait cette ceinture, tirait ces bottes.
"Ces bottes me genent.
- Voila les autres.
- Cherche-moi un cordon pour ma lampe de secours."
Elle le regardait. Elle reparait elle-meme le dernier defaut dans l'armure:
tout s'ajustait bien.
"Tu es tres beau."
Elle l'apercut qui se peignait soigneusement.
"C'est pour les etoiles?
- C'est pour ne pas me sentir vieux.
- Je suis jalouse..."
Il rit encore, et l'embrassa, et la serra contre ses pesants vetements. Puis
il la souleva a bras tendus, comme on souleve une petite fille, et, riant
toujours, la coucha:
"Dors!"
214

Et fermant la porte derriere lui, il fit dans la rue, au milieu de
l'inconnaissable peuple nocturne, le premier pas de sa conquete.
Elle restait la. Elle regardait, triste, ces fleurs, ces livres, cette douceur,
qui n'etaient pour lui qu'un fond de mer***.
A. DE SAINT-EXUPERY. Vol de Nuit (1932).
Примечания:
1. Обтекаемой формы, как корпус корабля. 2. Морщины на простыне сравнивают-
ся с зыбью на море. 3. Огни города исчезнут из его глаз, когда он взлетит (фраза по-
строена на фразеологическом обороте avoir du sable dans les yeux). 4. Будет обладать
городом сверху, а затем вновь оставит его, взлетев.
Вопросы:
* Expliquez pourquoi.
** Qu'y a-t-il de sain, de tonique, dans cette formule?
*** Comment s'exprime, dans cette page, la tendresse de l'epouse?
L'HOMME DE THEATRE
Pour meriter le beau nom d'homme de theatre, il ne suffit pas d'etre acteur ou
metteur en scene ou directeur de troupe. Il faut etre tout cela a la fois, et meme
un peu plus, accessoiriste ou costumier, par exemple, si le besoin s'en fait
sentir. En un mot, il faut, comme un Moliere jadis, comme un Dullin ou un
Jouvet hier, comme un JEAN-LOUIS BARRAULT aujourd'hui, "servir avec le meme
amour toutes les professions, tous les corps de metier, et meme toutes les
corvees" que suppose la vie des planches.
Dans une troupe qui se respecte, il y a, si l'on veut, trois sortes d'acteurs:
les aines, les adultes et les jeunes.
Avec les aines, l'homme1 travaille en quelque sorte "a distance"2, Par
egard, respect, tact et habilete. L'age professionnel a des droits, c'est la
coutume et c'est aussi la recompense meritee de tant d'annees d'efforts, de
sacrifices. L'aine a de la science; une science qui s'est construite en
traversant certainement plusieurs esthetiques dramatiques. L'aine est
enrichissant pour l'homme de theatre, il apporte des traditions qui, pour
n'etre pas toutes valables (le gout change vite au theatre), n'en ouvrent pas
moins, quelquefois, des horizons insoupconnes. Entre lui et cet aine qui
215

"travaille", il y a echange, apport mutuel. Toutefois, l'homme doit arriver
a persuader l'aine de la necessite de quelques apports nouveaux qui sortent
de sa science habituelle. Les deux artistes s'observent: "Ou me mene-t-il?"
se dit l'aine. "Acceptera-t-il ces propositions nouvelles?" pense l'homme.
Travail de haute strategie pour les deux, dans l'estime, le respect et la
tendresse.
Avec ceux qui sont de la generation de l'homme1 les rapports sont plus
brutaux. C'est du corps a corps, les rapports sont moins fragiles, la science
est de meme source et les nouveautes ne sont pas tellement etrangeres aux
deux.
Avec les jeunes, le probleme est double. Il faut d'abord les instruire
pour pouvoir les utiliser. L'homme, parfois, interrompt le travail propre-
ment dit de la piece et consacre un moment de la repetition a du dressage
a l'etat pur. Ce temps perdu, il le retrouvera plus tard. Ou bien, il confie le
jeune a l'aine, ou c'est un adulte qui le rode4
C'est cette melee humaine qui cree ce qu'on appelle une famille de
theatre*.
Au cours de ces heures fievreuses passees tres pres les uns des autres, il
se cree une intimite, une affection presque physique que l'homme de
theatre goute particulierement. Cette tendresse, ce climat amoureux, est
une de ses grandes joies. Il aime ses acteurs litteralement. Il voudrait les
soigner s'ils sont malades. Il voudrait les rendre parfaits, faire disparaitre
leurs defauts. Il souffre quand ils ne savent pas discerner ce qui leur
convient ou non. Il se sent accroche a eux par on ne sait quel mysterieux et
diabolique cordon ombilical.
Il y a deux sortes d'hommes de theatre: celui qui, dans les repetitions,
reste l'examinateur de sa troupe, et celui qui en est le passionne entraineur.
Le premier dirige la repetition de la salle, comme quelque spectateur
ideal devenu censeur au nom du Public. Le second s'agite sur la scene
a cote des acteurs et il partage de moitie leurs efforts afin de les aider
a trouver. Il se dresse devant eux, nez a nez, pour les hypnotiser. Il les
prend par le bras, comme s'il guidait brusquement un aveugle. Il se
dissimule derriere eux, la bouche contre l'oreille, comme s'il etait leur ange-
gardien... ou quelque demon, apres tout!
Les deux ont autant d'amour: le premier est plus froid, le deuxieme est
plus voluptueux**.
JEAN-LOUIS BARRAULT. Je suis homme de theatre (1955)
216

