<<

стр. 9
(всего 13)

СОДЕРЖАНИЕ

>>

genre humain; qu'on laissait bruler tous les jours de jeunes veuves qui
pouvaient donner des enfants a l'Etat, ou du moins elever les leurs; et il le
fit convenir qu'il fallait, si l'on pouvait, abolir un usage si barbare. Setoc
repondit: "Il y a plus de mille ans que les femmes sont en possession de5 se
bruler. Qui de nous osera changer une loi que le temps a consacree? Y a-t-
il rien de plus respectable qu'un ancien abus? - La raison est plus
ancienne, reprit Zadig. Parlez aux chefs des tribus, et je vais trouver la
jeune veuve."
Il se fit presenter a elle; et apres s'etre insinue dans son esprit par des
louanges sur sa beaute, apres lui avoir dit combien c'etait dommage de
mettre au feu tant de charmes, il la loua encore sur sa constance et son
courage. "Vous aimiez donc prodigieusement votre mari? lui dit-il. -
Moi? point du tout, repondit la dame arabe. C'etait un brutal, un jaloux, un
homme insupportable; mais je suis fermement resolue de me jeter sur son
bucher. - II faut, dit Zadig, qu'il y ait apparemment un plaisir bien
delicieux a etre brulee vive. - Ah! cela fait fremir la nature, dit la dame;
mais il faut en passer par la. Je suis devote; je serais perdue de reputation,
et tout le monde se moquerait de moi si je ne me brulais pas." Zadig,
l'ayant fait convenir qu'elle se brulait pour les autres et par vanite, lui parla
longtemps d'une maniere a lui faire aimer un peu la vie, et parvint meme a
lui inspirer quelque bienveillance pour celui qui lui parlait. "Que feriez-
vous enfin, lui dit-il, si la vanite de vous bruler ne vous tenait pas? -
Helas! dit la dame, je crois que je vous prierais de m'epouser."
Zadig etait trop rempli de l'idee d'Astarte6 pour ne pas eluder7 cette
declaration; mais il alla dans l'instant trouver les chefs des tribus, leur dit
ce qui s'etait passe, et leur conseilla de faire une loi par laquelle il ne serait
permis a une veuve de se bruler qu'apres avoir entretenu un jeune homme
tete a tete pendant une heure entiere*. Depuis ce temps aucune dame ne se
brula en Arabie. On eut au seul Zadig l'obligation d'avoir detruit en un jour
une coutume si cruelle, qui durait depuis tant de siecles. Il etait donc le
bienfaiteur de l'Arabie**.
Zadig, Chapitre XI (1747).
Примечания:
1. Страна скифов, Скифия. 2. Брахман или брамин, индуистский жрец, священно-
служитель. 3. Арабский купец, в рабство которому был продан герой сказки Задиг.
313

4. Объяснил, растолковал. 5. Имеют право и обычай. 6. Молодая женщина, в которую
влюблен Задиг и которую он надеется обрести. 7. Уклониться.
Вопросы:
* On comparera ce passage avec La Jeune Veuve de La Fontaine.
** Quelle est l'idee essentielle que detend ici Voltaire? Montrez qu'il la developpe sout,
la forme d'un apologue, que les traits malicieux et spirituels rendent plus plaisant. -
Essayez de definir l'ironie voltairienne.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU (1712 1778)
Force de depouillement et d'analytique precision, la prose francaise risquait
de verser dans une secheresse desolee. Aussi faut-il saluer comme un moment
capital de son histoire l'avenement du Genevois ROUSSEAU, qui sut lui rendre
un souffle, une chaleur trop oublies depuis Bossuet.
Mais le lyrisme de Jean-Jacques ne puise pas aux memes sources que celui de
l'orateur chretien: il provient d'une melancolie un peu vague, s'enveloppe
couramment des brumes de la reverie, et la phrase qu'il inspire n'a tant
d'ampleur et de sinuosite que pour exprimer plus exactement des etats d'ame
eux-memes ondoyants et complexes. Au fond, si la prose de Rousseau est si
volontiers musicale (et d'une musicalite fluide), c'est qu'elle veut traduire,
plutot que des sentiments precis, une sorte de musique interieure.
REVERIE AU BORD DU LAC
Quand le lac1 agite ne me permettait pas la navigation, je passais mon
apres-midi a parcourir l'ile, en herborisant a droite et a gauche; m'asseyant
tantot dans les reduits les plus riants et les plus solitaires pour y rever
a mon aise, tantot sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le
superbe et ravissant coup d'oeil du lac et de ses rivages, couronnes d'un cote
par des montagnes prochaines et, de l'autre, elargis en riantes et fertiles
plaines, dans lesquelles la vue s'etendait jusqu'aux montagnes bleuatres
plus eloignees qui la bornaient.
Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'ile, et j'allais
volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la greve, dans quelque asile cache;
la, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de
mon ame toute autre agitation, la plongeaient dans une reverie delicieuse,
ou la nuit me surprenait souvent sans que je m'en fusse apercu. Le flux et
314

reflux de cette eau, son bruit continu, mais renfle par intervalles, frappant
sans relache mon oreille et mes yeux, suppleaient aux mouvements internes
que la reverie eteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec
plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps a autre
naissait quelque faible et courte reflexion sur l'instabilite des choses de ce
monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image; mais bientot ces
impressions legeres s'effacaient dans l'uniformite du mouvement continu
qui me bercait et qui, sans aucun concours actif de mon ame, ne laissait pas
de2 m'attacher au point qu'appele par l'heure et par le signal convenu je ne
pouvais m'arracher de la sans efforts*.
Reveries d'un Promeneur solitaire (publiees en 1782).
Примечания:
1. Бьеннское озеро, посреди которого находится остров Сен-Пьер. Руссо был там в
сентябре и октябре 1765 г. 2. Ne manquait pas de...
Вопросы:
* Montrez, dans la premiere partie de ce texte, le caractere conventionnel des
qualificatifs: une seule eptthete apporte une nuance plus precise. - Dans la seconde partie,
essayez de marquer le rythme si expressif des phrases: quelle place y tient a cet egard
l'accumulation des imparfaits?
STENDHAL (1783-1842)
Celui-la n'a pas l'ampleur, ni les couleurs, ni les timbres des grands roman-
tiques, ses contemporains. Sa prose, qu'il s'applique a maintenir essentielle-
ment precise et juste, preferant la secheresse au pittoresque, traduit avec une
impitoyable exactitude les pensees et les sentiments les plus fugitifs. Elle a une
transparence etonnante, une intelligence sans defaut.
UNE SOIREE A LA CAMPAGNE
Julien Sorel est precepteur des enfants de Mme de Renal. Un soir que la famille est
rassemblee sous un tilleul, Julien, en parlant d'une facon demonstrative, heurte par
megarde la main de Mme de Renal appuyee sur le dossier d'une chaise.
Cette main se retira bien vite; mais Julien pensa qu'il etait de son devoir
d'obtenir que l'on ne retirat pas cette main quand il la touchait. L'idee d'un
devoir a accomplir, et d'un ridicule, ou plutot d'un sentiment d'inferiorite a
315-

a encourir si l'on n'y parvenait pas, eloigna sur-le-champ tout plaisir de son
c?ur.
Ses regards, le lendemain, quand il revit Mme de Renal, etaient
singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se
battre. Ces regards, si differents de ceux de la veille, firent perdre la tetea
Mme de Renal; elle avait ete bonne pour lui, et il paraissait fache. Elle ne
pouvait detacher ses regards des siens.
La presence de Mme Derville1 permettait a Julien de moins parler et de
s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tete. Son unique affaire, toute
cette journee, fut de se fortifier par la lecture du livre inspire qui retrempait
son ame . Il abregea beaucoup les lecons des enfants, et ensuite, quand la
presence de Mme de Renal vint le rappeler tout a fait aux soins de sa
gloire, il decida qu'il fallait absolument qu'elle permit ce soir-la que sa
rnain restat dans la sienne. Le soleil en baissant, et rapprochant le moment
decisif, fit battre le c?ur de Julien d'une facon singuliere. La nuit vint. Il
observa, avec une joie qui lui ota un poids immense de dessus la poitrine,
qu'elle serait fort obscure. Le ciel, charge de gros nuages, promenes par un
vent tres chaud, semblait annoncer une tempete.
Les deux amies se promenerent fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce
soir-la semblait singulier a Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour
certaines ames delicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.
On s'assit enfin, Mme de Renal a cote de Julien, et Mme Derville pres
de son amie. Preoccupe de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien
a dire. La conversation languissait.
"Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me
viendra?" se dit Julien; car il avait trop de mefiance et de lui et des autres
pour ne pas voir l'etat de son ame.
Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semble prefer-
ables. Que de fois ne desira-t-il pas voir survenir a Mme de Renal quelque
affaire qui l'obligeat de rentrer a la maison et de quitter le jardin! La
violence que Julien etait oblige de se faire etait trop forte pour que sa voix
ne fut pas profondement alteree; bientot la voix de Mme de Renal devint
tremblante aussi, mais Julien ne s'en apercut point. L'affreux combat que le
devoir livrait a la timidite etait trop penible pour qu'il fut en etat de rien
observer hors lui-meme. Neuf heures trois quarts venaient de sonner
a l'horloge du chateau, sans qu'il eut encore rien ose. Julien, indigne de sa
lachete, se dit: "Au moment precis ou dix heures sonneront, j'executerai ce
que, pendant toute la journee, je me suis promis de faire ce soir, ou je
monterai chez moi me bruler la cervelle".
316