Примечания:
1 Театральный деятель. 2. Держась на расстоянии Термин почерпнут из языка
боксеров, у которых он означает "не сходиться в ближнем бое". 3. С людьми пример-
но того же возраста, что и он. 4. Автомобильный термин. Roder un moteur - обкаты-
вать машину, для того, чтобы все детали "притерлись" друг к другу. Двигатель при
этом работает не на полную мощность.
Вопросы:
* Relevez et etudiez les termes ou expressions qui justifient l'emploi de ce mot "famille"
de preference a celui de "troupe".
** Quel est celui de ces deux hommes qui vous parait appele a avoir le plus d'efficacite?

XL Франция в мире
Своим престижем, своим влиянием во всем мире Франция обязана
не только богатству своей литературы, шедеврам своих художников,
дерзким и чаще всего благородным идеям своих философов. В равной
мере на ее престиж работали французские путешественники, море-
плаватели, миссионеры, летчики, ученые, изобретатели, инженеры, то
есть все, благодаря кому она превратилась в великую нацию, носи-
тельницу и распространительницу цивилизации.
Хотите имена? Их можно долго перечислять. Но, пожалуй, стоит.
скорей, отметить, что Францию всегда побуждали, идет ли речь об
исследованиях нашей планеты или о чисто научных открытиях, уст-
ремления в одно и то же время и противоположные, и взаимо-
дополняющие. Если Жак Картье отправился в Канаду, чтобы исследо
вать ее и присоединить к владениям короля Франциска I, то Шарко
совершал плавания в северных морях лишь для того, чтобы полнее
узнать их тайны. Если Рене Гэйе прошел по Африке до самого Тим
букту, а Франсис Гарнье достиг истоков Красной реки, движимые
страстью к приключениям, то Гальени и Лиоте работали на Мадага-
скаре и в Марокко для того, чтобы превратить их в современные стра-
ны. Если Декарт был чистым математиком, то Паскаль не побоялся
забраться на гору Пюи де Дом, чтобы произвести измерения атмо-
сферного давления. Если физик Ампер, углубившись в сложные вы-
числения, по рассеянности стал писать их на задней стенке фиакра,
которую он принял за грифельную доску, то другой физик Дени Па-
пен, оказавшись куда приземленней и практичнее, создал первую па-
ровую машину. Если Анри Пуанкаре, используя чисто абстрактный
математический метод, придумывает головоломные автоморфные
функции, то Луи Пастер и Мария Кюри добавляют к славе ученых
еще и звание благодетелей человечества.
Так что нет ни одной области, будь то практической или теорети-
ческой, способствующей прогрессу науки или расширению возмож-
ностей человечества, где бы ни был значителен вклад Франции. У нее
есть право утверждать это, не впадая ни в хвастовство, ни в шови-
низм. И хоть сейчас ей не без труда удается удерживаться в первом
ряду мировых держав, она, помня великих своих сынов, прославив-
ших ее в прошлом, может быть совершенно спокойна за будущее.
218