Apres un dernier moment d'attente et d'anxiete, pendant lequel l'exces
de l'emotion mettait Julien comme hors de lui, dix heures sonnerent a
l'horloge qui etait au-dessus de sa tete. Chaque coup de cette cloche fatale
retentissait dans sa poitrine et y causait comme un mouvement physique.
Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il
etendit la main, et prit celle de Mme de Renal, qui la retira aussitot. Julien,
sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique bien emu lui-
meme, il fut frappe de la froideur glaciale de la main qu'il prenait; il la
serrait avec une force convulsive; on fit un dernier effort pour la lui oter,
mais enfin cette main lui resta.
Son ame fut inondee de bonheur, non qu'il aimat Mme de Renal, mais
un affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'apercut
de rien, il se crut oblige de parler; sa voix alors etait eclatante et forte.
Celle de Mme de Renal, au contraire, trahissait tant d'emotion que son
amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le danger: "Si
Mme de Renal rentre au salon, je vais retomber dans la position affreuse ou
j'ai passe la journee. J'ai tenu cette main trop peu de temps pour que cela
compte comme un avantage qui m'est acquis."
Au moment ou Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au
salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.
Mme de Renal, qui se levait deja, se rassit, en disant, d'une voix
mourante: "Je me sens, a la verite, un peu malade, mais le grand air me fait
du bien." Ces mots confirmerent le bonheur de Julien, qui, dans ce
moment, etait extreme: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le
plus aimable aux deux amies qui l'ecoutaient. Cependant il y avait encore
un peu de manque de courage dans cette eloquence qui lui arrivait tout a
coup. Il craignait mortellement que Mme Derville, fatiguee du vent qui
commencait a s'elever, et qui precedait la tempete, ne voulut rentrer seule
au salon. Alors il serait reste en tete-a-tete avec Mme de Renal. Il avait eu
presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir; mais il sentait
qu'il etait hors de sa puissance de dire le mot le plus simple a Mme de
Renal. Quelque legers que fussent ses reproches, il allait etre battu, et
l'avantage qu'il venait d'obtenir aneanti*.
Heureusement pour lui, ce soir-la, ses discours touchants et
emphatiques3 trouverent grace devant Mme Derville, qui tres souvent le
trouvait gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Renal, la
main dans celle de Julien, elle ne pensait a rien; elle se laissait vivre. Les
heures qu'on passa sous ce grand tilleul, que la tradition du pays dit plante
par Charles le Temeraire4, furent pour elle une epoque de bonheur. Elle
317

ecoutait avec delices les gemissements du vent dans l'epais feuillage du
tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui commencaient a tomber sur
ses feuilles les plus basses.
Julien ne remarqua pas une circonstance qui l'eut bien rassure: Mme de
Renal, qui avait ete obligee de lui oter sa main, parce qu'elle se leva pour
aider sa cousine a relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser
a leurs pieds, fut a peine assise de nouveau qu'elle lui rendit sa main
presque sans difficulte, et comme si deja c'eut ete entre eux une chose
convenue.
Minuit etait sonne depuis longtemps, il fallut enfin quitter le jardin: on
se separa. Mme de Renal, transportee du bonheur d'aimer, etait tellement
ignorante qu'elle ne se faisait presque aucun reproche. Le bonheur lui otait
le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de Julien, mortellement fatigue
des combats que toute la journee la timidite et l'orgueil s'etaient livres dans
son c?ur**.
Le Rouge et le Noir, I, IX (1830).
Примечания:
1. Родственница и подруга г-жи де Реналь. 2. Жюльен, пылкий поклонник Наполе-
она, читал ''Мемориал Святой Елены", дневник, который вел граф де Лас Казе, сопут-
ствовавший Наполеону в его изгнании. 3. Выспренние, высокопарные. 4. Карл Сме-
лый (1433 - 1477) - последний герцог Бургундии, непримиримый враг французского
короля Людовика XI.
Вопросы:
* On etudiera le conflit de la volonte et de la timidite chez Julien.
** Zola a regrette que le cadre de cette scene n'ait pas ete evoque avec plus
d'exactitude. Qu'en pensez-vous ?
GUSTAVE FLAUBERT (1821 1880)
Veritable forcat des lettres, capable de recommencer la meme 'page quinze
ou vingt fois et n'y mettant le point final qu'au moment ou il en etait pleinement
satisfait, FLAUBERT offre l'image de l'ecrivain consciencieux jusqu'a la torture.
De la ses "affres", ses decouragements, cette angoisse si souvent ressentie de
ne jamais atteindre le terme de l'?uvre entreprise. De la aussi, parfois, une
certaine monotonie dans le style, trop tendu a force de viser a la perfection.
318

Mais l'?uvre de Flaubert abonde egalement en pages d'une belle coulee
classique, ou la reussite masque l'effort.
VICTOR, LE NEVEU DE FELICITE1
Il arrivait le dimanche apres la messe, les joues roses, la poitrine nue, et
sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traversee. Tout de suite, elle
dressait son couvert. Ils dejeunaient l'un en face de l'autre; et, mangeant
elle-meme le moins possible pour epargner la depense, elle le bourrait
tellement de nourriture qu'il finissait par s'endormir. Au premier coup des
vepres, elle le reveillait, brossait son pantalon, nouait sa cravate, et se
rendait a l'eglise, appuyee sur son bras dans un orgueil maternel.
Ses parents le chargeaient toujours d'en2 tirer quelque chose, soit un
paquet de cassonade4, du savon, de l'eau-de-vie, parfois meme de l'argent.
Il apportait ses nippes5 a raccommoder et elle acceptait cette besogne,
heureuse d'une occasion qui le forcait a revenir.
Au mois d'aout, son pere l'emmena au cabotage6.
C'etait l'epoque des vacances. L'arrivee des enfants7 la consola. Mais
Paul devenait capricieux, et Virginie n'avait plus l'age d'etre tutoyee, ce qui
mettait une gene, une barriere entre elles.
Victor alla successivement a Morlaix. a Dunkerque et a Brighton; au
retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La premiere fois, ce fut
une boite en coquilles, la seconde, une tasse a cafe; la troisieme, un grand
bonhomme en pain d'epice. Il embellisait, avait la taille bien prise, un peu
moustache, de bons yeax francs, et un petit chapeau de cuir, place en
arriere comme un pilote. Il l'amusait en lui racontant des histoires melees
de termes marins.
Un lundi, 14 juillet 1810 (elle n'oublia pas la date), Victor annonca qu'il
etait engage au long cours8 et, dans la nuit du surlendemain, par le
paquebot de Honfleur9, irait rejoindre sa goelette10, qui devait demarrer11
du Havre prochainement. Il serait, peut-etre, deux ans parti.
La perspective d'une telle absence desola Felicite; et pour lui dire
encore adieu, le mercredi soir, apres le diner de Madame, elle chaussa des
galoches12, et avala les quatre lieues qui separaient Pont-1'Eveque de
Honfleur.
Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre a gauche, elle prit
a droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas; desgens qu'elle
accosta14 l'engagerent a se hater. Elle fit le tour du bassin rempli des
navires, se heurtait contre des amarres15; puis le terrain s'abaissa, des
319

lumieres s'entrecroiserent, et elle se crut folle, en apercevant des chevaux
dans le ciel.
Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrayes par la mer. Un palan16
qui les enlevait les descendait dans un bateau, ou des voyageurs se
bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les sacs
de grain; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait; et un mousse
restait accoude sur le bossoir17, indifferent a tout cela. Felicite, qui ne
l'avait pas reconnu, criait: "Victor!"; il leva la tete; elle s'elancait, quand on
retira l'echelle tout a coup*.
Un C?ur simple (1877).
Примечания:
1. Имя служанки, чью жизнь Флобер описал в "Простом сердце" 2. У нее. т.е. у
Фелисите. 3. Soit = c'est-a-dire. 4. Плохо очищенный сахар коричневатого цвета. 5. По-
ношенная одежда, тряпье. 6. Торговые морские рейсы между портами, находящимися
на одном побережье. 7. Дети госпожи Обен, хозяйки Фелисите. 8. В дальнее плавание.
9. Порт в устье Сены. 10. Шхуну. Название происходит, повидимому, от goeland -
чайка. И. Отчалить, т.е. отправиться в плавание. 12. Грубые башмаки, изготовленные
из дерева, либо с деревянной подошвой. 13. В субпрефектуре Кальвадос в Нормандии.
14. Подошла, обратилась. 15. Швартовы - канаты, которыми судно удерживается >
причальной стенки. 16. Полиспаст, грузоподъемное устройство. 17. Крамбол - балка,
на которой подвешивается якорь.
Вопросы:
* Comment l'auteur nous interesse-t-il a cette pauvre femme. - Montrez la couleur
maritime du passage.
GUY DE MAUPASSANT (1850-1893)
ENTRE les romanciers de l'epoque realiste ou naturaliste, MAUPASSANT se
distingue par la force nerveuse de son style, la simplicite de ses moyens
d'expression.Voici une nouvelle, dont le theme a inspire plus d'un poete ou d'un
chansonnier (par exemple Tennyson dans Enoch Arden, ou l'auteur inconnu de
la vieille chanson du Marin qui revient de guerre ). Une intense emotion, une
grande pitie se degagent de ce drame des humbles. Elles sont a la mesure de la
discretion voulue par l'auteur.
320

LE RETOUR
La mer fouette la cote de sa vague courte et monotone. De petits nuages
blancs passent vite a travers le grand ciel bleu, emportes par le vent rapide,
comme des oiseaux; et le village, dans le pli du vallon qui descend vers
l'ocean, se chauffe au soleil.
Tout a l'entree, la maison des Martin-Levesque, seule, au bord de la
route. C'est une petite demeure de pecheur, aux murs d'argile, au toit de
chaume empanache d'iris bleus. Un jardin large comme un mouchoir, ou
poussent des oignons, quelques choux, du persil, du cerfeuil, se carre2
devant la porte. Une haie le clot le long du chemin.
L'homme est a la peche, et la femme, devant la loge, repare les mailles
d'un grand filet brun, tendu sur le mur ainsi qu'une immense toile
d'araignee. Une fillette de quatorze ans, a l'entree du jardin, assise sur une
chaise de paille, penchee en arriere, raccommode du linge, du linge de
pauvre, rapiece, reprise deja. Une autre gamine, plus jeune d'un an, berce
dans ses bras un enfant tout petit, encore sans geste et sans parole; et deux
mioches3 de deux ou trois ans, le derriere dans la terre, nez a nez, jardinent
de leurs mains maladroites et se jettent des poignees de poussiere dans la
figure.
Personne ne parle. Seul le moutard" qu'on essaie d'endormir pleure
d'une facon continue, avec une petite voix aigre et frele. Un chat dort sur la
fenetre; et des giroflees epanouies font, au pied du mur, un beau bourrelet
de fleurs blanches, sur qui4 bourdonne un peuple de mouches.
La fillette qui coud pres de l'entree appelle tout a coup:
" M'man ! "
La mere repond:
"Que qu'tas?
- Le r'voila5".
Elles sont inquietes depuis le matin, parce qu'un homme rode autour de
la maison; un vieux homme qui a l'air d'un pauvre. Elles l'ont apercu
comme elles allaient conduire le pere a son bateau, pour l'embarquer. Il ,
etait assis sur le fosse, en face de leur porte. Puis, quand elles sont
revenues de la plage, elles l'ont retrouve la, qui regardait la maison.
Il semblait malade et tres miserable. Il n'avait pas bouge pendant plus
d'une heure; puis, voyant qu'on le considerait comme un malfaiteur, il
s'etait leve et etait parti en trainant la jambe.
Mais bientot elles l'avaient vu revenir de son pas lent et fatigue; et il
s'etait encore assis, un peu plus loin cette fois, comme pour les guetter.
321

La mere et les fillettes avaient peur. La mere surtout se tracassait parce
qu'elle etait d'un naturel craintif, et que son homme, Levesque, ne devait
revenir de la mer qu'a la nuit tombante.
Son mari s'appelait Levesque; elle, on la nommait Martin, et on les avait
baptises les Martin-Levesque. Voici pourquoi: elle avait epouse en
premieres noces un matelot du nom de Martin, qui allait tous les etes
a Terre-Neuve, a la peche de la morue.
Apres deux annees de mariage, elle avait de lui une petite fille et elle
etait encore grosse de six mois quand le batiment qui portait son mari, les
Deux-S?urs, un trois-mats de Dieppe, disparut.
On n'en eut jamais aucune nouvelle; aucun des marins qui le montaient
ne revint; on le considera donc comme perdu corps et biens6.
La Martin attendit son homme pendant dix ans, elevant a grand-peine
ses deux enfants; puis, comme elle etait vaillante et bonne femme, un
pecheur du pays, Levesque, veuf avec un garcon, la demanda en mariage.
Elle l'epousa, et eut encore de lui deux enfants en trois ans.
Ils vivaient peniblement, laborieusement. Le pain etait cher et la viande
presque inconnue dans la demeure. On s'endettait parfois chez le
boulanger, en hiver, pendant les mois de bourrasques. Les petits se
portaient bien, cependant. On disait:
"C'est des braves gens, les Martin-Levesque. La Martin est dure a la
peine, et Levesque n'a pas son pareil pour la peche."
La fillette assise a la barriere reprit:
"On dirait qu'y nous connait. C'est p't-etre ben queque pauvre
d'Epreville ou. d'Auzebosc7."
Mais la mere ne s'y trompait pas. Non, non, ca n'etait pas quelqu'un du
pays, pour sur!
Comme il ne remuait pas plus qu'un pieu, et qu'il fixait ses yeux avec
obstination sur le logis des Martin-Levesque, la Martin devint furieuse et,
la peur la rendant brave, elle saisit une pelle et sortit devant la porte.
"Que que vous faites la?" cria-t-elle au vagabond.
Il repondit d'une voix enrouee:
"J'prends la fraiche, donc! J'vous fais-ti tort8? "
Elle reprit:
"Pourque qu'vous etes quasiment en espionnance devant ma maison9?"
L'homme repliqua:
"Je n'fais d'mal a personne. C'est-i point10 permis d's'asseoir sur la
route?"
Ne trouvant rien a repondre, elle rentra chez elle.
322

Le journee s'ecoula lentement. Vers midi, l'homme disparut. Mais il
repassa vers cinq heures. On ne le vit plus dans la soiree.
Levesque rentra a la nuit tombee. On lui dit la chose. Il conclut:
"C'est queque fouineur ou queque malicieux11."
Et il se coucha sans inquietude, tandis que sa compagne songeait a ce
rodeur qui l'avait regardee avec des yeux si droles12.
Quand le jour vint, il faisait grand vent, et le matelot, voyant qu'il ne
pourrait prendre la mer, aida sa femme a raccommoder ses filets.
Vers neuf heures, la fille ainee, une Martin, qui etait allee chercher du
pain, rentra en courant, la mine effaree et cria:
"M'man, le r'voila!"
La mere eut une emotion, et, toute pale, dit a son homme:
"Va li parler, Levesque, pour qu'il ne nous guette point comme ca,
parce que, me, ca me tourne les sangs 13."
Et Levesque, un grand matelot au teint de brique, a la barbe drue et
rouge, a l'?il bleu perce d'un point noir, au cou fort, enveloppe toujours de
laine par crainte du vent et de la pluie au large, sortit tranquillement et
s'approcha du rodeur.
La mere et les enfants les regardaient de loin, anxieux et fremissants.
Tout a coup, l'inconnu se leva et s'en vint, avec Levesque, vers la
maison.
La Martin, effaree, se reculait. Son homme lui dit:
"Donne-lui un p'tieu de pain et un verre de cidre, 1 n'a rien maque
depuis avant-hier14."
Et ils entrerent tous deux dans le logis, suivis de la femme et des
enfants. Le rodeur s'assit et se mit a manger, la tete baissee sous tous les
regards.
La mere, debout, le devisageait; les deux grandes filles, les Martin,
adossees a la porte, l'une portant le dernier enfant, plantaient sur lui leurs
yeux avides, et les deux mioches, assis dans les cendres de la cheminee,
avaient cesse de jouer avec la marmite noire, comme pour contempler aussi
cet etranger.
Levesque, ayant pris une chaise, lui demanda:
"Alors vous v'nez de loin?
- J'viens d'Cette15.
- A pied, comme ca?..
- Oui, a pied. Quand on n'a pas les moyens, faut ben.
- Ousque16 vous allez donc?
- J'allais t'ici17.
323

- Vous y connaissez quequ'un?
- Ca se peut ben."
Ils se turent. Il mangeait lentement, bien qu'il fut affame, et il buvait une
gorgee de cidre apres chaque bouchee de pain. 11 avait un visage use, ride,
creux partout, et semblait avoir beaucoup souffert.
Levesque lui demanda brusquement:
"Comment que vous vous nommez?"
Il repondit sans lever le nez:
"Je me nomme Martin. "
Un etrange frisson secoua la mere. Elle fit un pas, comme pour voir de
plus pres le vagabond, et demeura en face de lui, les bras pendants, la
bouche ouverte. Personne ne disait plus rien. Levesque enfin reprit:
"Etes-vous d'ici?"
Il repondit:
"J'suis d'ici."
Et comme il levait enfin la tete, les yeux de la femme et les siens se
rencontrerent et demeurerent fixes, meles, comme si les regards se fussent
accroches.
Et elle prononca tout a coup, d'une voix changee, basse, tremblante:
"C'est-y te'8, mon homme?"
Il articula lentement:
"Oui, c'est me19."
II ne remua pas, continuant a macher son pain.
Levesque, plus surpris qu'emu, balbutia:
"C'est te, Martin?"
L'autre dit simplement:
"Oui, c'est me."
Et le second mari demanda:
" D'ou que tu d'viens donc?"
Le premier raconta:
"D'ia cote d'Afrique. J'ons sombre sur un banc. J'nous sommes ensauves
a trois. Picard, Vatinel et me. Et pi j'avons ete pris20 par des sauvages qui
nous ont tenus douze ans. Picard et Vatinel sont morts. C'est un voyageui
anglais qui m'a pris-t-en passant21 et qui m'a reconduit a Cette. Et me v'ia"
La Martin s'etait mise a pleurer, la figure dans son tablier.
Levesque prononca:
"Que que j'allons fe, a c't'heure22?"
Martin demanda:
"C'est te qu'es s'n'homme?"
324

Levesque repondit:
"Oui, c'est me!"
Ils se regarderent et se turent.
Alors, Martin, considerant les enfants en cercle autour de lui, designa
d'un coup de tete les deux fillettes.
"C'est-i1 les miennes?"
Levesque dit:
"C'est les tiennes."
Une se leva point; il ne les embrassa point; il constata seulement:
"Bon Dieu, qu'a sont grandes23!"
Levesque repeta:
"Que que j'allons fe?"
Martin, perplexe, ne savait guere plus. Enfin il se decida
"Moi, j'frai a ton desir. Je n'veux pas t'faire tort. C'est contrariant tout de
meme, vu la maison. J'ai deux etants, tu n'as trois24, chacun les siens. La
mere, c'est-ti a te, c'est-ti a me? J'suis consentant a ce qui te plaira; mais la
maison, c'est a me, vu qu'mon pere me l'a laissee, que j'y suis ne, et qu'elle
a des papiers chez le notaire."
La Martin pleurait toujours, par petits sanglots caches dans la toile
bleue du tablier. Les deux grandes fillettes s'etaient rapprochees et
regardaient leur pere avec inquietude.
Il avait fini de manger. Il dit a son tour:
"Que que j'allons fe?"
Levesque eut une idee:
"Faut aller chez l'cure, i' decidera."
Martin se leva, et, comme il s'avancait vers sa femme, elle se jeta sur sa
poitrine en sanglotant:
"Mon homme! te v'ia! Martin, mon pauvre Martin, te v'ia!"
Et elle le tenait a pleins bras, traversee brusquement par un souffle
d'autrefois, par une grande secousse de souvenirs qui lui rappelaient ses
vingt ans et ses premieres etreintes.
Martin, emu lui-meme, l'embrassait sur son bonnet. Les deux enfants,
dans la cheminee, se mirent a hurler ensemble en entendant pleurer leur
mere, et le dernier-ne, dans les bras de la seconde des Martin, clama d'une
voix aigue comme un ufre faux.
Levesque, debout, attendait:
"Allons, dit-il, faut se mettre en regle."
Martin lacha sa femme, et, comme il regardait ses deux filles, la mere
leur dit:
325

"Baisez vot'pe25, au moins."
Elles s'approcherent en meme temps, l'?il sec, etonnees, un peu
craintives. Et il les embrassa l'une apres l'autre, sur les deux joues, d'un
gros becot26 paysan. En voyant approcher cet inconnu, le petit enfant
poussa des cris si percants, qu'il faillit etre pris de convulsions.
Puis les deux hommes sortirent ensemble.
Comme ils passaient devant le cafe du Commerce, Levesque demanda:
"Si nous prenions toujours27 une goutte28?
- Moi j'veux ben", declara Martin.
Ils entrerent, s'assirent dans la piece encore vide.
"Eh! Chicot, deux fil-en-six29, de la bonne, c'est Martin qu'est r'venu.
Martin, celui a ma femme, tu sais ben, Martin des Deux-S?urs, qu'etait
perdu".
Et le cabaretier, trois verres d'une main, un carafon de l'autre,
s'approcha, ventru, sanguin, bouffi de graisse, et demanda d'un air
tranquille:
"Tiens! te v'ia donc, Martin?"
Martin repondit:
"Me v'la*!..."
GUY DE MAUPASSANT. Contes.
Примечания:
1. См. наш Том П. 2. Находился (глагол подразумевает, что огородик был квадрат-
ной формы). 3. Малышей (разг.). 4. Normalement, on attendrait sur lesquelles. Sur qui ne
s'emploie plus guere aujourd'hui que pour les personnes. 5. Parler campagnard.: Maman! -
Qu'est-ce que lu as?-Le revoila: le voila encore (familier). 6. Морской термин, озна-
чающий, что погибло все- экипаж, груз и судно. 7. Qu'il nous connait. - Peut-etre
bien. - Quelque pauvre. 8. Prendre la fraiche, дышу свежим воздухом. - Est-ce que /с
vous fais ton? 9. Pourquoi etes-vous comme en espionnage... 10. C'est-// point, n'est-ce
point?.. 11. Какой-нибудь любопытный или злоумышленник. 12. Странные
13. Va lui parler. - Ca me tourne les sangs: меня это тревожит, пугает. 14. Donne-lui un
petit peu de pain. - II n'a rien mache, mange... 15. Сет, порт на Средиземном море
16. Ou est-ce que... 17. J'allais ici (liaison fautive et populaire). 18. Toi. - 19. Moi. 20. Мы
(судно) разбились и потонули на рифе. Nous nous sommes sauves. - Nous тот, ete
pris. 21. M'a pris en passant, (liaison fautive.) 22. Qu'allons-nous faire a cette heure,
maintenant? 23. Qu'elles sont grandes! 24. J'ai deux enfants, tu en as trois. 25. Votre peie
26. Поцелуй в щеку (разг.). 27. Все-таки, по крайней мере. 28. По стаканчик)
29. Крепкая нормандская водка.
/
326