JACQUES CARTIER (1491 1557)
REMONTE LE SAINT-LAURENT
La France -possede une trop belle ceinture de cotes pour n 'avoir pas produit
une longue serie de marins intrepides. Le plus glorieux de tous est surement
Jacques Cartier, qui, parti de Saint-Malo en 1534, decouvrit Terre-Neuve,
puis, remontant un des bras du Saint-Laurent, fut le premier explorateur du
Canada. Au cours de son second voyage, qui le conduisit jusqu'a l'empla-
cement actuel de Montreal, il prit meme possession du pays au -nom du roi. Et
l'on sait que, si les Francais furent, au XV1IJ e siecle, chasses de cet immense
territoire, ils y laisserent assez de colons pour que le Canada soit aujourd'hui,
pour plus d'un quart, peuple de. leurs descendants qui continuent a parler la
langue de leur vieille patrie.
Le 19 septembre, Cartier se lanca de nouveau vers l'ouest.
Un bon vent et le flot de la maree emporterent / 'Emerillon et les deux
barques vers l'amont du Saint-Laurent. Cartier admirait ce magnifique
fleuve qui, a deux cents lieues de son embouchure, etait assez profond pour
qu'un navire de quarante tonneaux2 put y tracer sa route et assez large pour
que l'eau douee fut vivifiee par les lames de l'ocean.
Son gout et son odeur etaient encore le gout et l'odeur de la mer. Les
poissons de ses eaux possedaient encore la saveur des poissons marins.
Une paix singuliere emplissait l'ame de Cartier.
N'avait-il pas lutte pendant des annees pour parvenir la ou il se trouvait?
Avec quelle constance et quelle patience!
Deux ans plus tot, Terre-Neuve et le Canada etaient encore inconnus.
Avec exactitude, sans hate, il en avait reconnu les cotes. Il avait remonte le
Saint-Laurent jusqu'a Sainte-Croix. Il avait scelle un pacte d'amitie avec les
hommes du pays. Aujourd'hui il penetrait au c?ur du Canada. Aujourd'hui
l'etrave de / 'Emerillon dont il tenait la barre, comme le soc d'une charrue,
se frayait un chemin dans cette belle terre vierge chargee de chanvre, de
millet, de raisin.
Quel calme en Jacques Cartier!
L'hiver deja commencait, les vents du nord etaient charges de froid, la
brume souvent rodait sur l'eau en nuages epais, les man?uvres etaient
penibles. Mais Cartier atteignait le but.
En France, il avait depose des copies de ses cartes et de ses
observations. En arriere, deux de ses navires se trouvaient en surete,
proteges contre l'eau, contre les troncs d'arbres emportes par l'eau, contre la
glace qui viendrait.
219

Meme s'il perissait au cours de cette derniere expedition, son ?uvre
aurait un sens et une suite. Mais jusqu'ou l'eau le conduirait-elle?
Parviendrait-il a la capitale de la Chine source inepuisable de richesses
que deux siecles plus tot Marco Polo4 avait atteinte par l'est?
Il interrogeait les hommes que le galion5 et les barques rencontraient.
Tous l'attendaient et le reconnaissaient. De riviere a riviere, de mont
a mont, des signaux discrets avaient fait connaitre le passage prochain du
chef blanc, de ses compagnons et de son vaisseau, de l'homme qui avait
conduit Taiognagny et Domagaya6 en une contree lointaine et mysterieuse.
Les recits memes des deux indigenes revenus de France etaient passes
des uns aux autres. Cartier etait precede de sa renommee de grand chef,
d'homme savant et juste qui distribuait des richesses.
Et les chasseurs descendus des montagnes, les pecheurs habitant les
rives du fleuve se pressaient autour des barques. Ils offraient du gibier, des
poissons, des fruits... Ils avertissaient des dangers que cachait l'eau.
La, des rochers immerges eventreraient7 les coques. Plus loin, la
machoire rocheuse se resserrait, l'eau avait creuse son lit en profondeur et
des tourbillons puissants se saisissaient des pirogues.
Cartier remerciait en distribuant des haches, des vetements, des
verroteries, puis reprenait en main la barre de l'Emerillon et lancait ses
batiments a l'assaut des tourbillons, vers l'ouest.
Le 28 septembre, le courant s'apaisa, les rives s'ecarterent et une vaste
nappe d'eau se developpa devant les etraves.
C'etait un froid matin, la brume cachait les montagnes lointaines et une
brise aigre mordait la chair des hommes.
Cartier fit pousser en avant. A douze lieues de la il se heurta a la terre la
longea a droite et revint a l'entree du lac. Il suivit l'autre rivage et, une
heure plus tard, se retrouva au meme point.
Il avait tate de l'etrave les limites de cette eau calme. Comme un frelon
dans une bouteille, etait-il prisonnier?
Pourtant, tout au long de la route, les pecheurs et les chasseurs avaient
affirme que l'eau le conduirait jusqu'a Hochelaga8.
Ils helerent9 cinq indigenes apercus sur un ilot. L'un d'eux vint, entra
sans crainte dans l'eau, saisit Cartier dans ses bras et le porta a terre. Eux
aussi, qui etaient des chasseurs de rats, avaient entendu parler du
navigateur.
Oui, l'eau, dirent-ils, les conduirait a Hochelaga, qui se trouvait a trois
jours de pirogue du lac. Ici, il fallait abandonner le galion, car la riviere qui
conduisait a Hochelaga avait construit en debouchant dans le lac un seuil
220

de sable et de galets que l'Emerillon ne pouvait franchir.
Et, avant d'atteindre le lac, elle se divisait en cinq bras qui se "lissaient
dans l'eau calme, dissimules par les ilots d'alluvions qu'ils avaient formes.
Cartier rechercha un abri pour son vaisseau de quarante tonnes, laissa a
bord quelques compagnons, franchit un seuil avec les barques et alla de
l'avant.
A l'aube du 19 octobre, plus de mille hommes, femmes et enfants,
entouraient les deux barques.
Hochelaga etait atteinte*.
EDOUARD PEISSON. Jacques Cartier, navigateur (1941)
Примечания:
1. Название корабля Ж Каргье. 2. On dirait plutot aujourd'hui: de quarante tonnes.
3. Подобно Христофору Колумбу, который, открыв Америку. бы;[ убежден, что при-
плыл в Индию, Жак Картье, достигнув Канады, считал, чю находится в Китае
4. Марко Поло (ок. 1254 - 1324) - венецианец, совершивший путешествие чере" всю
Азию в Китай, где прожил 17 лет, после чего морем вернулся в Италию. 5 Галион -
парусный корабль XVI - XVII веков с пушечным вооружением. 6. Двое шпейцев,
которых Картье привез во Францию после своего первого путешествия в Канаду
7. Futur de passe. 8. Город, расположенный на реке св.Лаврентия чуть ниже озера
Онтарио. 9. Окликнули, позвали.
Вопросы:
* Suivez sur une carte l'itineraire de J. Cartier. - Enumerez toutes les difficultes
rencontrees par le navigateur.
UNE SCIENCE FRANCAISE:
LA SPELEOLOGIE
// )' a de la grandeur a decouvrir des territoires inconnus foui accroittc la
gloire de sa patrie. Il y en a davantage encore a explorer la terre au nom de la
science pure, sans autre but que de la faire mieux connaitre aux autres
hommes.
On comprend donc l'enthousiasme de NORBERT CASTERET pour la speleologie,
puisque cette science toute recente permet a ses adeptes de s'enfoncer au c?ur
de la terre pour lui arracher de nouveaux secrets.
221

Qui de nous, encore enfant, apres avoir lu un voyage autour du monde
ou un recit de grande exploration, n'a pas reve d'etre un jour navigateur ou
explorateur pour aller a l'aventure sur les oceans ou dans un pays lointain
et mysterieux?
Beaucoup certainement ont fait ce reve, mais pour beaucoup aussi
helas! il est alle rejoindre depuis longtemps d'autres illusions et enthousi
asmes d'enfance a jamais perdus. D'ailleurs, etre charge de mission et aller
en exploration pour decouvrir des terres nouvelles ou traverser des regions
sauvages est presque devenu une eventualite irrealisable, un evenement
d'un autre age. On ne va plus a vrai dire explorer a l'aventure, et les temps
seront bientot revolus - s'ils ne le sont deja - des expeditions lointaines
vers des regions mysterieuses, marquees jadis sur les atlas de la mention
troublante "terres inexplorees*"...
Mais si notre planete a ete parcourue en tous sens, voire survolee; si
toutes les mers du globe ont ete sillonnees ou survolees; s'il ne subsiste
sans doute que peu a decouvrir reellement a la surface de la Terre, il reste
a en explorer le sous-sol, a penetrer dans les arcanes1 vierges de milliers de
mondes souterrains. Ce domaine souterrain est mal connu, et tel qui
rougirait d'ignorer le nom et l'altitude d'une montagne elevee, le nom et la
longueur d'un grand fleuve ou la situation geographique d'un petit pays,
voire d'une ville, ignore totalement les noms, dimensions et lieux des plus
grandes cavernes, des gouffres les plus profonds, des longues rivieres
hypogees2 et des puissantes resurgences'.
Oui, le monde souterrain est a coup sur le moins connu, donc le plus
susceptible de reserver des surprises, de sensationnelles decouvertes et des
aventures mouvementees aux explorateurs et aux savants qui s'efforcent de
penetrer sous terre et qu'un neologisme4 disgracieux et peu euphonique a
affubles du nom de speleologues.
La speleologie, ou science des cavernes, est une branche tard venue du
savoir humain, beaucoup plus variee et passionnante qu'on ne le croit
generalement, car il y a dans les entrailles de la terre de quoi etonner et
emouvoir l'etre le plus fruste, de quoi faire rever le poete et le philosophe,
et matiere a intriguer et a confondre le savant** (...).
Enumerer les branches de la science qui peuvent etre etudiees sous terre
equivaudrait a entamer une nomenclature copieuse et difficilement
restrictive des sciences naturelles. Tout ce que l'on peut dire, c'est que la
France est un pays privilegie au point de vue speleologique. Elle est riche
en outre en cavites pittoresquement amenagees pour les curieux, les
touristes qui par milliers chaque annee visitent ces cavernes. Quant aux
222