Вопросы:
* Pouvez-vous dire ce qu'il y a de typiquement normand dans ce recit? - Montrai: la
parfait accord entre le langage et la psychologie des personnages.
MARCEL PROUST (1871-1922)
Contrairement a ce qu'on pourrait imaginer, le style de PROUST n'a rien
d'affecte. S'il est contourne, sinueux, charge d'indications minutieuses et
d'images patiemment developpees, c'est qu'il s'applique a decrire des etats de
conscience eux-memes fort embrouilles et a restituer les efforts d'une memoire
jamais lasse de scruter le passe. Ainsi, comme l'ecrivain l'a specifie lui-meme,
l'espece d'embarras, voire de confusion qu'il met a s'exprimer, n'a d'autre
cause que son souci de "respecter la marche naturelle" de sa pensee...
En fait, on se trouve la en presence d'un art nouveau, d'une sorte de style de
dechiffrage, comme diraient les musiciens, s'enfoncant jusqu'aux racines de
l'etre et associant etroitement le lecteur aux investigations douloureuses de
l'auteur...
LA MADELEINE
Il y avait deja bien des annees que, de Combray1 tout ce qui n'etait pas
le theatre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un
jour d'hiver, comme je rentrais a la maison, ma mere, voyant que j'avais
froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de the.
Je refusai d'abord, et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher
un de ces gateaux courts et dodus appeles petites madeleines qui semblent
avoir ete moules dans la valve rainuree2 d'une coquille de Saint-Jacques. Et
bientot, machinalement, accable par la morne journee et la perspective d'un
triste lendemain, je portai a mes levres une cuilleree du the ou j'avais laisse
s'amollir un morceau de madeleine. Mais a l'instant meme ou la gorgee
melee des miettes du gateau toucha mon palais, je tressaillis, attentif a ce
qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir delicieux m'avait envahi,
isole, sans la notion de sa cause3. Il m'avait aussitot rendu les vicissitudes
de la vie indifferentes, ses desastres inoffensifs, sa brievete illusoire, de la
meme facon qu'opere l'amour, en me remplissant d'une essence precieuse:
ou plutot cette essence n'etait pas en moi, elle etait moi. J'avais cesse de me
sentir mediocre, contingent4 mortel. D'ou avait pu me venir cette puissante
joie? Je sentais qu'elle etait liee au gout du the et du gateau, mais qu'elle le
depassait infiniment, ne devait pas etre de meme nature. D'ou venait-elle?
327

Que signifiait-elle? Ou l'apprehender? Je bois une seconde gorgee ou je ne
trouve rien de plus que dans la premiere, une troisieme qui m'apporte un
peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrete, la vertu du breuvage
semble diminuer. Il est clair que la verite que je cherche n'est pas en lui.
mais en moi. Il l'y a eveillee, mais ne la connait pas et ne peut que repeter
indefiniment, avec de moins en moins de force, ce meme temoignage que
je ne sais pas interpreter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et
retrouver intact, a ma disposition, tout a l'heure pour un eclaircissement
decisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est a lui de Irouver
la verite. Mais comment? Grave incertitude, toutes les fois que l'esprit st
sent depasse par lui-meme; quand lui, le chercheur, est tout ensemble5 le
pays obscur ou il doit chercher et ou tout son bagage ne lui sera de rien
Chercher? pas seulement: creer. Il est en face de quelque chose qui n'est
pas encore et que seul il peut realiser, puis faire entrer dans sa lumiere (...).
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce gout, c'etait celui du petit
morceau de madeleine que le dimanche matin a Combray (parce que ce
jour-la je ne sortais pas avant l'heure de la messe), quand j'allais lui dire
bonjour dans sa chambre, ma tante Leonie m'offrait apres l'avoir trempe
dans son infusion de the ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne
m'avait rien rappele avant que je n'y eusse goute; peut-etre parce que, en
ayant souvent apercu depuis, sans en manger, sur les tablettes des
patissiers, leur image avait quitte ces jours de Combray pour se lier
a d'autres plus recents; peut-etre parce que, de ces souvenirs abandonnes si
longtemps hors de la memoire, rien ne survivait, tout s'etait desagrege; les
formes - et celle aussi du petit coquillage de patisserie, si grassement
sensuel, sous son plissage severe et devot - s'etaient abolies ou
ensommeillees, avaient perdu la force d'expansion qui leur eut permis de
rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passe ancien rien ne subsiste,
apres la mort des etres, apres la destraction des choses, seules, plus freles,
mais plus vivaces, plus immaterielles, plus persistantes, plus fideles,
l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des ames, a se
rappeler, a attendre, a esperer, sur la ruine de tout le reste, a porter sans
flechir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'edifice immense du
souvenir*.
Du cote de chez Swann, I (1913).
Примечания:
I. Юный Пруст проводил каникулы у двоюродной бабушки в Ильере неподалек)
от Шартра. Здесь Ильер именуется Комбре. 2. Зубчатой. 3. Sans que j'eusse conscience
de sa cause. 4. Отданным на волю случая. 5. Одновременно.
328

Вопросы:
* Comment cette, page justifie-t-elle le titre general de t'?uvre de Proust: "A la
recherche du temps perdu"? - (Perdu = oublie.)
FRANCOIS MAURIAC (ne en 1885)
C'n. Y a en Mauriac un sensuel hante par les problemes du peche et de la
grace, si sa -prose a parfois le sombre eclat ou se refletent les angoisses du
chretien, elle peut aussi exprimer le diame humain avec une nettete, une
simplicite qui sont d'un grand artiste. A cet ecrivain genereux le prix Nobel de
litterature, en 7952, est venu apporter une consecration universelle.
RUPTURE
Robert Costadot etait presque fiance a Rose Revolou. Mais, depuis que la famille de ˜
celle-ci est ruinee, la mere de Robert fait tous ses efforts pour rompre les fiancailles. Fina-
lement, le jeune homme cede a l'influence maternelle et decide de reprendre sa liberte.
Comme l'orage grondait sur Bordeaux depuis deux jours, elle lui avait
dit:
"S'il pleut, attendez-moi chez le patissier, en face du jardin: oui. chez
Jaeger; a six heures il n'y a personne."
Le quart de six heures avait sonne. Robert avait deja mange trois
gateaux, et, maintenant, il etait ec?ure. L'eau ruisselait contre la boutique.
"Si dans cinq minutes elle n'est pas la, je partirai...", songeait-il. Il avait ses
nerfs des jouis d'orage, il en avait conscience: il connaissait et redoutait
cette irritabilite presque folle. Comme dans son enfance, le front colle a la
vitre, il observa le jet illinuscule de chaque goutte sur le trottoir.
Il se disait bien que Rose avait du etre retardee pai la pluie: elle ne
pensait a rien, elle ne devait pas avoir de parapluie; elle arriverait dans un
joli etat. . Il tourna les yeux vers les deux jeunes filles qui l'avaient servi
tout a l'heure et qui chuchotaient derriere le comptoir. Il essaya d'imaginer
l'impression que leur ferait Rose, et eut honte de sa honte. Il se leva, mit
une piece de monnaie sur la table... Alors, il vit Rose qui s'arretait devant la
porte, fermait avec peine un ridicule parapluie d'homme qu'avait du lui
preter Chardon. Le vent collait contre ses cuisses une jupe mouillee. Elle
entra, ne sut ou poser son parapluie ruisselant qu'une des demoiselles lui
prit des mains, et alla s'asseoir pres de Robert.
"J'ai couru", dit-elle.
Il lui jeta un regard a la derobee:
"En quel etat tu es! tu vas attraper mal...
329

- Oh! je suis resistante! Ma jupe est lourde de pluie, j'ai les pieds
trempes, et je ne me changerai que dans deux heures! Mais ca ne fait rien,
tu es la.
- Tu te negliges trop. Rose. Tu meprises trop..."
Elle l'interrompit, croyant que c'etait une louange:
"Non, non... je ne suis pas plus courageuse qu'une autre, je n'ai aucun
merite a ne pas penser a certaines choses: rien n'a d'importance que nous
deux", dit-elle a voix basse.
Elle approcha de ses levres le verre de malaga1 qu'on lui avait apporte.
"Il faudrait aussi penser a moi, dit-il, penser a la petite Rose que j'ai
aimee..."
Elle le regarda avec etonnement. Il insista:
"Elle n'avait pas une jupe trempee de pluie, cette petite Rose, ni des
souliers pleins d'eau, ni des meches sous son vieux chapeau"... Ce n'est pas
un reproche, reprit-il vivement. Mais quelquefois, il faut me pardonner si je
dois faire un effort... "
Elle ne le quittait pas des yeux. Il perdait pied:
"Je voudrais que tu aies pitie de toi-meme... je veux dire: de ton visage,
de tes mains, de tout ton corps.. "
Elle cacha vivement ses mains sous la table. Elle etait devenue pale:
"Je ne te plais plus?
- Ce n'est pas la question. Rose... Je te demande d'avoir pitie de toi-
meme. Tu es la seule femme que je n'aie jamais vue se regarder dans une
glace. Il te suffirait d'un regard pour comprendre ce que je veux dire."
Le magasin etait assombri par la pluie epaisse et par les ormeaux du
cours de Gourgue. Elle avait baisse la tete sur le babaA qu'elle mangeait. Il
comprit qu'elle pleurait et n'en fut pas attendri. Ce qu'il eprouvait, c'etait
cet agacement, cette crispation qui se traduisit par ces mots a peine
murmures: "Allons, bon! des larmes maintenant..." Elle dit, sans lever la
tete:
"Je merite tes reproches, cheri, mais si! Je vais t'expliquer: j'ai ete
habituee a etre servie, depuis mon enfance. On faisait tout pour moi; on
preparait mon bain, on faisait chauffer mon peignoir, la femme de chambre
me frictionnait, me coiffait. Crois-tu que jusqu'a ces derniers temps, je
n'avais jamais boutonne mes bottines moi-meme? Maintenant je rentre tard,
je me leve a l'aube... Alors, je simplifie. Je me rends compte que je ne fais
pas le necessaire... Je croyais que nous nous aimions au-dela de toutes ces
choses... Je croyais que notre amour..."
Elle ne put continuer. Un sanglot l'etouffait. Il ne l'aidait d'aucune
parole. Il attendait, avec le sentiment obscur qu'ils suivaient tous deux une
route inconnue qui pouvait le mener bien plus loin qu'il n'eut ose le rever.
Tout a coup, elle lui prit la main, il vit de tout pres sa petite figure jaune et
330