speleologues ils sont actuellement legion.
La speleologie, nee en France vers 1888 avec Martels et une douzaine
de ses emules que l'on ne prenait guere au serieux, connait maintenant une
grande vogue, un essor prodigieux.
Il n'est plus dans notre pays une province, un departement, une ville qui
ne compte une section de la Societe Speleologique de France, un groupe
d'amateurs de cavernes ou des equipes d'Eclaireurs et de Scouts
speleologues.
Toute une jeunesse avide de sensations neuves et fortes, attiree par le
mystere des cavernes, le gout du risque et de l'aventure, l'attrait d'etudes
variees et passionnantes, se voue aux recherches souterraines et explore ce
domaine nouveau, riche de promesses et de revelations sensationnelles,
d'ou la science n'est pas exclue, car la speleologie est un sport au service de
la science, de multiples sciences.
NORBERT CASTERET. L'Homme et le Monde souterrain .
Примечания:
1. Секреты, тайны. 2. I реческое слово, означающее подземный 3 Выход подзем-
ных вод на поверхность. 4 Неологизм, i e недавно возникшее и вошедшее в обиход
слово . 5 Основатель Общества спелеологии
Вопросы:
* Quelles ыщтt les terres qui, aujourd'hui encore, restent inexplorees9
** Essayez de pieciser en quoi la speleologie peut interesser le poete, le philosophe "ш" bien que
le savant
LE VOL HISTORIQUE DE LOUIS
BLERIOT
Dans le domaine de l'aviation, les Francais ont souvent joue un role de
premier plan. Ils pourraient s'enorgueillir d'avoir, avec Ader, cree le premier
aeroplane volant, que son inventeur baptisa du nom giacieux d'avion (1897).
Mais l'initiateur essentiel, celui qui s'est acquis la double gloire d'etre le
constructeur et le pilote du premier appareil capable de traverser la mer, c'est
Louis BLERIOT. Le 25 juillet 1909, il parvint a survoler la Manche et a joindre,
en trente-deux minutes, la France a l'Angleterre. Un monument, eleve en sol
britannique, marque d'ailleurs le point precis ou s'acheva cet exploit.
223

A 4 heures 41, je decollai le 25 juillet 1909. J'etais quelque peu emu.
Qu'allait-il m'arriver? Atteindrais-je Douvres ou me poserais-je au milieu
de la Manche?
Je piquai directement vers la cote anglaise, m'elevant progressivement
metre par metre. Te passai au-dessus de la dune d'ou Alfred Leblanc1
m'envoyait ses souhaits. J'etais entre le ciel et l'eau. Du bleu partout.
A partir du moment ou j'eus quitte le sol, je n'eprouvai plus la moindre
emotion et n'eus plus le temps d'analyser mes impressions. C'est par la suite
que je me rendis compte des risques courus et de l'importance de mon vol.
La-haut, je trouvais seulement que ma vitesse etait bien au-dessous de
ce que j'esperais. Cela tenait au tapis uniforme qui s'etendait sous mes
ailes. Je n'avais pas le moindre point de repere, alors que sur la terre, les
arbres, les maisons, les bois constituent autant de bornes permettant d'avoir
une idee de l'allure de l'appareil en vol. Survoler l'eau est d'une monotonie
exasperante.
Pendant les dix premieres minutes, je me dirigeai perpendiculairement
a la cote, laissant a ma droite le contre-torpilleur Escopette, charge de me
convoyer et que je depassai rapidement.
Sans boussole, perdant de vue la terre de France, ne distinguant pas le
territoire anglais, j'immobilisai mes deux pieds pour ne pas bouger le
gouvernail de direction. J'avais peur de deriver.
Pendant dix nouvelles minutes, je volai a cent metres en aveugle, droit
devant moi. L'Escopette etait loin derriere. Je n'avais plus le moindre
guide. Mon isolement etait sinistre.
Enfin, voici a l'horizon une ligne grise. L'espoir du triomphe nait en
moi. J'approche. Je fais environ soixante a l'heure. Le vent s'eleve. Je
m'apercois que j'ai ete deporte de plus de six kilometres vers la droite
malgre mes precautions. Au lieu de me trouver face a Douvres, je suis
devant Saint-Margaret.
Trois bateaux s'offrent a ma vue. Les equipages agitent leurs casquettes,
leurs bras, me faisant part de leur enthousiasme. Oui, mais j'aimerais mieux
apprendre d'eux de quel cote me diriger, d'autant plus que je ne sais pas ce
qui m'attend, n'ayant pas eu la possibilite de venir etudier les terrains
susceptibles de me recevoir.
A Saint-Margaret, les falaises sont trop hautes. Chaque fois que je tente
de passer au-dessus, un remous me rabat de vingt metres. Le sol
britannique se defend vigoureusement. Vais-je etre oblige d'abandonner
alors que je touche au port? Et ma provision d'essence qui doit commencer
a s'epuiser... Il faut me depecher et sortir de cette prison dans laquelle je
224

semble enferme.
Pour gagner Douvres, je vole dans le sens des petits bateaux qui,
au-dessous de moi, semblent rentrer. Je longe la cote du nord au sud.
О joie! Elle commence a decroitre. Je peux passer. Mais le vent, qui s'est
leve et contre lequel je lutte desesperement, reprend de plus belle.
Tout a coup j'apercois un drapeau tricolore qu'on agite avec fureur. Je
me rappelle alors que le journaliste francais Fontaine m'avait ecrit qu'il me
signalerait de la sorte un endroit propice pour l'atterrissage. Je n'y pensais
plus. C'est lui. Quel bonheur! Je vais pouvoir me poser.
Je me precipite vers la terre ou je suis ainsi appele et me prepare
a atterrir. Je subis des remous - tant pis. Je suis renvoye par un tourbillon
en approchant du sol. Qu'importe. Je peux bien risquer de casser une fois
de plus mon materiel. Le jeu en vaut la chandelle. Je coupe l'allumage
a vingt metres de haut et j'attends. Il n'est pas d'exemple que, dans pareil
cas, on s'eternise en l'air. Le sol opere comme un aimant: mon fidele Bl.-XI
s'en tire avec l'helice brisee, le chassis endommage*.
LOUIS BLERIOT (cite par Jacques Mortane).
Примечания:
1. Преданный друг Луи Блерио.
Вопросы:
*'D'apres ce recit, quelle idee peut-on se faire de la difficulte de l'expiait realise par
Louis Bleriot?- Montrez l'extreme simplicite avec laquelle s'exprime l'aviateur.
MAURICE HERZOG ET LOUIS
LACHENAL A L'ANNAPURNA
Dans l'histoire de l'alpinisme, c'est une tres grande date que celle du 3 juin
1950: ce jour-la, des hommes, pour la premiere fois, gravirent un des plus
hauts sommets de l'Himalaya et depasserent l'altitude, jamais atteinte encore,
de 8 000 metres.
Ces hommes etaient deux Francais: MAURICE HERZOG et Louis LACHENAL, le
premier un intellectuel, le second un guide de l'ecole de Chamonix. Sept
camarades, de meme nationalite, les avaient accompagnes.
Maurice Herzog, le narrateur, et Louis L.acbenal ont quitte le dernier camp de
base pour tenter l'escalade de l'A.nnapurna. il fait affreusement froid, mais ils
montent quand meme1.
225

Avec la neige qui brille au soleil et saupoudre le moindre rocher, le
decor est d'une radieuse beaute qui me touche infiniment. La transparence
absolue est inhabituelle. Je suis dans un univers de cristal. Les sons
s'entendent mal. L'atmosphere est ouatee.
Une joie m'etreint; je ne peux la definir. Tout ceci est tellement nouveau
et tellement extraordinaire!
Ce n'est pas une course comme j'en ai fait dans les Alpes, ou l'on sent
une volonte derriere soi, des hommes dont on a obscure conscience, des
maisons qu'on peut voir en se retournant.
Ce n'est pas cela.
Une coupure immense me separe du monde. J'evolue dans un domaine
different: desertique, sans vie, desseche. Un domaine fantastique ou la
presence de l'homme n'est pas prevue, ni peut-etre souhaitee. Nous bravons
un interdit, nous passons outre a un refus, et pourtant c'est sans aucune
crainte que nous nous elevons (...).
L'arete sommitale2 se rapproche.
Nous arrivons en contrebas de la grande falaise terminale. La pente en
est tres raide. La neige y est entrecoupee de rochers.
"Couloir!.."
Un geste du doigt. L'un d'entre nous souffle3 a l'autre la cle de la
muraille. La derniere defense!
"Ah!., quelle chance!"
Le couloir dans la falaise est raide, mais praticable.
"Allons-y!"
Lachenal, d'un geste, signifie son accord. Il est tard, plus de midi sans
doute. J'ai perdu conscience de l'heure: il me semble etre parti il y a quel-
ques minutes.
Le ciel est toujours d'un bleu de saphir. A grand-peine, nous tirons vers
la droite et evitons les rochers, preferant, a cause de nos crampons, utiliser
les parties neigeuses. Nous ne tardons pas a prendre pied dans le couloir
terminal. Il est tres incline... nous marquons un temps d'hesitation.
Nous restera-t-i'l assez de force pour surmonter ce dernier obstacle?
Heureusement la neige est dure. En frappant avec les pieds et grace aux
crampons, nous nous maintenons suffisamment. Un faux mouvement serait
fatal. Il n'est pas besoin de tailler des prises pour les mains: le piolet
enfonce aussi loin que possible sert d'ancre.
Lachenal marche merveilleusement. Quel contraste avec les premiers jours!
Ici, il peine, mais il avance. En relevant le nez de temps a autre, nous voyons le
couloir qui debouche sur nous ne savons trop quoi4 une arete probablement.
226