mouillee. Il sentit son baleine amere:
"Pourtant, samedi soir, dans le rond de tilleuls, je te plaisais?"
Il repondit d'un ton excede: "Mais oui; mais oui!" Elle l'appela:
"Robert!" Elle eut le sentiment qu'il s'eloignait, qu'il etait deja trop loin
pour que sa voix portat jusqu'a lui. Mais non, ce n'etait pas vrai, elle le
voyait assis la, une table les separait. C'etait son fiance, et elle serait sa
femme en octobre. Et lui, il eprouvait en meme temps qu'elle son angoisse
et retenait ses coups.
"Tu vas prendre mal, dit-il. Viens a la maison, j'allumerai un grand
feu."
Elle le remercia humblement. Ils s'enfoncerent sous la pluie et, jusqu'a
la maison Costadot, n'echangerent plus une parole. Robert savait que, ce
jour-la, sa mere rentrait tard de la reunion des dames de charite. Il
introduisit Rose, non dans sa chambre, mais au petit salon, et fit porter de
la cuisine des fagots de sarments4. Il lui dit d'enlever ses souliers. Elle
rougit:
"Pardonne-moi, je crois que j'ai un bas troue... "
II detourna un peu la tete. Ses vetements fumaient autour d'elle. Dans la
glace de la cheminee, elle se vit tout a coup telle qu'elle apparaissait a
Robert. Elle enleva son chapeau et essaya de rattraper ses meches. Il avait
pris les bottines, il en toucha les semelles et les rapprocha du feu. Rose, qui
etait debout, se pencha vers lui assis un peu en retrait et, pour l'obliger a la
regarder, lui prit la tete a deux mains:
"Tu es bon", dit-elle avec elan.
Il protesta violemment:
"Non, ne le crois pas. Rose. Non, je ne suis pas bon."
Et tout a coup, ces mots qu'il n'avait pas prepares, cette petite phrase qui
s'etait formee en lui a son insu s'echappa, sortit de lui comme un jet de
salive, de seve ou de sang:
"Pardonne-moi, je ne t'aime plus*."
Les Chemins de la Mer (1939).
Примечания:
1. Сладкое, ароматное испанское вино либо вино из винограда сорта малага. Во
Франции его иногда пьют горячим. 2. Роза, после того как ее семья разорилась, по-
ступила на службу в магазин продавщицей. 3. Ромовая баба. 4. Обрезанные побеги
виноградной лозы. На юге Франции их используют как дрова.
Вопросы:
* Montrez ce que la scene a de dramatique, au double sens du terme. - Quel est le
caractere du jeune homme, tel qu'on peut le supposer d'apres ce passage?
331

JEAN COCTEAU (1892-1963)
JEAN COCTEAU est l'acrobate, le prestidigitateur deslettres francaises. Dans
tous les genres ou il s'est essaye (et l'on sait qu'il ne se contente pas d'ecrire,
mais qu'il dessine aussi et tourne des films), il a apporte une optique originale,
une maniere de saisir et de presenter les choses qui n'est qu'a lui. Cependant,
c'est sans doute lorsqu'il a parle de l'enfance que cet enfant terrible de la
litterature a le mieux laisse paraitre son gout pour les etres etranges et les
destins hors serie.
LES ENFANTS TERRIBLES
La scene (une bataille entre ecoliers a coups de boules de neige) se passe a Paris, entre
la rue d'Amsterdam et la rue de Clichy, non loin du petit lycee Condorcet.
Ce soir-la, c'etait la neige. Elle tombait depuis la veille et naturellement
plantait un autre decor. La cite reculait dans les ages; il semblait que la
neige, disparue de la terre confortable, ne descendait plus nulle part
ailleurs et ne s'amoncelait que la.
Les eleves qui se rendaient en classe avaient deja gache, mache, tasse,
arrache de glissades le sol dur et boueux. La neige sale formait une orniere
le long du ruisseau. Enfin cette neige devenait la neige sur les marches, les
marquises et les facades des petits hotels. Bourrelets, corniches, paquets
lourds de choses legeres, au lieu d'epaissir les lignes, faisaient flotter
autour une sorte d'emotion, de pressentiment, et grace a cette neige qui
luisait d'elle-meme avec la douceur des montres au radium, l'ame du luxe
traversait les pierres, se faisait visible, devenait ce velours qui rapetissait la
cite, la meublait, l'enchantait, la transformait en salon fantome.
En bas, le spectacle etait moins doux. Les becs de gaz eclairaient mal
une sorte de champ de bataille vide. Le sol ecorche vif montrait des paves
inegaux sous les dechirures du verglas; devant les bouches d'egout, des
talus de neige sale favorisaient l'embuscade, une bise scelerate baissait le
gaz par intervalles et les coins d'ombre soignaient deja leurs morts.
De ce point de vue l'optique changeait. Les hotels cessaient d'etre les
loges d'un theatre etrange et devenaient bel et bien des demeures eteintes
expres, barricadees sur le passage de l'ennemi. Car la neige enlevait a la
cite son allure de place libre ouverte aux jongleurs, bateleurs1, bourreaux et
marchands. Elle lui assignait un sens special, un emploi defini de champ de
bataille.
Des quatre heures dix, l'affaire etait engagee de telle sorte qu'il devenait
332

hasardeux de depasser le porche. Sous ce porche se massaient les reserves2
giossies de nouveaux combattants qui arrivaient seuls ou deux par deux*.
" As-tu vu Dargelos? - Oui... non, je ne sais pas. "
La reponse etait faite par un eleve qui, aide d'un autre, soutenait un des
premiers blesses et le ramenait de la cite sous le porche. Le blesse, un
mouchoir autour du genou, sautait a cloche-pied en s'accrochant aux
epaules.
Le questionneur avait une figure pale, des yeux tristes. Ce devait etre
des yeux d'infirme; il claudiquait et la pelerine qui lui tombait a mi-jambes
paraissait cacher une bosse, une protuberance4, quelque extraordinaire
deformation. Soudain, il rejeta en arriere les pans de sa pelerine, s'approcha
d'un angle ou s'entassaient les sacs des eleves, et l'on vit que sa demarche,
cette hanche malade etaient simulees par une facon de porter sa lourde
serviette de cuir. Il abandonna la serviette et cessa d'etre infirme, mais ses
yeux resterent pareils.
Il se dirigea vers la bataille.
A droite, sur le trottoir qui touchait la voute, on interrogeait un
prisonnier. Le bec de gaz eclairait la scene par saccades. Le prisonnier (un
petit) etait maintenu par quatre eleves, son buste appuye contre le mur. Un
grand, accroupi entre ses jambes, lui tirait les oreilles et l'obligeait a
regarder d'atroces images . Le silence de ce visage monstrueux qui
changeait de forme terrifiait la victime. Elle pleurait et cherchait a fermer
les yeux, a baisser la tete. A chaque tentative, le faiseur de grimaces
empoignait de la neige grise et lui frictionnait les oreilles**.
L'eleve pale contourna le groupe et se fraya une route a travers les
projectiles.
Il cherchait Dargelos. Il l'aimait (...).
Dargelos etait le coq6 du college. Il goutait ceux qui le bravaient ou le
secondaient. Or, chaque fois que l'eleve pale se trouvait en face des
cheveux tordus7 des genoux blesses, de la veste aux poches intrigantes, il
perdait la tete.
La bataille lui donnait du courage. Il courrait, il rejoindrait Dargelos, il
se battrait, le defendrait, lui prouverait de quoi il etait capable.
La neige volait, s'ecrasait sur les pelerines, etoilait les murs. De place en
place, entre deux nuits, on voyait le detail d'une figure rouge a la bouche
ouverte, une main qui designe un but.
Une main designe l'eleve pale qui titube et qui va encore appeler. Il
vient de reconnaitre, debout sur un perron, un des acolytes8 de son idole.
C'est cet acolyte qui le condamne. Il ouvre la bouche: "Darg..."; aussitot la
333

boule de neige lui frappe la bouche, y penetre, paralyse les dents. Il a juste
le temps d'apercevoir un rire et, a cote du rire, au milieu de son etat-major.
Dargelos qui se dresse les joues en feu, la chevelure en desordre, avec un
geste immense. Un coup le frappe en pleine poitrine. Un coup sombre. Un
coup de poing de marbre. Un coup de poing de statue. Sa tete se vide. Il
devine Dargelos sur une espece d'estrade, le bras retombe, stupide dans un
eclairage surnaturel.
Il gisait par terre. Un flot de sang echappe de la bouche barbouillait son
menton et son cou, imbibait la neige***. Des sifflets retentirent. En une
minute la cite se vida. Seuls quelques curieux se pressaient autour du corps
et, sans porter aucune aide, regardaient avidement la boue rouge. Certains
s'eloignaient, craintifs, en faisant claquer leurs doigts; ils avancaient une
lippe9, levaient les sourcils et hochaient la tete; d'autres rejoignaient leurs
sacs d'une glissade. Le groupe de Dargelos restait sur les marches du
perron, immobile. Enfin le censeur10 et le concierge du college apparurent,
prevenus par l'eleve que la victime avait appele Gerard en entrant dans la
bataille. Il les precedait. Les deux hommes souleverent le malade; le
censeur se tourna du cote de l'ombre:
"C'est vous, Dargelos?
- Oui, monsieur.
- Suivez-moi."
Et la troupe se mit en marche.
Les Enfants terribles (1920)
Примечания:
1. Ярмарочные акробаты, бродячие комедианты. 2. Резервы (военный термин)
3. Прихрамывал. 4 Выпуклость, выступ. 5. Грозные гримасы, которые строил
"большой". 6. Главарь, вожак. Существует выражение le coq du village, соответствую-
щее рускому "первый парень на деревне". 7. Даржело. 8. Приятелей. 9 Нижнюю губу
10. Надзиратель, отвечающий за дисциплину в лицее.
Вопросы:
* Relevez les expressions insolites contenues dans ce debut (" sol ecorche vif ",j)ar
exemple), et appre-ciez-en la justesse et /'originalite,
** Cette scene de cruaute enfantine vous parait-elle vraisemblable?
* Comparez cette description avec le poeme lie Cocteau inspire par le meme episode ,
" Ce coup de poing de marbre etait boule de neige
Et cela lui etoila le c?ur;
Et cela etoilait la blouse du vainqueur,
Etoila le vainqueur noir que rien ne protege.
334

Il restait stupefait, debout
Dans la guerite de solitude, ,
Jambes nues sous le gin, les noix d'or, le houx,
Etoile comme le tableau noir de l'etude.
Ainsi partent souvent du college
Ces coups de poing qui font cracher le sang,
Ces coups de poing durs des boules de neige,
Que donne la beaute, vite, au c?ur, en passant. "
(Poesies)
JEAN GIONO (ne en 1895)
On a parfois voulu reduire JEAN GIONO au role de chantre exalte de la
Provence. Mais l'auteur des Vraies Richesses et du Poids du Ciel est teaucouj)
plus qu'un simple romancier regionaliste. Meme si l'on n'est pas d'accord avec
sa philosophie naturiste et son apologie de la civilisation paysanne, il faut bien
reconnaitre en lui un prodigieux poete en prose, un inspire chez qui l'imaee
affleure en un jaillissement ininterrompu, un ecrivain dont la phrase, parfois
pesante, a la saveur d'un lait cremeux...
UNE NUIT EXTRAORDINAIRE
C'etait une nuit extraordinaire.
Il y avait eu du vent, il avait cesse, et les etoiles avaient eclate comme
de l'herbe. Elles etaient en touffes avec des racines d'or, epanouies,
enfoncees dans les tenebres et qui soulevaient des mottes luisantes de
nuit*.
Jourdan ne pouvait pas dormir. Il se tournait, il se retournait.
"Il fait un clair de toute beaute", se disait-il.
Il n'avait jamais vu ca.
Le ciel tremblait comme un ciel de metal. On ne savait pas de quoi
puisque tout etait immobile, meme le plus petit pompon d'osier. Ca n'etait
pas le vent. C'etait tout simplement le ciel qui descendait jusqu'a toucher la
terre, racler les plaines, frapper les montagnes et faire sonner les corridors
des forets. Apres, il remontait au fond des hauteurs.
Jourdan essaya de reveiller sa femme.
"Tu dors?
- Oui.
- Mais tu reponds?
335

- Non,
- Tu as vu la nuit?
- Non.
- Il fait un clair superbe."
Elle resta sans repondre et fit aller un gros soupir, un claque des levres
et puis un mouvement d'epaules comme une qui se defait d'un fardeau.
"Tu sais a quoi je pense?
- Non.
- J'ai envie d'aller labourer entre les amandiers.
- Oui.
- La piece, la, devant le portail.
- Oui.
- En direction de Fra-Josephine2.
- Oh! oui", dit-elle.
Elle bougea encore deux ou trois fois ses epaules et finalement elle se
coucha en plein sur le ventre, le visage dans l'oreiller.
"Mais, je veux dire maintenant", dit Jourdan. Il se leva. Le parquet etait
froid, le pantalon de velours glace. Il y avait des eclats de nuit partout dans
la chambre. Dehors on voyait presque comme en plein jour le plateau et la
foret Cremone. Les etoiles s'eparpillaient partout.
Jourdan descendit a J'etable. Le cheval dormait debout.
"Ah! dit-il, toi tu sais, au moins. Voila que tu n'as pas ose te coucher."
Il ouvrit le grand vantail3. Il donnait directement sur le large du champ.
Quand on avait vu la lumiere de la nuit, comme ca, sans vitre entre elle et
les yeux, on connaissait tout d'un coup la purete, on s'apercevait que la
lumiere du fanal4 avec son petrole, etait sale, et qu'elle vivait avec du sang
charbonne.
Pas de lune, oh! pas de lune. Mais on etait comme dessous des braises,
malgre ce debut d'hiver et le froid. Le ciel sentait la cendre. C'est l'odeur
des ecorces d'amandiers et de la foret seche.
Jourdan pensa qu'il etait temps de se servir du brabant5 neuf. La charrue
avait encore les muscles tout bleus de la derniere foire, elle sentait le
magasin du marchand, mais elle avait l'air volonteuse6 C'etait l'occasion ou
jamais. Le cheval s'etait reveille. II etait venu jusque pres de la porte pour
regarder.
Il y a sur la terre de beaux moments bien tranquilles.
"Si vraiment je l'attends7 parce qu'il doit venir, se dit Jourdan, il arrivera
une nuit comme celle-la."
Il avait enfonce le tranchant du contre8 au commencement du champ, en
336

tournant le dos a la ferme de Fra-Josephine et en direction de la foret
Gremone. Il aimait mieux labourer dans ce sens parce qu'il recevait en
plein nez l'odeur des arbres. C'est le cheval qui, de lui-meme, s'etait place
de ce cote.
Il y avait tant de lumiere qu'on voyait le monde dans sa vraie verite, non
plus decharne de jour mais engraisse d'ombre et d'une couleur bien plus
fine. L'?il s'en rejouissait. L'apparence des choses n'avait plus de cruaute,
mais tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens. La foret
la-bas etait couchee dans le tiede des combes9 comme une grosse pintade
aux plumes luisantes.
"Et, se dit Jourdan, j'aimerais bien qu'il me trouve en train de labourer."
Depuis longtemps il attendait la venue d'un homme. Il ne savait pas qui.
Il ne savait pas d'ou il viendrait. Il ne savait pas s'il viendrait.' Il le desirait
seulement. C'est comme ca que parfois les choses se font et l'esperance
humaine est un tel miracle qu'il ne faut pas s'etonner si parfois elle s'allume
dans une tete sans savoir ni pourquoi ni comment. Le tout c'est qu'apres
elle continue a soulever la vie avec ses grandes ailes de velours.
"Moi je crois qu'il viendra", se dit Jourdan. Et puis, c'est bien vrai, la
nuit etait extraordinaire. Tout pouvait arriver dans une nuit pareille. Nous
aurions beau temps que l'homme vienne10**.
Que ma joie demeure (1935).
Примечания:
1. Чмоканье, т.е. она причмокнула. - Giono aime employer les adjectifs ou les
participes avec une valeur de substantif (cf. infra: "le large du champ; le tiede des combes").
Ce sont des tours tout latins. 2. Название соседней фермы. 3. Створка дверей. 4. Фонарь
"летучая мышь". 5. Плуг. 6. Mot de patois pour: volontaire. 7. Я жду человека, который
должен прийти (см. предпоследний абзац). 8. Лемех плуга (слово того же корня, что и
couteau) 9.Ложбин. 10. Хороший повод, чтобы он пришел.
Вопросы:
* Expliquez les images contenues dans cette phrase.
** L'un des ouvrages de Jean Giono s'intitule lie Poids du Ciel. Cette page n'offve-t-elle
pas, elle aussi, un exemple de poesie veritablement cosmique?
MARCEL AYME (1902-1967)
MARCEL AYME est un conteur-ne. Chez lui, le passage du reel au mer-veilleux
s'opere spontanement. Mais son esprit malicieux se plait surtout a imaginer
337

quels bouleversements le fantastique introduirait dans notre vie quotidienne si
d'un instant a l'autre, il y devenait realite.
LE PASSE-MURAILLE
Un modeste fonctionnaire de 43 ans, Dutilleul, s'est brusquement decouvert le don de
passer a travers les murailles. Il en profite d'abord four mystifier un sous-chef de bureau
qui l'avait humilie. Puis, mis en gout par ce premier succes,il s'enhardit et se fait
cambrioleur.
Le premier cambriolage auquel se livra Dutilleul eut lieu dans un grand
etablissement de credit de la rive droite. Ayant traverse une douzaine de
murs et de cloisons, il penetra dans divers coffres-forts, emplit ses poches
de billets de banque et, avant de se retirer, signa son larcin a la craie rouge,
du pseudonyme1 de Garou-Garou, avec un fort joli paraphe2 qui fut
reproduit le lendemain par tous les journaux. Au bout d'une semaine, ce
nom de' Garou-Garou connut une extraordinaire celebrite. La sympathie du
public allait sans reserve a ce prestigieux cambrioleur qui narguait si
joliment la police. Il se signalait chaque nuit par un nouvel exploit
accompli soit au detriment d'une banque, soit a celui d'une bijouterie ou
d'un riche particulier. A Paris comme en province, il n'y avait point de
femme un peu reveuse qui n'eut le fervent desir d'appartenir corps et ame
au terrible Garou-Garou. Apres le vol du fameux diamant de Burdigala et
le cambriolage du Credit municipal, qui eurent lieu la meme semaine,
l'enthousiasme de la foule atteignit au delire. Le ministre de l'Interieur dut
demissionner, entrainant dans sa chute le ministre de l'Enregistrement'.
Cependant, Dutilleul, devenu l'un des hommes les plus riches de Paris, etait
toujours ponctuel a son bureau et on parlait de lui pour les palmes
academiques4. Le matin, au ministere de l'Enregistrement, son plaisir etait
d'ecouter les commentaires que faisaient les collegues sur ses exploits de la
veille. "Ce Garou-Garou, disaient-ils, est un homme formidable, un
surhomme, un genie." En entendant de tels eloges, Dutilleul devenait rouge
de confusion et, derriere le lorgnon a chainette, son regard brillait d'amitie
et de gratitude. Un jour, cette atmosphere de sympathie le mit tellement en
confiance qu'il ne crut pas pouvoir garder le secret plus longtemps. Avec
un reste de timidite, il considera ses collegues groupes autour d'un journal
relatant le cambriolage de la Banque de France, et declara d'une voix
modeste: "Vous savez, Garou-Garou, c'est moi." Un rire enorme et
interminable accueillit la confidence de Dutilleul.qui recut, par derision, le
surnom de Garou-Garou. Le soir, a l'heure de quitter le ministere, il etait
l'objet de plaisanteries sans fin de la part de ses camarades et la vie lui
semblait moins belle*.
Quelques jours plus tard, Garou-Garou se faisait pincer5 par une ronde
338