Mais ou est le sommet?
A gauche ou a droite?
Nous allons l'un derriere l'autre, nous arretant a chaque pas. Couches
sur nos piolets, nous essayons de retablir notre respiration et de calmer les
coups de notre c?ur qui bat a tout rompre.
Maintenant, nous sentons que nous y sommes. Nulle difficulte ne peut
nous arreter. Inutile de nous consulter du regard: chacun ne lirait dans les
yeux de l'autre qu'une ferme determination. Un petit detour sur la gauche,
encore quelques pas... L'arete sommitale se rapproche insensiblement.
Quelques blocs rocheux a eviter. Nous nous hissons comme nous pouvons.
Est-ce possible?..
Mais oui! Un vent brutal nous gifle.
Nous sommes... sur l'Annapurna.
8 075 metres.
Notre c?ur deborde d'une joie immense.
"Ah! les autres!., s'ils savaient*!"
Si tous savaient!
Le sommet est une crete de glace en corniche. Les precipices, de l'autre
cote, sont insondables, terrifiants. Ils plongent verticalement sous nos
pieds. Il n'en existe guere d'equivalents dans aucune autre montagne du
monde.
Des nuages flottent a mi-hauteur. Ils cachent la douce et fertile vallee de
Pokhara a 7 000 metres en dessous. Plus haut: rien!
La mission est remplie. Mais quelque chose de beaucoup plus grand est
accompli. Que la vie sera belle maintenant!
Il est inconcevable, brusquement, de realiser son ideal et de se realiser
soi-meme.
Je suis etreint par l'emotion. Jamais je n'ai eprouve joie aussi grande ni
aussi pure.
Cette pierre brune, la plus haute; cette arete de glace... sont-ce la des
buts de toute une vie**? S'agit-il de la limite d'un orgueil?
"Alors, on redescend?"
Lachenal me secoue. Quelles sont ses impressions, a lui? Je ne sais.
Pense-t-il qu'il vient de realiser une course comme dans les Alpes? Croit-il
qu'il faille redescendre comme cela, simplement?
"Une seconde, j'ai des photos a prendre.
- Active""
Je fouille febrilement dans mon sac, en tire l'appareil photographique,
prends le petit drapeau francais qui est enfoui au fond, les fanions. Gestes
227

vains sans doute, mais plus que des symboles.: ils temoignent de pensee
tres affectueuses. Je noue les morceaux de toile, salis par la sueur ou le
aliments, au manche de mon piolet, la seule hampe6 a ma disposition. Puis
je regle mon appareil sur Lachenal:
"Tiens, tu veux me prendre?
- Passe... fais vite!" me dit Lachenal.
Il prend plusieurs photos, puis me rend l'appareil. Je charge en couleurs
et nous recommencons l'operation pour etre certains de ramener7 des
souvenirs qui un jour nous seront chers.
"Tu n'es pas fou? me dit Lachenal. On n'a pas de temps a perdre!., faut
redescendre tout de suite***! "
MAURICE HERZOG. Annapurna premier 8000 (1951)
Примечания:
1. После восхождения обоим пришлось ампутировать отмороженные части рук и
ног. 2. Гребень, ведущий к вершине. 3 Один из нас шепотом сказал другому, как мож-
но преодолеть стену. 4. Nous ne savons trop quoi forme une seule expression signifiant,
quelque chose d'imprecis 5. Поторопись, быстрей. 6. Древко знамени. 7 Rapporter eut
ete plus correct: ramener ne devrait avoir pour complement que des etres vivants. Mais cet
emploi s'etend de plus en plus.
Вопросы:
* Pourquoi les deux hommes pensent-ils ainsi a leurs compagnons?
** Vous semble-t-il qu'un exploit d'ordre sportif puisse constituer le but de toute une vie7
*** Etudiez l'attitude du narrateur et celle de son compagnon, le guide Louis Lachenal
SAVORGNAN DE BRAZZA (1852 1905)
OU LE PERE DES ESCLAVES
Ne a Rome en 1852, entre a l'Ecole Navale en 1868, SAVORGNAN DE BRAZZA fur
naturalise Francais en 1874. Des lors, il n'eut de cesse, -par des exploration^
conduites au plein c?ur de l'Afrique, qu'il n'associat un nouveau territoire a w
-patrie d'adoption. C'etait le Congo.
Mais la plus grande gloire de Brazza, c'est d'avoir renonce a la conquete par /'v
armes et d'y avoir substitue des moyens purement pacifiques, prouvant ainsi que h
mot de "colonisation", retournant a son sens latin propre, pouvait - et devait --
desormais prendre une signification proprement humaine...
228