de nuit dans une bijouterie de la rue de la Paix. Il avait appose sa signature
sur le comptoir-caisse et s'etait mis a chanter une chanson a boire en
fracassant differentes vitrines a l'aide d'un hanap6 en or massif. Il lui eut ete
facile de s'enfoncer dans un mur et d'echapper ainsi a la ronde de nuit7,
mais tout porte a croire qu'il voulait etre arrete, et probablement a seule fin
de confondre ses collegues dont l'incredulite l'avait mortifie. Ceux-ci, en
effet, furent bien surpris, lorsque les journaux du lendemain publierent en
premiere page la photographie de Dutilleul. Ils regretterent amerement
d'avoir meconnu leur genial camarade et lui rendirent hommage en se
laissant pousser une petite barbiche8. Certains meme, entraines par le
remords et l'admiration, tenterent de se faire la main sur le portefeuille ou
la montre de famille de leurs amis et connaissances**.
On jugera sans doute que le fait de se laisser prendre par la police pour
etonner quelques collegues temoigne d'une grande legerete, indigne d'un
homme exceptionnel, mais le ressort apparent de la volonte est fort peu de
chose dans une telle determination. En renoncant a la liberte, Dutilleul
croyait ceder a un orgueilleux desir de revanche, alors qu'en realite il
glissait simplement sur la pente de sa destinee. Pour un homme qui passe a
travers les murs, il n'y a point de carriere un peu poussee s'il n'a tate au
moins une fois de la prison. Lorsque Dutilleul penetra dans les locaux de la
Sante9, il eut l'impression d'etre gate par le sort. L'epaisseur des murs etait
pour lui un veritable regal. Le lendemain meme de son incarceration, les
gardiens decouvrirent avec stupeur que le prisonnier avait plante un clou
dans le mur de sa cellule et qu'il y avait accroche une montre en oj
appartenant au directeur de la prison. Il ne put ou ne voulut reveler
comment cet objet etait entre en sa possession. La montre fut rendue a son
proprietaire et, le lendemain, retrouvee au chevet de Garou-Garou avec le
tome premier des Trois Mousquetaires10 emprunte a la bibliotheque du
directeur. Le personnel de la Sante etait sur. les dents". Les gardiens se
plaignaient en outre de recevoir des coups de pied dans le derriere, dont la
provenance etait inexplicable. Il semblait que les murs eussent, non plus
des oreilles, mais des pieds. La detention de Garou-Garou durait depuis
une semaine, lorsque le directeur de la Sante, en penetrant un matin dans
son bureau, trouva sur sa table la lettre suivante:
"Monsieur le directeur. Me reportant a notre entretien du 17 courant et,
pour memoire12 a vos instructions generales du 15 mai de l'annee derniere,
j'ai l'honneur de vous informer que je viens d'achever la lecture du second
tome des Trois Mousquetaires et que je compte m'evader cette nuit entre
onze heures vingt-cinq et onze heures trente-cinq. Je vous prie, monsieur le
directeur, d'agreer l'expression de mon profond respect. GAROU-GAROU."
Malgre l'etroite surveillance dont il fut l'objet cette nuit-la, Dutilleul
s'evada a onze heures trente. Connue du public le lendemain matin, la
339

nouvelle souleva partout un enthousiasme magnifique. Cependant, ayant
effectue un nouveau cambriolage qui rnit le comble a sa popularite.
Dutilleul semblait peu soucieux de se cacher et circulait a travers
Montmartre sans aucune precaution. Trois jours apres son evasion, il fui
arrete rue Caulaincourt au cafe du Reve, un peu avant midi, alors qu'il
buvait un vin blanc citron avec des amis.
Reconduit a la Sante et enferme au triple verrou dans un cachot
ombreux, Garou-Garou s'en echappa le soir meme et alla coucher
a l'appartement du directeur, dans la chambre d'ami. Le lendemain matin,
vers neuf heures, il sonnait la bonne pour avoir son petit dejeuner et se
laissait cueillir au lit, sans resistance, par les gardiens alertes. Outre, le
directeur etablit un poste de garde a la porte de son cachot et le rnit au pain
sec. Vers midi, le prisonnier s'en fut dejeuner dans un restaurant voisin de
la prison et, apres avoir bu son cafe, telephona au directeur.
"Allo! Monsieur le directeur, je suis confus, mais tout a l'heure, au
moment de sortir, j'ai oublie de prendre votre poitefeuille, de sorte que je
me trouve en panne13 au restaurant. Voulez-vous avoir la bonte d'envoyer
quelqu'un pour regler l'addition***?"
Le Passe-Muraille (1943)
Примечания:
I. Псевдоним, обозначающий "оборотень". 2. Росчерк, которым заканчивается
подпись. 3. Вымышленное министерство, в котором в скромной должности служил
герой рассказа. 4"Академические пальмы", почетная награда за заслуги в области
литературы и искусства. Во Франции эта награда зачастую воспринимается весьма
насмешливо. 5. Схватить, сцапать. 6 Старинный кубок. 7. Ночной полицейский об-
ход. 8. Герой рассказа носит бородку 9 Знаменитая парижская тюрьма Came. 9 Ро-
ман Александра Дюма. 10. Валился с ног от усталости. 11. Бухгалтерский термин,
означающий, что такая-то статья включена в счетный документ только для справки.
Здесь, имея в виду. 12 Морской термин, означающий "лежать в дрейфе". Означаем
также "потерпеть аварию" (автомобильную, авиа) или "сидеть на мели" (без денег).
Вопросы:
* Eludiez le caractere de Dutilleul, tel qu'il se manifeste dans cette, page.
** N'v a-t-il pas dans cette phrase (et aussi dans les deux ou trois suivantes) une -pointe
de malice voire de satire?
*** Est-ce par hasard que les personnages tournes en derision par Dutilleul
appartiennent soit a l'administration, soit a la police?
340

ALBERT CAMUS (1913-1960)
L'?UVRE D'ALBERT CAMUS est encore peu volumineuse. Mais elle est fort
diverse, et surtout elle -possede une rare densite. Plus que par son contenu,
peut-etre, elle semble valoir par son accent, par sa tension, par la vertu d'un
style poetique et pourtant d'une infaillible nettete.
UN MEURTRE
Meursault, le narrateur, est alle passer la journee sur une plage en compagnie de
Raymond. Celui-ci a eu une altercation avec un Arabe, qui l'a blesse d'un coup de couteau.
Avant de repartir, il a confie son revolver a Meursault, lequel, epuise par la chaleur, se met
a la recherche d'un endroit ombrage.
Je voyais de loin la petite masse sombre du rocher entouree d'un halo
aveuglant par la lumiere et la poussiere de mer. Je pensais a la source
fraiche derriere le rocher. J'avais envie de retrouver le murmure de son eau,
envie de fuir le soleil, l'effort et les pleurs de femme, envie enfin de
retrouver l'ombre et son repos. Mais quand j'ai ete plus pres, j'ai vu que le
type de Raymond1 etait revenu.
Il etait seul. Il reposait sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans
les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe" fumait
dans la chaleur. J'ai ete un peu surpris. Pour moi, c'etait une histoire finie et
j'etais venu la sans y penser.
Des qu'il m'a vu, il s'est souleve un peu et a mis la main dans sa poche.
Moi, naturellement, j'ai serre le revolver de Raymond dans mon veston.
Alors de nouveau, il s'est laisse aller en arriere, mais sans retirer la main de
sa poche. J'etais assez loin de lui, a une dizaine de metres. Je devinais son
regard par instants, entre ses paupieres mi-closes. Mais le plus souvent, son
image dansait devant mes yeux dans l'air enflamme. Le brait des vagues
etait encore plus paresseux, plus etale' qu'a midi. C'etait le meme soleil, la
meme lumiere sur le meme sable qui se prolongeait ici. Il y avait deja deux
heures que la journee n'avancait plus, deux heures qu'elle avait jete l'ancre
dans un ocean de metal bouillant. A l'horizon, un petit vapeur est passe et
j'en ai devine la tache noire au bord de mon regard, parce que je n'avais pas
cesse de regarder l'Arabe.
J'ai pense que je n'avais qu'un demi-tour a faire et ce serait fini. Mais
toute une plage vibrante de soleil se pressait derriere moi. J'ai fait quelques
pas vers la source. L'Arabe n'a pas bouge. Malgre tout, il etait encore assez
loin. Peut-etre a cause des ombres sur son visage, il avait l'air de rire. J'ai
341

attendu. La brulure du soleil gagnait mes joues et j'ai senti des gouttes de
sueur s'amasser dans mes sourcils. C'etait le meme soleil que le jour ou
j'avais enterre maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et
toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brulure
que je ne pouvais plus supporter, j'ai fait un mouvement en avant. Je savais
que c'etait stupide, que je ne me debarrasserais pas du soleil en me
deplacant d'un pas. Mais j'ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois,
sans se soulever, l'Arabe a tire son couteau qu'il m'a presente dans le soleil.
La lumiere a gicle sur l'acier et c'etait comme une longue lame etincelante
qui m'atteignait au front. Au meme instant, la sueur amassee dans mes
sourcils a coule d'un coup sur les paupieres et les a recouvertes d'un voile
tiede et epais. Mes yeux etaient aveugles derriere ce rideau de larmes et de
sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinc-
tement, le glaive eclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette
epee brulante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C'est
alors que tout a vacille. La mer a charrie un souffle epais et ardent. Il m'a
semble que le ciel s'ouvrait sur toute son etendue pour laisser pleuvoir du
feu*. Tout mon etre s'est tendu et j'ai crispe ma main sur le revolver. La
gachette a cede, j'ai touche le ventre poli de la crosse et c'est la, dans le
bruit a la fois sec et assourdissant, que tout a commence. J'ai secoue la
sueur et le soleil. J'ai compris que j'avais detruit l'equilibre du jour, le
silence exceptionnel d'une plage ou j'avais ete heureux. Alors, j'ai tire
quatre fois sur un corps inerte ou les balles s'enfoncaient sans qu'il y parut.
Et c'etait comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du mal-
heur**.
L'Etranger (1942).
Примечания:
1. Араб, который ранил Ремона. Слово type употреблено здесь в разговорном зна-
чении. 2. Синий шоферский комбинезон. 3. Спокойное море, штиль. Т.е. шум волн
был ленивей и спокойней...
Вопросы:
* La scene se passe sur une plage d'Afrique du Nord: comment l'impression de chaleur
et de lumiere est-elle rendue dans cette page?
** L'assassin vous semble-t-il totalement coupable? - Voyez-vous pourquoi l'ecrivain
l'a appele " l'Etranger "?
342

XV. Театр во Франции
Театр зародился во Франции в средние века. Произошло это тогда,
когда литургическая драма слишком разрослась для того, чтобы ее
можно было продолжать разыгрывать в церкви, и она переместилась
на паперть (XII в.) Тогда она была представлена такими разновидно-
стями как "игра", "чудо", а впоследствии "мистериями", которые
объединяла одна черта: все они имели религиозный характер. Но
вскоре в отдельный жанр выделилась комедия; комедий было много,
и во всяком случае одна из них "Фарс о Патлене" (XV в.) до сих пор
не утратила остроты и пикантности.
Возникновение гуманизма определило поворот в истории француз-
ского театра: авторы - к примеру, Робер Гарнье - обратили свое
внимание на великих драматургов греко-латинской античности, а тео-
ретики, такие как Скалижер и Воклен де ла Френе, разработали поло-
жения доктрины, подготовившей появление классической трагедии, в
основе которой лежит нравственная проблема, разрешаемая в жестких
рамках трех единств - единства места, времени и действия. Теперь
оставалось ждать явления гения, чтобы выразить эту новую направ-
ленность драматургии. Им стал Корнель со своим "Сидом" (1636). Но
достоинства Корнеля отнюдь не принижают значения ни Мольера,
создавшего великие комедии нравов и положений, ни Расина, кото-
рый доселе непревзойденным образом сумел соединить в своих траге-
диях сценичность, подлинность человеческих характеров и волшеб-
ную поэзию.
Наш чрезмерно философский XVIII век не дал ни одного великого
драматурга. Исключение, быть может, составляет Мариво, автор не-
сомненно оригинальный, но по широте значительно уступающий
Мольеру. Тем не менее необходимо отметить усилия некоторых писа-
телей отыскать с помощью новых форм способы обновления фран-
цузской сцены; так Дидро предпринял попытку соединить трагедию и
комедию, создав так называемую буржуазную драму (к сожалению, и
"Побочный сын", и "Отец семейства" оказались не слишком убеди-
тельными иллюстрациями этой пробы обновления), а Бомарше, желая
343