La Societe Historique avait, le 31 octobre 1882, invite Savorgnan de Brazza a
un punch d'honneur. Henri Martin, au nom de la Societe, accueillit le celebre
explorateur en ces termes: "Je salue le jeune et heroique voyageur qui nous
revient du fond de cette Afrique obscure, champ desormais ouvert a la civilisation
et a la franco. Vous venez d'ouvrir un chapitre a notre histoire coloniale." C'est
alors que Brazza fit la reponse suivante:
Un chapitre nouveau? La verite est que je n'en ai ecrit qu'une ligne: la
premiere et la plus modeste.
Pourtant un grand pas est fait. Le drapeau de la France est desormais
plante au c?ur de l'Afrique, comme un symbole des idees grandes et
genereuses que la France a toujours, plus que toute autre nation, contribue
a repandre. C'est l'amour de la science qui a conduit Bellot' dans les glaces
du pole. Aujourd'hui, l'entree de nos compatriotes en Afrique aura pour
effet d'arreter a sa source le commerce de chair humaine: la traite des
Negres. Car la France, en defendant ses interets nationaux, n'a jamais
abandonne les interets de la civilisation*.
Il y a cinquante ans environ, notre drapeau fut plante au Gabon. Il
y representait des le principe l'idee de liberte, car c'est pour fournir un port
de relache a nos vaisseaux charges d'empecher la traite des Noirs, qu'on
s'etait etabli sur cette partie de la cote africaine. Le bruit s'est repandu vite,
et jusqu'au centre de l'Afrique, qu'il y avait sur les cotes une terre qui
rendait libres ceux qui la touchaient. Quand j'ai penetre .dans ce pays, nos
couleurs etaient connues. On savait qu'elles etaient celles de la liberte. Les
premiers habitants de Franceville ont ete des esclaves liberes. La question
de l'esclavage est une question complexe. On se trouve a chaque instant en
presence de difficultes presque insurmontables. Soutenir l'honneur d'un
pavillon qui arrache leur proie aux negriers n'est pas chose facile, quand on
ne peut pas, quand on ne veut pas employer la violence. (...)
Au debut, j'ai du acheter des hommes a prix d'argent et fort cher, selon
le cours, trois ou quatre cents francs. Je leur disais, quand ils etaient a moi,
buche aux pieds et fourche au cou: "Toi, de quel pays es-tu? - Je suis de
l'interieur. - Veux-tu rester avec moi ou retourner dans ton pays?" Je, leur
faisais toucher le drapeau francais que j'avais hisse. Je leur disais:
"Va, maintenant tu es libre." Ceux de ces hommes qui sont retournes, je les
ai retrouves dans l'interieur. Ils m'ont facilite le chemin. Ils m'ont permis de
remonter jusqu'au centre, la ou il m'etait possible de liberer un esclave au
Prix de quelques colliers, qui valent bien en tout dix centimes. Il etait
constate que tout esclave qui touchait le drapeau francais etait libre.
L'Afrique rend la guerre a qui seme la guerre; mais comme tous les
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autres pays, elle rend la paix a qui seme la paix. Ma reputation allait devant
moi, m'ouvrant la route et les c?urs. On me donnait a mon insu le beau
nom de Pere des Esclaves.
Qu'est-ce, messieurs? Peu de chose. Demain nos liberes iront se faire
reprendre dans le centre si nous ne soutenons pas nos premiers efforts. Je n'ai
rien fait. J'ai seulement montre ce que l'on pouvait faire, li y a un premier
essai, un premier resultat. C'est quelque chose d'etre connu dans ces regions
nouvelles sous le nom de Pere des Esclaves**. N'est-ce pas l'augure de
l'influence bienfaisante qui, seule, doit etre celle de notre pays...?
Cite par l'ecrivain noir RENE MARAN in Savorgnan de Brazza (1951).
Примечания:
1. Французский мореплаватель, погибший в полярных льдах в 1853 г.
Вопросы:
* Un pays peut-il defendre a la fois ses (' interets nationaux " et les " interets de la
civilisation Repondez en vous appuyant sur des exemples historiques.
** Quel beau symbole Savorgnan de Brazza invente-t-il ici?
LE PERE CHARLES DE FOUCAULD
(1853-1916)
RlEN ne semblait predestiner Charles de Foucauld, jeune eleve-officier
a devenir l'un des plus grands apotres de la foi chretienne en Afrique.
Pourtant, apres une crise religieuse qui le conduisait a se retirer a la Trappe
(1800) puis a se faire ordonner pretre (1901), il retourna, comme

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