оживить драму, внес в нее некий революционный элемент.
Должна была наступить эпоха романтизма, чтобы театр обрел
нашей литературе свое традиционное значение. Представители моло
дого романтического направления опубликовали шумные манифесты
такие как "Расин и Шекспир" Стендаля (1823) и "Предисловие к
"Кромвелю" Виктора Гюго (1827). Происходили знаменитые "сраже-
ния" зрителей, самое известное из которых случилось на премьере
"Эрнани" (1830). Но известно, сколь эфемерен был триумф романти
ческих новаторов: в 1843 г. "Бургграфы"' с шумом провалились, меж
тем как неоклассицистическая "Лукреция" Понсара была вознесена до
небес и публикой, и критиками...
Дата эта исключительно важна, так как определяет своего рода
развод между большими писателями и театром, который на протяже-
нии нескольких поколений стал сферой деятельности профессионалов
второго сорта. И разделение это кончилось, только когда великий поэт
Поль Клодель стал создавать пьесы, в которых дыхание поэзии смело
мелкие ухищрения, присущие драматургам-ремесленникам. После
него Жюль Ромен, Жироду, Мориак, Монтерлан, Сартр. Камю сумели
доказать, что во Франции есть еще место театру, где ставят пьесы по-
настоящему глубокие, прекрасно сделанные и мастерски написанные.
Нельзя было бы представить историю современного театра, не oт-
метив воздействия, которое оказывают великие режиссеры на драма-
тургов.
Мелочный реализм Антуана вызвал реакцию Жака Копо, директо-
ра театра "Старая голубятня" (Vieux-Colombier). Его усилия в созда-
нии новой эстетики, где сценическое оформление будет скорей под-
сказывать, внушать, чем навязывать, родственны исканиям Стани-
славского в России, Рейнхардта в Германии, Гранвилла Баркера в
Англии. Режиссеры "Картеля" (Жуве, Дюллен, Бати, Питоеф) под-
хватили эту традицию, и такие авторы как Жюль Ромен и Жироду ра-
ботали в тесном сотрудничестве с ними. Сейчас намечается обратная
реакция, некая разновидность идеологического реализма, который
пока еще не сумел вполне эффективно проявиться.

LE JEU D'ADAM (FIN DU XIIe SIECLE)
C'EST un des plus anciens monuments de l'art dramatique francais. Ecrit en
langue vulgaire, a la difference des drames liturgiques (ecrits, eux, en latin), il
comprend trois parties: la chute d'Adam et Eve, l'assassinat d'Abel par Cain,
l'annonce -par les -prophetes de la venue du Messie. On trouvera ici la scene
de la tentation d'Eve -par le Malin.
EVE ET LE DIABLE (Scene mise en francais moderne.)
LE DIABLE. - Eve, je suis venu te trouver.
EVE. -Toi, Satan? Pourquoi, dis-moi?
LE DIABLE. - Je vais cherchant ton profit, ton honneur.
EVE. -Puisse Dieu me les donner!
LE DIABLE. - N'aie pas peur. Il y a longtemps que je sais tous les
secrets du Paradis. Une partie je t'en dirai.
EVE. - He bien, commence, et j'ecouterai.
LE DIABLE. -Tu m'ecouteras?
EVE. - Oui, certes, en rien je ne te facherai.
LE DIABLE. - Me garderas-tu le secret?
EVE. - Oui, par ma foi.
LE DIABLE. -Une sera pas revele?
EVE. -Non, pas par moi.
LE DIABI E. - He bien, je me fierai a toi. Je ne veux pas de toi d'autre
garantie.
EVE. - Tu peux te fier a ma parole.
LE DIABLE. - Tu as ete a bonne ecole. J'ai vu Adam, mais il etait bien
sot.
EVE. - II est un peu grossier.
LE DIABLE. - II s'amollira. Il est plus grossier que l'enfer.
EVE. - C'est un homme libre.
LE DIABLE. - Non, c'est un veritable esclave. Il ne veut pas prendre
soin de ses interets. Qu'il prenne au moins soin des tiens. Tu es faiblette et
tendre chose; tu es plus fraiche que n'est rose, tu es plus blanche que
cristal, que neige qui tombe sur glace en la vallee. C'est un mauvais couple
qu'a fait de vous le Createur. Tu es si tendre et lui si grossier! Cependant tu
345

es plus sage; en grande sagesse tu as mis ton c?ur; aussi fait-il bon
s'adresser a toi. Je veux te parler.
EVE. - Aie confiance.
LE DIABLE. - Que personne ne le sache.
EVE. - Qui pourrait le savoir?
LE DIABLE. - Pas meme Adam...
EVE. - Non certes, pas par moi.
LE DIABLE. - He bien, je te le dirai. Toi, ecoute-moi. D n'y a que nous
deux sur ce chemin. Adam est la-bas, il ne nous entend pas.
EVE. - Parle tout haut: il n'en saura pas un mot.
LE DIABLE. - Je vous avertis d'un grand piege qui vous est tendu dans
ce jardin. Le fruit que Dieu vous a donne n'a guere de qualite; celui qu'il
vous a tant defendu a grande vertu. En lui est grace de la vie, de la
puissance, de la seigneurie, de toute science, du bien comme du mal.
EVE. - Quel gout a-t-il?
LE DIABLE. - Celeste. A ton beau corps, a ton visage, conviendrait un
sort tel qu'il te ferait reine de l'univers, du ciel et de l'enfer, et que tu
pourrais etre maitresse de tout au monde.
EVE. - Le fruit est tel?
LE DIABLE. - Oui, en verite.
EVE. - (Alors Eve regardera attentivement le fruit defendu, disant
apres l'avoir longtemps regarde .') Sa seule vue me fait du bien.
LE DIABLE. - Alors, si tu le manges, quelle sera ta puissance!
EVE. - Qu'est-ce que j'en sais?
LE DIABLE. - Tu ne me croiras donc pas? Prends-le d'abord, puis
a Adam le donne. Du ciel vous aurez l'eternelle couronne. Au Createur
vous serez pareils. Il ne pourra vous cacher son secret. Quand vous aurez
mange du fruit, a jamais le c?ur vous sera change. Avec Dieu vous serez,
sans defaillance. Vous aurez meme bonte, meme puissance. Goute au fruit.
EVE. - Je n'ose.
LE DIABLE. - Ne crois pas Adam.
EVE. - Soit, je le ferai.
LE DIABLE. - Quand?
EVE. - Attends qu'Adam soit a l'ecart.
LE DIABLE. - Mange-le. N'aie crainte. Tarder serait un enfantillage*.
346

Вопросы:
* Trouvez-vous dans cette scene les premiers elements d'une etude psychologique de la
tentation... et de la femme f
CORNEILLE (1606-1684)
AVANT que la rigueur classique eut definitivement separe le genre tragique et
le genre comique, CORNEILLE sut briller dans les deux a la fois et meme, avec
Le Cid (1636), creer cette tragi-comedie que, beaucoup plus tard, les Roman-
tiques, enivres de Shakespeare, reveront en vain de realiser. C'est que le genie
cornelien est un genie complet, capable de s'adapter a toutes les exigences du
theatre.
La scene que nous empruntons a Polyeucte (1643) prouve, precisement, que
Corneille n'est pas seulement un poete du sublime, mais qu'il sait etre aussi un
peintre de l'amour.D'un amour, il est vrai, toutinspire de l'ideal precieux, c'est-
a-dire fonde essentiellement sur l'estime, ou meme sur l'admiration.
POLYEUCTE (1643)
Pauline, mariee contre son gre a Polyeucte. est restee eprise de Severe. Celui-ci, qui
s'est couvert de gloire sur les champs de bataille, vient' lui rendre visite dans l'espoir de
reconquerir celle que, ie son cote, il n'a jamais cesse d'aimer.
PAULINE
Oui, je l1 aime, seigneur, et n'en fais point d'excuse;
Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
Pauline a l'ame noble et parle a c?ur ouvert.
Le bruit de votre mort3 n'est point ce qui vous perd;
Si le Ciel en mon choix eut mis mon hymenee,
A vos seules vertus je me serais donnee,
Et toute la rigueur de votre premier sort4
Contre votre merite eut fait un vain effort.
Je decouvrais en vous d'assez illustres marques5
Pour vous preferer meme aux plus heureux monarques;
Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois,
De quelque amant pour moi que mon pere eut fait choix,
Quand a ce grand pouvoir que la valeur vous donne
Vous auriez ajoute l'eclat d'une couronne,
Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais hai,
347

J'en aurais soupire, mais j'aurais obei,
Et sur mes passions ma raison souveraine*
Eut blame mes soupirs et dissipe ma haine.
SEVERE
Que vous etes heureuse, et qu'un peu de soupirs
Fait un aise remede a tous vos deplaisirs!
Ainsi de vos desirs toujours reine7 absolue,
Les plus grands changements vous trouvent resolue;
De la plus forte ardeur8 vous portez vos esprits
Jusqu'a l'indifference et peut-etre au mepris;
Et votre fermete fait succeder sans peine
La faveur au dedain, et l'amour a la haine.
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu9
Soulagerait les maux de ce10 c?ur abattu!
Un soupir, une larme a regret epandue
M'aurait deja gueri de vous avoir perdue;
Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli
Et de l'indifference irait jusqu'a l'oubli;
Et mon feu" desormais se reglant sur le votre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre.
О trop aimable12 objet, qui m'avez trop charme,
Est-ce la comme on aime, et m'avez-vous aime?
PAULINE
Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et si mon ame
Pouvait bien etouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j'eviterais de rigoureux tourments13!
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments;
Mais quelque autorite que sur eux elle ait prise,
Elle n'y regne pas, elle les tyrannise14;
Et quoique le dehors soit sans emotion,
Le dedans n'est que trouble et que sedition.
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte**
Votre merite est grand, si ma raison est forte:
Je le vois, encor tel qu'il alluma mes feux,
D'autant plus puissamment solliciter mes v?ux
Qu'il est environne de puissance et de gloire,
Qu'en tous lieux apres vous il traine la victoire,
348

Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point decu
Le genereux15 espoir que j'en16 avais concu.
Mais ce meme devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous17 les lois d'un homme,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas18
Qu'il dechire mon ame et ne l'ebranle pas.
C'est cette vertu meme, a nos desirs cruelle,
Que vous louiez alors en blasphemant contre elle:
Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
Qui triomphe a la fois de vous et de mon c?ur;

<<

стр. 9
(всего 13)

СОДЕРЖАНИЕ

>>